Chambaz Bernard
Chambaz Bernard
L'Orgue de barbarie, 19 mars 1962. Quelques heures avant le cessez-le-feu qui met fin à la guerre d'Algérie, un peloton du 5e escadron du 27e régiment de dragons tombe dans une embuscade. "Entre deux nouvelles rafales, il entendit la radio grésiller dans le vide. Il se dit On est perdus ! comment j'ai pu en arriver là ? Il revit - par éclairs - le chemin de l'oued, l'escarmouche vers neuf heures, le trajet en Dodge au très petit matin, la veille, l'avant-veille, l'hiver, Noël, l'automne, s'appliquant à remonter le temps dans l'ordre, alors même qu'il n'y a pas vraiment d'ordre et que la mémoire peut aller et venir à sa guise dans cet immense réservoir, remontant ainsi jusqu'à son départ pour l'Algérie et continuant d'annexer à son voyage des souvenirs plus anciens, effaré à la fois par la densité et l'inconsistance de sa vie, essayant sans succès de repartir dans l'autre sens, comme s'il lui semblait que sa vie avait basculé, franchi un ressaut, deux ressauts, les rapides du fleuve Temps, qu'il arrivait au bord des chutes." Dans ce roman où les combats sont brefs et la mémoire longue, Bernard Chambaz met en scène, avec une justesse admirable, le moment de vérité qui, lorsqu'il survient, place chaque homme face à son destin.
Le miracle c'est qu'à cinquante ans passés l'émotion reste sinon exactement la même qu'au premier départ du moins analogue et aussi forte. On ne sait toujours pas exactement pourquoi on part, d'ailleurs on n'a pas besoin de savoir, même si à la longue on a une petite idée. Elle n'est pas arrêtée, pêle-mêle en découdre avec le vide et ne pas sécher sur pied. Mais plus qu'à des principes, on songe à des moments, à des paysages possibles, des rencontres furtives. On part aussi, en tout cas moi, pour échapper à l'emprise des livres...
A un ami qi me demandait : " Alors, qu'est-ce que ça raconte ? ", je bégayai une réponse un peu embarrassée. C'est une histoire où il y aura du cirque et de la spéléologie, et encore un air de jazz, des timbres, une image d'Épinal, des nuages et du ciel bleu, beaucoup de ciel bleu, sous diverses longitudes à cause d'un voyage en Chine. Oui, mais qu'est-ce que ça raconte ? Une histoire où l'on entendra un écho de l'Histoire, 1968, Hiroshima, la Commune de Paris, où l'on verra vivre plusieurs générations, où l'on ira et reviendra, d'un chapitre à l'autre, du printemps 1971 aux étés 1992-1993. Avec des personnages, bien sûr, Paul, Jean et Marc, Margot, Irène et Adèle, et des correspondances infinies, une histoire saturée de mémoire. Et alors ? Sans bien m'en rendre compte, je tournais encore un peu autour de la réponse. J'évoquais le roi sans divertissement et les misères et le bonheur qu'on prête aux hommes avec juste la course d'un lièvre ou une cartouche de dynamite. Puis, j'en vins à donner le motif. D'une façon si parfaitement claire que je m'en étonne encore aujourd'hui. Voilà, La Tristesse du roi, c'est l'histoire d'un homme dont le fils a disparu. Là, je fus saisi par une hésitation. Et une ambiguïté. Est-ce qu'on dit a disparu ? Ou est disparu ? tout le roman se tient dans cette infime mais immense énigme. B.C.
Le Pardon aux oiseaux. La Tristesse du roi finie, j'ai eu le sentiment d'avoir bouclé la boucle de trois romans et un récit. Ni le bonheur ni la tristesse ne risquaient de disparaître du paysage. Mais une sorte d'impératif s'imposait : partir à l'aventure. Je me suis retrouvé à l'autre bout du monde. Aux antipodes qui font qu'on se demande toujours un peu comment les hommes s'y prennent pour ne pas tomber tête en avant dans le ciel. Avec des personnages, deux frères qui partent à la recherche du troisième (allez savoir pourquoi) et croisent du beau linge comme des forbans et chevauchent à mi-chemin des puissances du Bien et du Mal. Avec des lieux où on peut vivre et mourir, Vallouise Woolloomooloo, des mines d'or et des récifs de perles et les terres rouges du grand vide intérieur où les aborigènes vivent dans "le temps du rêve". B. C.
Une fin d'après-midi dans les jardins du zoo. Au regard qu'elle a posé sur moi, j'ai compris qu'elle me prenait pour quelqu'un d'autre. Elle avait commandé un grog. Elle dit : Quentin. J'ai répondu Oui. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Si j'avais dit Non, l'histoire aurait été finie avant de commencer. Ça a duré une semaine. Les cinq premiers jours, je les passe avec elle à Paris, sous la neige. Le sixième jour, je suis à Bamako. Le septième, j'ai rendez-vous avec Quentin, en fin d'après-midi, dans les jardins du zoo. Quentin est mon meilleur ami. Peut-être vais-je enfin comprendre ce que je suis venu faire ici.