Bernard Desportes
Bernard Desportes
« Les bruits se sont tus, les arbres et la rivière dansaient dans une sorte de brouillard, il se tenait légèrement renversé, en appui sur son bras gauche, faisant de sa main droite des signes, des dessins sur la terre ; pendant que je creusais, je sentais son souffle dans mon cou, sur ma nuque ; j'ai levé les yeux vers lui, il a renversé la tête en arrière, comme pour jouer ou pour fuir, ne pas voir ou pour quoi il riait. Je ne bougeais plus ; lui, toujours en appui sur son bras gauche, a glissé sa main droite dans son maillot, recouvrant de celle-ci l'amas de son sexe ; le soleil partout, le ciel, et ce silence ; la sueur ruisselait de mes aisselles, il riait, sa main pétrissait son sexe qui se tendait à travers le maillot ; le soleil ; d'un geste je l'ai poussé en arrière, il est tombé allongé sur la terre, bras et jambes écartés, presque nu, allongé, il riait » Un village, l'été. La chaleur, une touffeur d'images et d'odeurs, traversées par les jeux de jeunes garçons au bord de la rivière. Bernard Desportes, dans une écriture ciselée, nous fait vivre une belle et tragique histoire d'amour.
C'est une sorte de cérémonie initiatique à laquelle nous convie Bernard Desportes. De Rimbaud à Rilke, de Char à Reverdy, en passant par Artaud, Lorca, Bataille, Frénaud, toutes ses admirations littéraires sont là. De voyage en paysage, de traces en places, de retours en ailleurs, le poète nous revêt peu à peu de la tunique des druides, de l'habit de ceux qui savent et savent dire l'évidence invisible. Cendres, sang, terre, sable, tous les éléments de notre doute et de nos certitudes sont là. À travers ses statues, Bernard Desportes nous redit souffrance(s), attente(s) et combat(s), et nous mène - en vingt poèmes - dans l'au-delà des mots. Une belle croisière. Un beau voyage.
on est naturellement contraint de s'enfuir le plus loin possible de sa famille, ces odeurs de famille, ces repas de famille, ces rites idiots, ces calculs sordides, toute cette bassesse immonde, cette glu, ce piège, cette soumission permanente - alors fuir, aussi loin que possible, fuir, n'importe où, hors d'ici, ailleurs, pourvu qu'ailleurs, on marche, il faut bien aller quelque part, on ne peut tout de même pas rester là immobile en plein désert en attendant que la terre se fende et s'ouvre sous nos pieds pour nous engloutir une bonne fois, et disparaître enfin dansant disparaissant est le roman du refus de la perte de l'enfance. Écorché et violent, incestueux et solitaire, pervers et innocent, Vlad renvoie à cette part d'ombre que recèle toute enfance derrière une apparente et conventionnelle insouciance. Tour à tour narrateur et sujet, tour à tour enfant, adolescent et adulte, Nègre ou Blanc, livré au souvenir ou voyant s'effacer son avenir, Vlad vit dans une fuite irréversible, un perpétuel dédoublement, une attraction et une répulsion pour tous ceux qu'il désire, mais aussi dans l'obsession de se construire avec les autres - ou contre eux.
Quand nous passions à table elle titubait déjà, toujours une portion pour deux, prends, j'ai pas faim ce soir, mon amour, pas très faim disait-elle, juste soif, c'était tous les jours la même chose, comment faire une histoire avec ça ai-je souvent songé [...], elle s'était mise à boire dès midi, bientôt dès son lever, je la trouvais ivre morte en rentrant, je la portais dans sa chambre, la déshabillais, son beau corps blanc devenu fade et mou, flétri, je la couchais dans son lit, lui parlais, la caressais, l'embrassais, ma petite maman, je laissais ouverte la porte de sa chambre, puis elle est morte, un après-midi en rentrant, morte, à présent livrée aux vers, je ne la reverrai plus, ma mère est morte je suis libre me souviens-je pourtant m'être dit alors, voilà l'histoire, Mère et fils, le couple se dissout, se reforme sans cesse, mêlant innocence et perversité, désir et mépris. Ici, manipulatrice et séductrice, obscène et dévoreuse, là, pauvre femme vieillie ; c'est une mère mourante et toujours en vie, une mère aux avatars imprévisibles, modelée selon les fantasmes du fils. Elle est aussi le monde singulier de Vlad, avec ses villes, ses rivières, ses vallées, ses cimetières, ses nuits... Mère et monde, elle est son passé et son présent, son lieu et son histoire, ce par quoi il vit et ce dont il doit se défaire.