Alfred Rambaud
Alfred Rambaud
M. Gustave Schlumberger était admirablement préparé par ses études d'archéologie à la tâche qu'il a entreprise : faire revivre une époque de cette histoire byzantine, si longtemps négligée parmi nous, après avoir été si fort en faveur chez nos grands érudits du XVIIè siècle. Il ne s'est point borné à la raconter dans un exposé précis et vivant: près de deux cent cinquante illustrations, rigoureusement authentiques, empruntées aux sceaux, aux monnaies, aux miniatures de manuscrits grecs ou slavons, aux mosaïques et autres monuments iconographiques, lui ont permis de montrer à nos yeux les personnages de son récit, empereurs et impératrices, patriarche et grands dignitaires de la cour, légionnaires grecs et auxiliaires barbares, guerriers russes, bulgares ou arabes du Xè siècle. Dans les vastes annales de Byzance, l'époque dont M. Schlumberger se proposait de renouveler l'histoire par toutes les ressources de l'érudition et de l'art a été fort heureusement choisie. C'est une de celles où l'empire grec se montre le plus énergique et le plus heureux contre les barbares qui l'assiégeaient depuis tant de siècles, reconquérant sur les Arabes la Crète et la Syrie, mettant aux prises sur le Danube les Bulgares et les Russes, disputant aux Allemands la possession de l'Italie...
Un des caractères de la guerre de 1870, c'est la séparation violente opérée par l'invasion, on pourrait presque dire l'isolement complet, des diverses parties de la France. Pendant des mois entiers, les malheureuses provinces de l'est surtout sont demeurées étrangères au reste du pays. Ce récit fera connaître à la France ce que fut la situation des départements orientaux durant la guerre et après l'armistice... On ne connaît pas toute l'étendue des malheurs qu'entraîne pour nous une guerre commencée et continuée au milieu de tant de désastres ; mais on en sait assez pour écrire un des chapitres les plus douloureux de cette lamentable histoire. Nous voulons parler de ce que souffrent les provinces envahies, les plus exposées de toutes, celles qui ont reçu le premier choc de l'ennemi... Dans cette patriotique Lorraine, dans cette patriotique Alsace, si françaises et si militaires, les uns, tous ceux qui ont une arme, se battent et meurent ; les autres, les habitants désarmés, les femmes, les enfants, souffrent toutes les hontes et toutes les douleurs de l'occupation étrangère. C'est ce triste tableau qu'il faut présenter au pays pour lui apprendre ce que coûte le jeu des batailles, à quel prix une partie de la France achète le droit de rester française, et ce qu'elle sait supporter de sacrifices.
L'histoire du Canal, pendant de longs siècles, fut surtout l'histoire d'une idée. C'est seulement à partir de la première intervention de Lesseps qu'elle est devenue l'histoire d'un fait. Ce fait est entièrement nouveau, car le Canal, tel qu'il a été conçu et exécuté par Ferdinand de Lesseps, n'a presque rien de commun avec celui qu'ébauchèrent les Pharaons et qui, avec des intermittences, paraît avoir été pratiqué jusqu'à la fin du VIIIe siècle de notre ère. Il importe de bien établir en quoi consiste la différence entre les deux entreprises. Mais qu'était ce canal ? Le Canal de Ferdinand de Lesseps perce l'isthme de part en part. Il ne forme qu'une ligne droite, de Port-Saïd, sur la Méditerranée, à Port-Tewfîk, au sud de la vieille ville de Suez, sur la Mer-Rouge. Il fait directement communiquer les deux mers et les deux océans dont elles sont tributaires. Il est bien un Canal interocéanique.
