Georges Zimra
Georges Zimra
Des Grecs au christianisme naissant, de Byzance au Moyen âge, s'opère une révolution religieuse, politique, philosophique et artistique de l'image, qui opposera tout au long de l'histoire les iconophiles aux iconoclastes. Voir, c'est voir au-delà. Toute image procède de l'invisible et toute perception est un leurre, une illusion, un simulacre. Fluide, insaisissable, l'image, comme le désir, excède toute représentation. Le regard ne s'arrête jamais, il s'exerce depuis une faille, une image manquante, là où l'idole fascine, arrête le regard, le sature, l'éteint. L'image habite le fond obscur de l'homme. Dérobée à la raison et à la conscience, elle vise l'inimaginable et l'impossible, conjugue le visible et l'invisible, le proche et le lointain, le semblable et le dissemblable, la forme et l'informe, la présence et l'absence. Elle déborde tout récit, apaise autant qu'elle terrifie, refoule le néant, résidu inéliminable de l'être, que transgresse toute figure. Elle en appelle à un oeil sauvage, une sainteté sans Dieu qui lève le voile sur le chaos du monde, transfiguré par Bataille, Artaud, Didi-Huberman, Malevitch, Kandinsky, Bacon.
Comment est-on passé d'une révolution artistique, culturelle et politique opérée par l'avant-garde européenne à un art totalitaire qui a conduit à une fabrique de l'homme nouveau des régimes fascistes, nazis et staliniens ? L'avant-garde a conduit à une révolution du regard qui a émancipé la peinture et la sculpture du carcan académique qui avait enseveli la beauté dans les musées. Ce sont les intensités fugitives, éphémères, singulières, et périssables qui sont célébrées. La tentation nihiliste qui traversait les différents mouvements d'avant-garde fut d'abord un immense cri de colère et de révolte contre la bourgeoisie qui avait figé le regard, éteint toute créativité par le conformisme de la pensée.
La psychanalyse n'est pas une science juive, mais on ne peut empêcher que la judaïté de Freud regarde la psychanalyse. Pour Freud, le signifiant juif a été un signifiant de révolte, d'insoumission, de résistance à l'oppression, à l'antisémitisme, quelque chose d'essentiel qui lui permit de s'extraire de la majorité compacte. La judaïté de Freud ne va pas sans l'incontournable référence à sa germanité avec laquelle il entretenait des rapports ambivalents : Ma langue est allemande mais je préfère me dire juif. Aux nazis qui avaient décrété la supériorité de la race aryenne, Freud répond, comme il répond à Jung, qu'il n'y a pas de race pure, pas d'humanité homogène supérieure et dominatrice, mais il y a le métissage, le mélange des hommes et des cultures. La véritable filiation ne concerne ni le sang ni la terre ni le nom propre mais la puissance vivifiante du Nom du Père qui inscrit le sujet dans une généalogie de signifiants, lui permettant de produire l'héritage plus que de le recevoir.