Jean Leca
Jean Leca
Qui oserait n'être pas démocrate ? Mais qui soutiendrait que la démocratie est un mode de gouvernement efficace, rationnel et satisfaisant ? Plus le credo démocratique s'étend, en se diluant au point d'en perdre tout sens cohérent, plus le gouvernement démocratique paraît un artifice de plus en plus risqué. La démocratie va-t-elle tuer la démocratie ? Au-delà des solutions imaginées par les hommes pour triompher de ce paradoxe, cet ouvrage ne cache pas ses partis pris démocratiques. Ses auteurs ne rougissent pas de mêler réflexion philosophique, engagements pratiques et analyses de sciences sociales. Ils ne proposent pas la solution, mais en écartent quelques-unes et suggèrent des démarches et des questions. Ils n'ont pas de cure miracle pour guérir de la « maladie », ils avancent seulement des diagnostics et, surtout, s'efforcent de ne pas tuer le patient.
Le caractère séduisant du concept de l'individualisme est à la mesure de son imprécision. Il convient de distinguer au moins trois interprétations de l'individualisme selon que l'on s'attache à caractériser les comportements (individualisme sociologique), à légitimer les normes, les institutions et les choix de valeurs (individualisme éthique, contractualisme) ou à expliquer les processus sociaux (individualisme méthodologique). Les auteurs se rejoignent pour admettre le caractère individualiste des sociétés démocratiques capitalistes, sans pour autant qualifier d'individualistes tous les comportements qu'on y rencontre. Ils relèvent les contradictions et les incohérences des systèmes individualistes de légitimation, particulièrement en relation avec l'hégémonie de la rationalité instrumentale, et ils discutent les explications fondées sur l'individualisme méthodologique. La confrontation de ce dernier avec le marxisme, sa prétention à mieux comprendre le changement social et l'action collective et à renouveler la théorie de la démocratie font l'objet d'analyses approfondies. La culture de l'individualisme sociologique est-elle assez puissante pour fournir des bases au traitement des problèmes collectifs ?
La science prétend dire tout le réel, physique et social, et ainsi le dominer. La philosophie prétend dire... le reste, « le sens de la vie ». Quant à « la politique », elle est mensonge. Vraiment ? Et si tout cela, et son reflet obligé (la « revanche » de la nature physique « violentée » par les hommes, et de la « société civile », violentée par l'État, la « déconstruction » des lois scientifiques, la « réduction » de la philosophie à une illusion), n'était que billevesée ? Et si l'unification de la science du génome humain, de l'intelligence artificielle, du marché et de la démocratie droit de l'hommes que n'était que le récent avatar du darwinisme social ? Et si l'on avait oublié que l'homme, parce qu'il est social, parle toujours du réel « politiquement » ? Et que la division « Nature »-« Société » est elle-même politique parce que seuls des humains peuvent la formuler à partir des organisations où ils sont situés ? Et si la philosophie était une partie du contexte de la découverte scientifique et la science, une partie du contexte de la découverte philosophique ? Et si la musique et les mathématiques nous signifiaient également que le zoon politikon use toujours de langages sociaux de part en part pour essayer de dire plus que le social ? Et si le politique, à la fois l'objet dont nous parlons et le lieu d'où nous parlons, révélait que le réel est à nos yeux irréductiblement plural et en désordre et que la science quelle qu'elle soit, loin de le réduire et l'épuiser (c'est-à-dire le dissoudre), le renouvelle en y trouvant toujours de nouvelles énigmes dont la résolution ne tombe jamais tout à fait juste ? Et s'il ne pouvait y avoir de « théorie de tout » parce que nous nous essayons toujours à théoriser « universellement » à partir du seul « univers » humain que nous connaissions parce que c'est le seul dans lequel nous vivions : le « plurivers » politique ?