Ben Jelloun Tahar
Ben Jelloun Tahar
Le 28 février 1766, le chevalier de La Barre, jeune homme de dix-huit ans accusé d'avoir gardé son chapeau et chanté des chansons impies sur le passage d'une procession, est condamné à avoir la langue arrachée, la main coupée, et à brûler à petit feu. Sur son bûcher, on brûle aussi, pour le symbole, un exemplaire du Dictionnaire philosophique. C'est dire le rôle de Voltaire et de son « diabolique Dictionnaire » dans le combat des Lumières contre le déchaînement du fanatisme et l'intolérance des Églises. Au soir de sa vie, le patriarche de Ferney a dressé le plus implacable réquisitoire avant L'Antéchrist de Nietzsche contre la religion judéo-chrétienne et son livre fondateur, la Bible. Mais, au-delà du but affiché d'« écraser l'Infâme », Voltaire s'en prend aussi aux préjugés et aux vains systèmes des philosophes tant anciens que modernes ; persuadé que nous ne pouvons rien connaître, il élève sa voix contre ceux qui tuent et emprisonnent au nom d'une vérité révélée. Deux siècles et demi plus tard, les 118 articles du Dictionnaire philosophique n'ont rien perdu de leur actualité. Chaque fois que les coutumes les plus rétrogrades et les traditions les plus contestables s'allient afin d'imposer silence à la raison critique et à sa libre expression, il est urgent de reprendre avec Voltaire la lutte pour l'émancipation de l'homme et le progrès de l'esprit humain.
A Tanger, un vieil homme malade est reclus dans sa chambre. C'est une journée de vent et de solitude. La maison est humide, les murs sont fissurés. L'homme voudrait téléphoner à ses amis mais ils sont morts, désirer une femme mais la servante est laide, couper, encore, le tissu comme il faisait jadis dans sa boutique, mais ses mains tremblent. Il a jeté tous les médicaments, on ne doit pas capituler ! Alors des souvenirs viennent, qu'il n'avait pas convoqués. Des visages, des voix, la bousculade des voisins d'hier, une chevelure sur son visage... Une vie entière tient dans une seule journée de silence. Faut-il accepter d'être vieux ? Dans ce récit magnifiquement contenu que domine l'image du père, le narrateur est sans complaisance. Alors, de loin en loin, le vieil homme prend la parole pour lui répondre et murmure ce qui, jamais, ne fut dit.
L'amitié est une religion. Fidèle ou occasionnelle, elle est la source des plus grandes joies. Silencieuse ou démonstrative, elle ne supporte aucun manquement et se retrouve parfois la cible de trahisons et de blessures jamais apaisées. De l'école coranique au prix Goncourt, la vie de Tahar Ben Jelloun est jalonnée de rencontres d'une vie ou d'un soir. Écrivain d'origine marocaine mondialement connu, Tahar Ben Jelloun est né à Fès en 1944. Auteur de romans, d'essais et de recueils de poésie, il a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée et le prestigieux prix international Impac en 2004 pour Cette aveuglante absence de lumière. Ses livres sont disponibles en Points. " Édité par le légendaire Maurice Nadeau, il a trouvé des admirateurs en Roland Barthes et Samuel Becket. " The Independent
"Suivez-moi, nous quittons la terre rouge de Marrakech pour nous poser un jour de pluie sur le bord de la Méditerranée, oui j'ai osé tout quitter, j'ai fait le saut, je ne suis plus l'homme figé par la peur, à présent je suis ailleurs : je vous dirai Naples et ses bas-fonds, la gare de Naples un jour de vent et d'averse, une gare aussi immense et sale que toute la ville, une place des miracles avec des couleurs changeantes, des odeurs venues du lointain, des épices d'Afrique mélangées à la sueur des hommes qui ne savent pas où se poser, où se faire oublier, je vous dirai le bruit transporté par le vent, les cris des enfants de Gitans courant derrière des Anglaises apeurées, je vous dirai la Vieille, une peau toute ridée, enflée et bourrée de bonté, un personnage de roman tel que je l'ai toujours rêvé, une grande dame, sale et fardée, une mémoire qui a du mal à se taire, c'est à cause de l'asthme, à cause des illusions de la vie, je vous dirai Momo, le Sénégalais clandestin, colosse au petit cerveau, vendeur de bricoles sur les trottoirs, je vous dirai l'histoire d'Idé et Gino, Iza et moi, oui, moi aussi je me suis perdu dans les histoires des autres." T B. J.
