Daniel Andler
Daniel Andler
L'intelligence artificielle connaît son heure de gloire. Aux déboires des commencements ont succédé, ces dernières années, des avancées spectaculaires. Ces progrès ne semblent pourtant pas rapprocher l'IA de l'objectif que ses créateurs s'étaient assigné : celui de reproduire l'intelligence humaine. Projet chimérique, selon le philosophe et scientifique Daniel Andler. L'IA ne connaît pas les situations concrètes rencontrées par les humains. Elle n'aura donc jamais accès aux dimensions de la cognition humaine que sont l'expérience sensible, la spontanéité, l'affect, l'ouverture à autrui... Là où elle peut épauler l'intelligence humaine, c'est pour résoudre les problèmes que nous lui confions. Ce devrait demeurer là son but, plutôt que celui, incohérent, de chercher à
L'intelligence artificielle connaît son heure de gloire. Aux déboires des commencements ont succédé, au tournant du XXIe siècle, des avancées spectaculaires mais qui ne sont pas parfaitement comprises : l'intelligence artificielle reste en partie opaque. Pis : elle a beau progresser, la distance qui la sépare de son objectif proclamé - reproduire l'intelligence humaine - ne diminue pas. Pour dissiper cette énigme, il faut en affronter une deuxième : celle de l'intelligence humaine. Celle-ci ne se réduit pas à la capacité de résoudre toute espèce de problème. Elle qualifie par un jugement la manière dont nous faisons face aux situations, quelles qu'elles soient, dans lesquelles nous sommes. L'intelligence est une notion irréductiblement normative, à l'image du jugement éthique ou esthétique, et c'est pourquoi elle est réputée insaisissable. Un système artificiel "intelligent" connaît non pas les situations, mais seulement les problèmes que lui soumettent les agents humains. C'est sur ce point uniquement que l'intelligence artificielle peut nous épauler. De fait elle résout une variété toujours plus grande de problèmes pressants. Ce devrait demeurer là son objectif, plutôt que celui, incohérent, de chercher à égaler, voire surpasser, l'intelligence humaine. L'humanité a besoin d'outils dociles, puissants et versatiles, et non de pseudo-personnes munies d'une forme inhumaine de cognition.
L'intelligence artificielle connaît son heure de gloire. Aux déboires des commencements ont succédé, au tournant du XXIe siècle, des avancées spectaculaires mais qui ne sont pas parfaitement comprises : l'intelligence artificielle reste en partie opaque. Pis : elle a beau progresser, la distance qui la sépare de son objectif proclamé - reproduire l'intelligence humaine - ne diminue pas. Pour dissiper cette énigme, il faut en affronter une deuxième : celle de l'intelligence humaine. Celle-ci ne se réduit pas à la capacité de résoudre toute espèce de problème. Elle qualifie par un jugement la manière dont nous faisons face aux situations, quelles qu'elles soient, dans lesquelles nous sommes. L'intelligence est une notion irréductiblement normative, à l'image du jugement éthique ou esthétique, et c'est pourquoi elle est réputée insaisissable. Un système artificiel "intelligent" connaît non pas les situations, mais seulement les problèmes que lui soumettent les agents humains. C'est sur ce point uniquement que l'intelligence artificielle peut nous épauler. De fait elle résout une variété toujours plus grande de problèmes pressants. Ce devrait demeurer là son objectif, plutôt que celui, incohérent, de chercher à égaler, voire surpasser, l'intelligence humaine. L'humanité a besoin d'outils dociles, puissants et versatiles, et non de pseudo-personnes munies d'une forme inhumaine de cognition.
La cognition désigne l'ensemble des phénomènes qui se rapportent à l'esprit humain, son fonctionnement, ses effets sur le comportement, son émergence au cours de l'évolution, et son développement, typique ou non. Elle inclut les grandes facultés identifiées par la tradition (attention, mémoire, raisonnement, décision, langage...), mais tout autant la perception, la motricité, les émotions, la conscience, la socialité. Rendre compte de cet immense domaine est le but des sciences cognitives, fédération de disciplines allant de la biologie à la linguistique, de la psychologie à l'intelligence artificielle, de la philosophie à l'anthropologie. De cette rencontre naissent de nouvelles questions. Les sciences cognitives connaissent depuis un quart de siècle un formidable essor, les amenant au seuil d'applications dans de nombreux domaines, de la médecine à l'éducation, de la révolution numérique aux politiques publiques, de la culture à la justice... Le présent ouvrage, qui ne présuppose pas de connaissances spécialisées, est organisé en deux parties. La première présente les différentes échelles auxquelles la cognition peut être appréhendée : de la molécule au neurone, du neurone au cerveau, de l'individu à la société, et pour la dimension temporelle le développement et l'évolution. La seconde est consacrée aux grandes fonctions cognitives : l'action, la conscience, la coopération, la décision, les émotions, le langage, la perception et le raisonnement. À l'étudiant, ce volume offre un instrument de travail ; au spécialiste, un panorama des disciplines proches de la sienne ; au citoyen, enfin, une appréhension globale d'un mouvement d'idées essentiel pour nos sociétés dans la période qui s'ouvre.
