Caroline Babert
Caroline Babert
« Je m'appelle Éléonore. C'est aujourd'hui la nuit des mots. Ceux qu'on écrit pour ne pas mourir... Joël. Quatre lettres en filigrane traçant des courbes dans ma main : ligne de vie, ligne d'amour, ligne de mort. Joël poursuivi coûte que coûte avec application, mot après mot, jour après jour, soleil après soleil, comme un devoir d'écolière. Joël aujourd'hui du bonheur qui n'est plus. Joël des rires, disparus. Joël des larmes qui sont venues. Joël que je récite sans fautes, que je résume à coups de sanglots le long de son prénom. Joël du jour sans amour, du monde qui bascule, des heures qui saignent et deviennent caillot. Il était le commencement de ma vie. Je savais qu'il me ferait mourir. »
Vous vous rencontrez dans une pâtisserie. Vous vous souriez. Vous avez vingt ans. Vous vous appelez Antoine et Cécile. Les années soixante s'achèvent. Un amour commence. Très vite, il faut vous défendre contre la rouille des jours et les pièges des métiers, les vrais métiers qui dévorent et les faux qui rejettent. Vous tentez d'ouvrir des portes nouvelles et laissez de toutes vos forces entrebâillées les anciennes. Vous n'avez du temps qui passe d'autres repères que les chansons qui changent d'un été à l'autre. Peu à peu s'achèvera votre appprentissage. Vous aurez décidé de garder au coeur une certaine douceur de marée descendante. Vous voudrez tenir, durer. Avant tout n'être pas seul, rester ensemble. Vous aurez signé avec la vie un pacte de non-agression. Vous aurez trente ans.
Epinal. Dans la chambre d'un hôpital. Séverine regarde mourir un homme dont elle ne sait rien sinon qu'il est son père. Un père volage qui l'a quittée, elle n'avait pas deux ans. Parfois la mort est lente à venir et laisse du temps. À travers la Lorraine, Séverine enquête, à la recherche de son enfance, d'une maison, d'une photo, d'un souvenir, de quelques traits d'un visage, avant qu'il ne disparaisse à jamais ; il était musicien, presque virtuose, il n'est pas mort à la guerre comme on l'a dit, il est parti pour une autre femme... Entre cet homme qui meurt et ce pays de Moselle qui s'endort, Caroline Babert fait naître plus qu'un écho, peu à peu une sorte de dialogue déchirant, de phrases à distance sans cesse avalées par la brume.