La nationalité ukrainienne s'est formée à peu près de la même façon que les nations modernes de l'Amérique, par voie de colonisation... La première fois que j'eus occasion de faire connaissance avec la poésie populaire de l'Ukraine, c'est en août dernier. Parmi les Russes et les étrangers venus au congrès archéologique de Kief, beaucoup étaient curieux de voir un de ces kobzars, chanteurs ambulants dont la mémoire est un vaste répertoire d'anciennes ballades, et dont le type tend chaque jour à disparaître. La Société géographique s'était mise en rapport avec un de ces artistes, et par une belle soirée d'été on se réunit pour l'entendre dans un bosquet des jardins de l'université. Le chanteur, comme la plupart de ses confrères, est aveugle. Son costume est celui des paysans : un large pantalon petit-russien qui plonge dans de lourdes bottes de cuir, un bonnet de peau de mouton, une svita ou souquenille de laine grossière, dont la couleur est à peu près celle de la poussière des routes. On le fit asseoir sur une escabelle, et les auditeurs formèrent autour de lui un cercle qui devenait à chaque instant plus nombreux. Une seule lampe, presque enfouie dans la verdure, éclairait en plein le visage du kobzar, dont la voix retentissait dans la nuit aussi nette qu'un chant de rossignol. Son nez épaté, sa grande bouche aux lèvres minces, étaient vulgaires, malgré sa barbe grise de patriarche ; la partie inférieure du visage rappelait qu'Ostap Vérésaï n'était qu'un pauvre vagabond ; elle semblait garder l'empreinte des misères triviales et des humiliations de sa vie errante ; mais sûrement ce grand front, haut et bombé, tout ridé et dénudé, ces paupières closes, profondément enfoncées et comme perdues sous d'épais sourcils, avaient leur noblesse, et portaient comme la trace de pensées et de méditations supérieures à la condition de cet homme.
Il y avait une fois une petite princesse que de bonnes fées avaient comblée de dons merveilleux. Son enfance, cependant, s'écoula assez tristement, dans une petite ville d'Allemagne où son père était en garnison. Ce dernier, rejeton d'une minuscule famille princière, était général prussien et tirait de sa solde le plus clair de son revenu. Il vivait bourgeoisement avec sa femme à Stettin, où notre petite princesse vit le jour en 1729. Quand elle eut quatorze ans, on songea à la marier. Sa mère se souvint d'un sien cousin qui, chef d'une petite principauté allemande, se trouvait être, par sa mère, le petit-fils de Pierre le Grand, et, en conséquence, neveu de l'impératrice régnante Élisabeth, qui gouvernait la Russie depuis plusieurs années, sans avoir songé à se marier. Pierre, duc de Holstein, avait été appelé à Moscou et élevé comme héritier présomptif de la tsarine. Ce fut donc à Moscou que la princesse d'Anhalt-Zerbst conduisit sa fille, où l'impératrice Élisabeth ne tarda pas à la fiancer à son neveu. Celui-ci, mal élevé, fantasque et bizarre, maltraita sa femme et passa sa vie à jouer avec des soldats de plomb et à exécuter militairement les rats qui assaillaient ses forteresses en carton. Catherine, tout en subissant les traitements les plus odieux, profita des loisirs qu'on lui laissait pour s'instruire et pour étudier à fond l'art de gouverner... Un beau matin, Catherine, accompagnée d'une demoiselle d'honneur de dix-sept ans, monta à cheval, se rendit à Petersbourg, fit battre le rappel et fut proclamée impératrice autocrate de toutes les Russies. On sait aussi que cette femme étonnante, surnommée Catherine le Grand par le spirituel prince de Ligne, gouverna la Russie durant trente-quatre ans d'une main de fer gantée de velours, qu'elle acheva l'oeuvre de Pierre Ier et fit de son empire, encore passablement asiatique, une puissance européenne de premier ordre. Elle construisit des routes, des centaines de villes, rédigea de sa propre main un code de lois, créa des académies, fonda des écoles, protégea les arts et les sciences, annexa la Crimée, partagea la Pologne, et fut célébrée sous le nom de la Sémiramis du Nord, ayant choisi Voltaire, Diderot, Grimm et autres comme trompettes de sa renommée.