La cognition désigne l'ensemble des phénomènes qui se rapportent à l'esprit humain, son fonctionnement, ses effets sur le comportement, son émergence au cours de l'évolution, et son développement, typique ou non. Elle inclut les grandes facultés identifiées par la tradition (attention, mémoire, raisonnement, décision, langage...), mais tout autant la perception, la motricité, les émotions, la conscience, la socialité. Rendre compte de cet immense domaine est le but des sciences cognitives, fédération de disciplines allant de la biologie à la linguistique, de la psychologie à l'intelligence artificielle, de la philosophie à l'anthropologie. De cette rencontre naissent de nouvelles questions. Les sciences cognitives connaissent depuis un quart de siècle un formidable essor, les amenant au seuil d'applications dans de nombreux domaines, de la médecine à l'éducation, de la révolution numérique aux politiques publiques, de la culture à la justice... Le présent ouvrage, qui ne présuppose pas de connaissances spécialisées, est organisé en deux parties. La première présente les différentes échelles auxquelles la cognition peut être appréhendée : de la molécule au neurone, du neurone au cerveau, de l'individu à la société, et pour la dimension temporelle le développement et l'évolution. La seconde est consacrée aux grandes fonctions cognitives : l'action, la conscience, la coopération, la décision, les émotions, le langage, la perception et le raisonnement. À l'étudiant, ce volume offre un instrument de travail ; au spécialiste, un panorama des disciplines proches de la sienne ; au citoyen, enfin, une appréhension globale d'un mouvement d'idées essentiel pour nos sociétés dans la période qui s'ouvre.
Naturalisme ? En quoi la vieille thèse philosophique qui soutient que la nature embrasse tout ce qui existe concerne-t-elle chacun d'entre nous ? C'est qu'elle prend aujourd'hui la forme d'un puissant courant, né de la convergence de programmes de recherche, philosophiques ou scientifiques (portés notamment par les sciences cognitives, les neurosciences, la biologie évolutive, la génétique), qui offrent des réponses théoriques et des propositions d'action - qu'il s'agisse d'autisme ou de décrochage scolaire, de dyslexie ou de psychopathie, de persuasion sociale ou de politiques publiques, de choc des cultures ou de développement durable, de régime pénal ou d'obésité, d'inégalités sociales ou de perception du risque, de racisme ou de crimes contre l'humanité. Autant de domaines où il faut prendre des décisions, légiférer, remédier, administrer, orienter la recherche. Ce qui semblait hier échapper par principe à une gestion "scientifique", car reposant sur les rapports entre individus, sur l'autorité, la confiance, la délibération, la conviction intime, semble à la portée de systèmes matériels, optimisateurs "intelligents". Il y a d'autant plus d'urgence à mesurer quel rapport existe entre cette 'naturalisation' technologique et le naturalisme développé par la science et l'analyse philosophique que les technologies "humanoïdes" (intelligence artificielle, robotique...) modifient profondément à la fois les conditions de la décision et son objet. Rares sont ceux qui se donnent la peine, et les moyens intellectuels, d'aller voir au plus près, au-delà d'un rejet simpliste, cette approche naturaliste qui, s'employant à redessiner la silhouette de l'humain, va parfois jusqu'à prétendre régir notre monde. C'est l'ambition de cette enquête philosophique unique en son genre - sorte de "bilan et perspectives" du naturalisme et plaidoyer pour un usage critique.
Naturalisme ? En quoi la vieille thèse philosophique qui soutient que la nature embrasse tout ce qui existe concerne-t-elle chacun d'entre nous ? C'est qu'elle prend aujourd'hui la forme d'un puissant courant, né de la convergence de programmes de recherche, philosophiques ou scientifiques (portés notamment par les sciences cognitives, les neurosciences, la biologie évolutive, la génétique), qui offrent des réponses théoriques et des propositions d'action - qu'il s'agisse d'autisme ou de décrochage scolaire, de dyslexie ou de psychopathie, de persuasion sociale ou de politiques publiques, de choc des cultures ou de développement durable, de régime pénal ou d'obésité, d'inégalités sociales ou de perception du risque, de racisme ou de crimes contre l'humanité. Autant de domaines où il faut prendre des décisions, légiférer, remédier, administrer, orienter la recherche. Ce qui semblait hier échapper par principe à une gestion "scientifique", car reposant sur les rapports entre individus, sur l'autorité, la confiance, la délibération, la conviction intime, semble à la portée de systèmes matériels, optimisateurs "intelligents". Il y a d'autant plus d'urgence à mesurer quel rapport existe entre cette 'naturalisation' technologique et le naturalisme développé par la science et l'analyse philosophique que les technologies "humanoïdes" (intelligence artificielle, robotique...) modifient profondément à la fois les conditions de la décision et son objet. Rares sont ceux qui se donnent la peine, et les moyens intellectuels, d'aller voir au plus près, au-delà d'un rejet simpliste, cette approche naturaliste qui, s'employant à redessiner la silhouette de l'humain, va parfois jusqu'à prétendre régir notre monde. C'est l'ambition de cette enquête philosophique unique en son genre - sorte de "bilan et perspectives" du naturalisme et plaidoyer pour un usage critique.