Bernard Blangenois
Bernard Blangenois
Les personnages de ces neuf nouvelles, souvent, se disent au passé, se rappellent leur histoire, travestissent leurs souvenirs jusqu'à se mystifier eux-mêmes. De même, l'auteur qui se livre à travers eux - et comme eux - à un subtil et méticuleux « agrandissement des détails ». Du profane au sacré, du sensuel au spirituel, il s'efforce de déchiffrer les rituels humains, tâche d'ajouter ses signes aux signes opiniâtrement découverts, de joindre son cri au « cri sourd de l'univers ». Tel un nomade persuadé de la précarité des choses, que sa recherche de la permanence mène toujours plus loin dans sa volonté de rassembler ses moi dispersés, il s'approche souvent de son désir de plénitude et d'unanimité à être, et semble parfois s'y perdre. Pourtant, au terme de chacune de ces histoires - écrites dans une langue rigoureuse et lyrique -, où la mémoire fallacieuse ne se méprend jamais sur elle-même, il nous conduit à un maintenant, qui est toujours une ouverture sur l'avenir, un appel à la vie.
Le monde n'appartient-il qu'à ceux qui possèdent les mots pour le nommer ? Pour Sambuc, illettré, et Quentin, ex-professeur encombré de son imposante culture, répondre à cette question, c'est marcher. Alors, ils parcourent les routes de France, faisant mille rencontres, et toujours gardant cette interrogation au coeur. Leur double errance les amène à Thélisse, vieux domaine presque à l'abandon dans une Cévenne entièrement recréée par l'homme après avoir été déchiquetée par Dieu. Là, vivent deux frères ennemis et leur mère, Rose. Et puis Lifol, sensuelle, poète et demeurée, dont les intuitions rétablissent les vérités intimes. Détonant mélange de personnalités farouches qui, toutes, interrogent la vie et l'âme humaine. Envoûtant roman sur le plaisir de la marche, de la lecture, de l'écriture, sur les anges et sur les chats noirs. Et bien sûr les orties.
Je parle ici de gens que j'ai connus, qui ont croisé ma route, des gens qui n'intéressaient personne, ou qui étaient en moi - ainsi la fable et le mensonge, que chacun porte en lui : de ceux qui, tentant de se sauver de l'oubli par des images ou des chansons, chantaient avec la bouche tordue ; ou de ceux qui pensaient peupler le désert, leur désert, d'une humaine parole, d'une folie de mots. Tous gens peu méchants, sans pouvoir, cherchant leur rivage heureux. De ce chant, suscité à cette parole noyée dans l'extrême blancheur solaire, quel court chemin, dont seul le « poème » pouvait garder trace, être le signe, la cicatrice, la trahison aussi. Suit le « journal » d'Eugénie Gris qui, chaque jour, porte sa chaise sur la grand-place, rêve des Indes, et se coupa le doigt avec des tenailles, au mois de mars, en 48. Bernard Blangenois.