L'écrivain public prête sa plume à ceux qui n'ont pas la parole. Ici, il se raconte : les siens, ses passions, son décor. De son enfance, il se souvient d'Aïcha, la brune aux seins lourds, et de Rouquiya, fiancée hardie et amoureuse. Jeune homme révolté par les guerres et le racisme, l'écrivain décrit son pays, la merveilleuse Fès, et Tétouan, " qui s'efface à mesure qu'on la traverse "... Écrivain d'origine marocaine mondialement connu, Tahar Ben Jelloun est né à Fès en 1944. Auteur de romans, d'essais et de recueils de poésie, il a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée et le prestigieux prix international Impac en 2004 pour Cette aveuglante absence de lumière. Tous ses livres sont disponibles en Points. " Ce beau roman d'apprentissage et de réapprentissage de la vie démontre, s'il en était besoin, que le mal de vivre n'a pas de frontière. " Le Magazine littéraire
Après la prière solennelle du vendredi, il arrive que quelqu'un demande à l'assemblée de prier pour l'âme d'un corps absent, un corps qui n'a pas été retrouvé. C'est une prière brève, un recours et un renoncement, comme une conspiration de l'oubli. C'est aussi le signe d'une étrange destinée que celle de Yamna, ancienne prostituée et mendiante, de Sindibad et de Boby, deux vagabonds vivant au cimetière Bab Ftouh à Fès. Chargés d'un enfant qui vient de naître dans ce cimetière, ils entreprennent la traversée du Maroc, du nord au sud, et vont, comme en pèlerinage, de ville en village, d'histoire en histoire, vers la tombe de Cheïkh Ma-al-Aynayn, héros de la résistance marocaine (1830-1910) qui est aussi le marabout de leur mémoire. Pour chacun, il n'y a pas d'issue ; il n'y a pas non plus d'impasse, mais l'itinéraire inlassable à l'intérieur du pays et d'eux-mêmes. L'auteur, lui aussi, cultivé à la fois la fragilité et la passion du souvenir, et le récit s'inscrit, à l'image de l'histoire, comme un livre égaré que Tahar Ben Jelloun restitue au fil des pages.
C'est à Tanger, ville internationale, cosmopolite et étrange, vers la fin des années cinquante. Deux adolescents, Mamed et Ali, se rencontrent au lycée français; se fréquentent et se lient d'amitié. Étalée sur une trentaine d'années, leur relation sera tissée de malentendus, d'épreuves dures subies ensemble, mais aussi de jalousie muette et de trahison. Cette amitié incandescente ressemble à une histoire d'amour qui tourne mal. Dans ce roman, cependant, chacun des personnages donne tour à tour sa version des choses. On constate qu'ils n'ont pas vécu la même histoire. A la naïveté de l'un, répond un égoïsme pervers et destructeur de l'autre. L'amitié elle-même serait-elle un malentendu ? Ce roman, écrit dans une langue directe et limpide, est aussi un portrait cruel du Maroc des années de répression et des désillusions qui s'ensuivirent. Audelà de ce paysage humain et politique, et jusqu'au retournement final, Le Dernier Ami laisse entrevoir une société complexe et contradictoire, archaïque et moderne. Même lorsqu'on s'exile du Maroc, on y revient pour mourir.
Dans l'âpre dénuement d'un village berbère du Sud marocain, une petite fille – la narratrice – s'affronte à sa tante, incarnation du mal, découvre la cruauté, rêve à son père parti travailler en France et porte en elle un indicible secret, laissé par l'arrière-grand-père : celui du trésor enfoui dans la montagne et qu'elle seule, au nom du village, pourra découvrir... Un jour d'après drame, le père revient de " Lafrance " pour arracher toute sa famille au désastre du village et la ramener à Paris, dans le quartier de la Goutte d'Or. La narratrice, dès lors, découvre un univers qu'elle ne soupçonnait pas : les voitures et la pluie, mais aussi les livres et la langue française, l'égoïsme raciste des uns, la générosité des autres, et l'amour... Ce long apprentissage, cette " deuxième naissance ", marque aussi un lent, un irrésistible déracinement, qui laissera l'ancienne " petite fille " dans l'ambiguïté d'un territoire nouveau : un " troisième lieu " qui n'est ni la terre natale ni le pays d'adoption. Dans ce grand et ample roman de la maturité, Tahar Ben Jelloun conjugue tous les thèmes qui ont nourri son œuvre : le déracinement et l'exil, la fatalité du malheur, le déchirement entre deux cultures, la condition des femmes, celles qui vivent encore les yeux baissés...