Annie Lafleur
Annie Lafleur
"Donner une idée de ses convictions théoriques, de sa façon de converser, voire de son allure extérieure, importe bien plus que de dévider le fil de ses oeuvres dans l'ordre chronologique, en fonction de leur contenu, de leur forme et de leur efficace." Extraites du premier essai de ce livre, ces lignes programmatiques indiquent déjà qu'il s'agit d'un ensemble vivant. La théorie du théâtre épique, la conception du Roman de Quat'sous, la question de "l'auteur comme producteur" se mêlent à des conversations, à des lettres, à des rencontres qui ont comme toile de fond les années 1930, l'exil, la montée du nazisme. Et dans ces années de crise aiguë, transparaît la synergie entre la pensée-Benjamin et la pensée-Brecht comme par exemple lorsque Benjamin fait du trauerspiel baroque l'ascendant du théâtre épique, ou lorsqu'il met en avant chez Brecht le geste, surtout le geste inapparent, infinitésimal, ne se situant pas dans la ligne d'attente. Un dialogue des plus actuels entre deux grands esprits du XXe siècle : deux exilés, deux allemands, deux amis, dans une traduction nouvelle de Philippe Ivernel.
Puberté met en scène les tribulations de deux amies d'enfance, Annie et la Ménine, qui traversent leur puberté comme un champ de force. L'une se dépense dans une exultation physique où se relancent jeux et dangers, l'autre souffre d'une maladie orpheline, qu'elle cherche à transcender grâce à la puissance de l'imaginaire. Toutes deux éprouvent de plein fouet ce temps des métamorphoses et connaissent la solitude, la cruauté, la révolte, la jouissance et la peur. Éperdu de sensations et d'images, Puberté donne à entendre la fureur d'une langue qui libère la vie et fait de la ville un royaume. Ce sixième livre d'Annie Lafleur clôt un cycle d'écriture entamé avec Rosebud et poursuivi avec Bec-de-lièvre et Ciguë.
Avaleuse d'eau mortelle, aux abois, tombée de la branche, elle cuve au vent son poison, son philtre, sa drogue, son remède, et retrouve au sol son frère guéri par la foudre. Le pacte est scellé et l'odyssée commence, contre la mort toute-puissante criée à l'oreille. Corps lancés, gueule ouverte, dans les forêts, les coulées, les ravins, franchissant les barrages la tête au ciel. Corps excités par une langue addictive et haletante, par une langue qui donne à la vie une soif égale à la sienne. Qui boira la ciguë, qui mourra de la soif, qui vivra verra.
Le temps presse, il faut tout risquer, la mort ne vient pas. La lèvre déchirée cherche le reste du corps dans l'habit des animaux. S'il n'y a personne, il y a beaucoup de choses, à déterrer, à casser, à perdre. C'est un jeu pour agacer la fin. La langue fuit la bouche, gagne du terrain, fouille les buissons. Un filet de bave éteint un feu dans les herbes sèches. Soudain la peur, puis la tornade où lâcher des bonbons. La voix embue un petit miroir. Premier sourire. C'est le livre des lumières vivantes, de la terre et du ciel sans nuit, du visage brisé par le chant. De l'enfant à la vieille bête, celle qui aura tout avalé voudra tout revoir, pour une dernière marche en forêt. Le temps presse, il faut tout risquer, le coeur enterré allumé.