Astrid Von Busekist
Astrid Von Busekist
Si la mondialisation permet la libre circulation des marchandises, pourquoi cette libre circulation ne s'applique-t-elle pas aussi aux individus ? Comment accorder la démocratie avec la préservation raisonnée des frontières ? Dans son essai, Astrid von Busekist, spécialiste de théorie politique, décortique sans les caricaturer trois approches possibles des frontières, et plaide pour une voie pragmatique. Dans le débat qui suit, le géographe Michel Foucher démontre « la nécessité anthropologique de ces délimitations territoriales ». Quand le philosophe Dominique Bourg souligne les risques immenses de ce qu'il appelle « la crise de tout ce qui n'a pas de frontière », autrement dit la crise de l'environnement. Les trois s'accordent sur l'importance des États face aux risques du chaos. "Au-delà des différentes acceptions de la souveraineté, je voudrais souligner qu'aujourd'hui, ce qui nous arrive, c'est une crise dans la relation avec ce qui n'a pas de frontières, ou plutôt avec ce qui englobe toutes les frontières. Les grands problèmes environnementaux sont des problèmes globaux." Dominique Bourg "Tous les anthropologues expliquent que les humains ont besoin d'une limite symbolique, et je les rejoins en affirmant que les frontières sont des marqueurs symboliques, qui différencient le dedans et le dehors. Cette différenciation n'est pas réductrice ou raciste, il n'y a pas de hiérarchie entre le dedans et le dehors, mais on a besoin d'une limite, et c'est bien un besoin anthropologique. Distinguer le dedans et le dehors permet d'interagir." Michel Foucher "On peut considérer les passions nationalistes sans ignorer l'universalisme, mais pour y parvenir, il n'y a pas de recette universelle. Tout au plus des exemples qui, à travers l'histoire, ont fait la grandeur des nations. La conclusion décevra sans doute les amateurs de formules définitives, mais à la question des frontières on ne peut donner que des réponses précises et situées." Astrid von Bukesist Michel FOUCHER géographe, diplomate et essayiste français Dominique BOURG philosophe franco-suisse enseignant à l'université de Lausanne (Suisse). Membre du comité de veille écologique de la fondation Nicolas-Hulot, il se consacre principalement aux questions environnementales et à la technique. Astrid von BUKESIST professeure de théorie politique à Science Po, Paris. Elle est directrice du programme Théorie politique à l'École de la recherche et éditrice en chef de Raisons Politiques.
L'air du temps célèbre l'individu libre de ses choix et de son identité. Il est possible de changer de genre ou de religion, et même d'alterner les rôles selon les moments de la journée : lorsqu'il est question de classe ou d'apparence, sans doute. Mais peut-on se réclamer d'une autre race ? Rien n'interdit formellement de se dire Noir alors qu'on est Blanc (ou l'inverse), de jouer à l'autochtone ou même de s'inventer un passé de victime, rescapée de la Shoah ou d'un attentat meurtrier. Formellement, rien. Pourtant, en bousculant les frontières, notre époque si libre en reconstitue d'autres. Mieux, les races et les ethnies qui se dressent contre toute forme d'essentialisme disent que seuls ceux qui attestent de leur ascendance peuvent être des leurs. De l'identité, elles ne connaissent que l'origine. En ce sens, notre ère est bien celle des impostures. Celle de Coleman Silk, le héros de La tache de Philip Roth, qui se disait Blanc et Juif. Celle d'Hannah Arendt qui, parce que Juive, pensait pouvoir mieux comprendre la condition des Noirs. Celle des nombreux imposteurs qui, par amour ou par intérêt, ont joué à l'Indien. Celle des fausses victimes de la Shoah qui ont convaincu les lecteurs et les témoins les mieux informés de leur « belle » histoire. Les premiers cas éclairent l'aporie de l'air du temps, qui conjugue l'amour de la liberté et la fermeture sur soi. Les derniers rappellent que le culte de la liberté doit céder devant l'exigence de vérité. Professeure de théorie politique à Sciences Po, Astrid von Busekist a publié chez Albin Michel, Portes et murs. Des frontières en démocratie (2016), Penser la justice (entretiens avec Michael Walzer, 2020) et La Religion au tribunal (2023). Elle dirige la collection « Humanités politiques » depuis 2023.
