Céline Spector
Céline Spector
Ce volume double propose une lecture de L'Esprit des lois de Montesquieu, cette somme fondatrice de la philosophie politique que plus personne ne prend le temps de lire. Certains des principes fondamentaux de nos démocraties modernes, comme la fameuse séparation des pouvoirs, s'y formulent pour la première fois.
D'où vient que l'injustice constitue un problème à part dans la philosophie ? Pourquoi est-il si difficile pour elle de donner de bonnes raisons d'agir de manière raisonnable ? Ce livre propose une galerie de portraits des Objecteurs qui, dans l'histoire de la philosophie, ont contesté la proposition selon laquelle il est rationnel d'être juste. De Platon à Hobbes, Diderot, Rousseau, Hume et Sade, de nombreux philosophes ont tenté de figurer le raisonneur violent qui se cabre face aux coûts et aux sacrifices associés à une politique juste. Or les théories politiques contemporaines inscrites dans le cadre du choix rationnel ont métamorphosé la figure de l'Objecteur. Dans une large mesure, elles ont occulté l'Insensé qui figurait leur dehors et l'ont réduit à la figure apaisée du passager clandestin (free rider) qui trouve un bénéfice économique dans la désobéissance aux règles communes. En étudiant cette transformation de la philosophie politique, il s'agit donc de mesurer ce que nous risquons de perdre, en termes de réalisme politique, lorsque la résistance de l'illusion, de la violence, de l'affect ou du désir n'est plus prise en charge par la philosophie. Céline Spector est professeure de philosophie morale et politique à l'université Paris-Sorbonne. Ses travaux portent sur la philosophie française du XVIIIe siècle et sur la philosophie politique contemporaine. Elle a notamment publié Montesquieu. Liberté, droit et histoire, et Rousseau. Les paradoxes de l'autonomie démocratique (Michalon, 2010 et 2015).
L'oeuvre de Rousseau a suscité de très nombreuses exégèses. Pourtant, peu d'ouvrages de synthèse ont jusqu'ici fait droit aux paradoxes les plus saillants de sa pensée. En articulant la théorie de l'histoire de l'humanité présente dans le second Discours et la vision de la société légitime dans le Contrat social, Céline Spector se propose de renouveler la vision classique de l'auteur investi dans la Révolution française comme dans les grandes secousses post-totalitaires du XXe siècle. Rousseau propose-t-il une conception unifiée de la causalité historique? Comment conçoit-il l'avènement d'un Etat légitime régi par la volonté générale? La société bien ordonnée, visant la liberté et l'égalité, est-elle une forme d'utopie? Le peuple ne risque-t-il pas d'être dépossédé de sa souveraineté par le Législateur?
L'Union européenne engendre-t-elle un déni de démocratie ? En prônant le retour à l'Europe des nations, les adversaires de la technocratie bruxelloise dénoncent la confiscation du pouvoir populaire. Leur argumentaire est rôdé : dans le huis-clos des réunions entre dirigeants, dans l'opacité feutrée de cénacles qui semblent n'avoir de comptes à rendre à personne sinon aux lobbies et aux thinks tanks, la légitimité démocratique s'exténue. Ce livre montre pourtant que le souverainisme, qui confine la politique à l'État-nation, est une illusion philosophique et une erreur pratique. Les principes de la démocratie moderne (peuple, citoyenneté, volonté générale) ne sont pas niés par le projet européen, ils peuvent y trouver l'occasion d'un approfondissement. Pour combattre l'impasse souverainiste, l'Union européenne doit faire de la solidarité sa nouvelle finalité et mettre en oeuvre un fédéralisme social, fiscal et environnemental. Ancré dans la théorie de la république fédérative issue de Montesquieu et des fédéralistes américains, son régime pourra alors conjuguer fédération démocratique et souveraineté du peuple.Céline Spector est professeur de philosophie politique à Sorbonne Université.
Dans la France de la première moitié du XVIIIe siècle, cadre de l'avènement de la « science nouvelle » de la production et de la distribution des richesses, Rousseau critique l'économie politique. Sa critique vise le socle théorique commun à des courants de pensée divergents (mercantilistes, partisans du luxe ou Physiocrates), soit en des termes plus contemporains, le primat accordé à la croissance sur la justice. À cet égard, Rousseau est un lucide interprète des dangers de la société concurrentielle. Il a su voir que l'économie politique naissante reposait sur de folles illusions - l'illusion du caractère naturel de l'intérêt, l'illusion de la transparence de la médiation monétaire, l'illusion des contrats « volontaires » entre individus inégaux, l'illusion, enfin, de l'harmonisation des intérêts dans la société marchande. Après Mandeville, Locke et Montesquieu, Rousseau a saisi l'évolution de la société commerçante. Il a combattu, à sa façon, le mythe de la « main invisible », auquel il entend substituer la « main visible » de la République. Le prophète des mystifications de l'économie politique a su faire entendre sa voix, et la Révolution française lui donnera un écho inédit. Marx, en ce sens, doit faire amende honorable : plus qu'une belle âme égarée au pays de l'utopie, l'auteur du second Discours a proposé une critique de l'économie politique dont nous pouvons encore tirer profit.
Satire sociale, conte oriental, roman épistolaire, pamphlet philosophique : Les lettres persanes sont plus qu'un brillant morceau d'ironie. Dès son oeuvre de jeunesse, Montesquieu a posé les fondements d'une typologie des régimes qui articule l'anthropologie et la politique. Le lien social ne peut être le même dans les républiques où règne l'amour de la patrie, dans les monarchies régies par l'honneur, et dans le despotisme où la crainte fait taire toutes les autres passions. Pourtant, par-delà la différence entre servitude et liberté, en Orient comme en Occident, les passions et les intérêts corrompent un pouvoir qui informe en retour les modes de sociabilité. La tyrannie de l'opinion s'oppose certes à la tyrannie domestique et politique, comme la violence à la politesse ; mais la passion du pouvoir engendre une forme de servitude volontaire qui, elle, semble universelle. À la lumière de trois logiques (apparence, distinction, domination), cette étude se propose donc de mettre en lumière la dynamique passionnelle qui distingue gouvernements modérés et gouvernements violents, esclaves et citoyens, soumission aveugle et participation volontaire. Telle est la leçon de la fable : Montesquieu rappelle aux Modernes que, même si la vertu politique est chose du passé, les conditions institutionnelles de la liberté sont indissociables des manières et des moeurs.