Jean Jamin
Jean Jamin
La façon dont les secrets chahutent les règles de la communication, dans les sociétés traditionnelles africaines, permet d'avancer que l'oralité - qui les caractérise en partie - n'est pas forcément source et garantie d'égalité. Tout comme l'écriture, la parole se prête à des accumulations, à des confiscations, à des dissimulations et à des suspensions. Elle rentre dans des stratégies de domination et des exercices de pouvoir. Elle se distribue hiérarchiquement en raison inverse de son utilisation : c'est dire, en somme, que tout gain de pouvoir se traduit par un gain de silence, par la mise en oeuvre de mécanismes de pondération, de temporisation et de rétention de la parole et des discours. La réalité sociale et culturelle des sociétés lignagères n'a pas cette transparence que lui confèrent les discours ou les théories locales, qui paraissent fonctionner sur le mode du singulier-pluriel : on parle de quelques-uns pour tous, on parle à ceux dont on ne parle pas ; ou, selon une loi du silence : discours qui ne disent ce qu'ils disent que d'une manière tendant à prouver qu'ils ne le disent pas. Que ces discours occultent ou masquent les contradictions, les rapports de force et de domination, cela ne fait aucun doute, mais ils en sont également, par ce qu'ils taisent et du fait même qu'ils le taisent, la description. En s'interrogeant sur le statut de la parole, sur les conditions sociales de production et de reproduction des discours, sur les modes de légitimation et de transmission des savoirs - cela à partir d'études de cas qui enrayent les processus de communication sociale (secrets cynégétiques, secrets initiatiques, prestations de serment) - cet ouvrage se propose de jeter les bases d'une sociologie du non-dit, ou plutôt du non-dire, et de dégager les principes d'articulation entre structures de codification, de communication et de subordination.
" Il faut vraiment croire en l'homme pour l'endurer et patienter malgré sa stupidité, sa sauvagerie, son inhumanité ", écrivait William Faulkner. De cette humaine sauvagerie, il fut le peintre implacable, féroce, sourcilleux, tragiquement ironique, montrant que l'altérité est une nécessité mentale autant que sociale pour la construction de soi. Peut-être l'oeuvre de Faulkner vientelle crûment nous dire qu'il n'y a d'autre étranger que celui qu'on s'invente... Une idée-force que cette anthropologie ambitieuse de l'univers faulknérien - une des premières du genre - vient illustrer en restituant la géographie intime de ses personnages, leurs parts d'ombre et de lumière, les " brûlures " de leur langage et les contradictions obsédantes qui les habitent. Thomas Sutpen et sa fille amoureuse de son demi-frère métis caché ; Joe Christmas à l'identité raciale problématique ; Lucius McCaslin engrossant sa fille esclave ; le vieux nègre roublard Lucas Beauchamp... Des Blancs, des Noirs, s'épiant au sein des familles, à l'intérieur des maisons, sur des plantations, qui seront dévastées. Une société, tout un monde plein de " bruit et de fureur " où à travers la circulation des humeurs - sang, sperme, lait - se lit une singulière et fascinante dramatisation des rapports de parenté et d'alliance.
Littérature et anthropologie ne sont pas des inconnues l'une pour l'autre, elles ont partie liée depuis longtemps avec Montaigne et les Cannibales, Montesquieu et les Persans, ou encore Rousseau et les bons Sauvages. Littérature et anthropologie ne sont pas des inconnues l'une pour l'autre, elles ont partie liée depuis longtemps avec Montaigne et les Cannibales, Montesquieu et les Persans, ou encore Rousseau et les bons Sauvages. Multipliant les perspectives, attentives aux petits faits ou à l'imaginaire des autres : elles savent se comprendre et dialoguer l'une avec l'autre selon différents registres, qu'ils soient scientifique, épique, onirique ou ludique. Cet ouvrage joue de cette histoire et de cette proximité complice en croisant les approches : tout en constituant les oeuvres de fiction comme objets d'une enquête ethnologique au même titre que mythes, rites et croyances, il cherche à évaluer l'apport de ces oeuvres à la compréhension du fonctionnement intime d'une société, qui est le projet même de l'anthropologie. Shakespeare, Goethe, Dumas, Büchner, Melville, Rimbaud, Segalen, Faulkner, Bataille, Leiris... sont enrôlés dans cette investigation, et permettent de repenser des approches ou des notions classiques de l'anthropologie, telles que l'exotisme, l'observation participante, la réflexivité.
Le poète, écrivain, ethnologue Michel Leiris (1901-1990) a révolutionné l'art de l'autobiographie avec La Règle du jeu. Il fut aussi l'inventeur d'un genre : le récit de mission ethnographique, dont L'Afrique fantôme témoigne magistralement Le poète, écrivain, ethnologue Michel Leiris (1901-1990) a révolutionné l'art de l'autobiographie avec La Règle du jeu. Il fut aussi l'inventeur d'un genre : le récit de mission ethnographique, dont L'Afrique fantôme témoigne magistralement. En homme de son temps, Leiris a participé aux combats politiques du XXe siècle, en particulier anticolonialistes, et côtoyé les avant-gardes intellectuelles et artistiques. Cet ouvrage constitue une enquête quasiment ethnographique sur cet explorateur rebelle, ses espaces et moments d'écriture, brouillant les frontières entre les disciplines. Aussi est-ce une " philosophie du déménagement " qui nourrit les approches diverses et, en décloisonnant les disciplines, contribue à trouver de nouvelles lignes de force pour comprendre l'oeuvre : entre l'autobiographie et l'étude de la transe, le récit de rêve et le journal de mission, la corrida et l'art d'écrire. Autant de chemins de traverses qui zèbrent les multiples formes de l'écriture et de la pensée de Michel Leiris, grand témoin de son temps.