Penseur engagé dans la vie politique américaine depuis le combat pour les droits civiques, Michael Walzer est une figure marquante de la gauche intellectuelle aux États-Unis. Convaincu que le débat philosophique n'est utile que s'il est adossé aux pratiques concrètes et à la moralité des sociétés, il développe une critique sociale aux antipodes de la philosophie désincarnée, qui ne répond ni aux préoccupations quotidiennes des gens ordinaires ni au sentiment d'injustice des perdants de la globalisation. Il est inutile, selon lui, de vouloir écrire une théorie de la justice : c'est à « penser la justice » en fonction du contexte donné (politique, économique, religieux, etc.) qu'il faut s'employer. Grâce à la science d'Astrid von Busekist, nous entrons dans une oeuvre édifiante qui défend une morale politique « commune », enracinée dans des traditions culturelles particulières, mais capable de dialoguer par-delà les frontières. Face à l'urgence de l'engagement et de l'extrême attention à porter aux inégalités et aux injustices, elle définit le rôle que peut - et que doit - jouer le critique social ou le philosophe dans la cité moderne.
Arbitrer les différends, caractérisés par la difficile conjugaison des contraires - morale et politique, égalité et différence, vérité et relativité - oblige à considérer le conflit des valeurs et la pluralité des opinions. Apprécier ce qu'il est juste de tolérer ou d'exiger selon les contextes requiert un dialogue entre la compréhension formelle des phénomènes politiques et la manière dont ils sont interprétés, mis en oeuvre, traduits, contestés par les citoyens. Admettre qu'il n'y a pas de vérité en politique, et pas davantage de consensus sur la manière de la comprendre, demande une attention soutenue aux exigences d'égalité, de liberté et de justice. L'auteur propose de guider la délibération sur un certain nombre d'enjeux publics contemporains, par la maîtrise des outils ou des approches théoriques, et de se repérer dans un univers qui repose, aussi, sur la tradition cachée. Nombre d'idées nous paraissant innovantes ou même révolutionnaires ont été élaborées par les penseurs de jadis, avec d'autres mots, sous une autre forme. Mais comment ? Que retenons-nous des Anciens, des penseurs chrétiens ? Que devons-nous aux premiers sociologues des institutions politiques, aux philosophes de l'État ? Comment passe-t-on de l'Étatnation à un ensemble cosmopolitique, de la guerre à la paix ? Quelle conception de la justice permet de penser de justes inégalités, une redistribution équitable, la reconnaissance des individus ? Comment enfin juger de l'avenir de la démocratie ? Le projet d'égalité équitable esquissé dans ce livre s'inscrit dans les grands débats politiques actuels, accompagné par les philosophes qui s'engagent volontiers en politique.
École à la maison, circoncision, divorce religieux. Contre l'idée reçue selon laquelle le politique et le religieux ne pourraient travailler ensemble sous peine de bousculer le principe de séparation, ce livre montre que les interactions entre le droit de l'État et les commandements religieux sont plus complexes.L'État, sensible aux situations singulières, peut faire preuve de souplesse et composer avec les obligations de croyance des individus. Attentif à l'intégrité des croyants, il peut même à l'occasion coopérer avec les représentants des communautés religieuses. Ce livre examine trois cas où la confrontation entre le civil et le religieux est résolue par un arbitrage original entre les vertus du public et les libertés individuelles. Ne pas nuire à la liberté religieuse individuelle ou à la fabrique du citoyen démocratique ? À l'intégrité corporelle ou à l'inclusion civique des communautés minoritaires ? À la liberté religieuse ou à l'égalité démocratique entre les femmes et les hommes ? Alliage parfois contrarié entre la démocratie et le libéralisme, le délibéralisme, doctrine de la juste mesure, tente le pari de dresser un tableau plus souple, plus pragmatique que ne le suggère l'idée de séparation entre le bien commun et les aspirations singulières des croyants. Astrid von Busekist est professeure de théorie politique à Sciences Po et directrice de la revue Raisons Politiques. Elle a notamment publié, chez Albin Michel, Portes et murs. Des frontières en démocratie (2016) et Penser la justice. Entretiens avec Michael Walzer, 2020.
Les frontires sparent, dit-on, les territoires, les espaces, les individus et les communauts. Elles sont tantt solides comme un mur, tantt lgres comme un fil. Matrielles ou symboliques, durables ou phmres, profanes ou sacres, les frontires partagent. Mais, comme la porte, la frontire est aussi ce que deux entits ont en partage ; comme le seuil, la frontire entrelace les espaces.L'eruv est cette frontire discrte, ce mur symbolique fait de portes, cette sparation presque immatrielle qui privatise une portion de la voie publique pour permettre aux Juifs rabbiniques de respecter les interdits du shabbat l'extrieur du domicile. Rflchir l'eruv ce mur fait de fils tendus sur la ville , c'est interroger notre lecture d'un espace commun aux significations multiples, c'est questionner notre conception de la bonne distance entre la religion et le politique, c'est valuer la tolrance des socits dmocratiques la diffrence. Sans que les frontires ne deviennent des cltures et sans que les portes ne se transforment en murs.