Mara Goyet
Mara Goyet
Très déçu du péage de Saint-Arnoult : tel est l'un des 4 000 commentaires reçus par cette barrière d'autoroute sur Internet. Oui, 4 000... Ce foisonnement invite à réfléchir : pourquoi sommes-nous si nombreux à commenter la forme des dents d'une fourchette (trop carrées), une caverne néolithique (déçue par cette grotte) ou l'offre d'un restaurant (brochette de boeuf très nerveuse) ? En quoi cette pratique modifie-t-elle notre rapport au monde et la place que nous tentons d'y occuper ? Sans rien dissimuler des aspects les plus sombres de ces gloses proliférantes, peut-on y voir aussi une démocratisation de l'écrit et une nouvelle étape de l'avancée vers l'égalité chère à Alexis de Tocqueville (je l'adore, allez Alexis !!!) ? Indéniablement, dans ces masses d'avis, au style aussi bancal que ciselé, touchant toutes les dimensions de l'existence, il y a quelque chose d'inédit et de passionnant, que cette enquête novatrice s'attache à explorer. Elle met ainsi en lumière les enseignements, la poésie, parfois l'absurde de cet espace numérique caractéristique de notre modernité.
Plongez dans La civilisation du commentaire de Mara Goyet, une enquête captivante sur notre obsession moderne à tout commenter. Découvrez comment ces avis en ligne, futiles ou profonds, redéfinissent notre rapport au monde et à l’écrit.
" C'est l'histoire vraie d'une petite fille de dix ans embarquée sur le tournage brutal d'un film réalisé par Jacques Doillon. Cette enfant, c'était moi : Mara Goyet. "Le tournage de La Vie de famille, de Jacques Doillon, s'est déroulé durant l'été 1984. J'y tenais l'un des deux rôles principaux. J'avais dix ans. Même s'il n'y a pas de crime, je me demande qui l'a commis. Même si je ne me considère pas comme une victime, je pense avoir été victime de quelque chose. Tout ce qui concerne ce film, co-écrit par mon père, est net dans mes souvenirs. Ces derniers, je veux les raconter, sans anachronisme ni révisionnisme. De mon point de vue. Celui d'une petite fille qui s'est débattue dans une entreprise qu'elle ne comprenait pas, ourdie par des adultes assurés de gagner à chaque coup ; celui d'une femme qui, quarante ans plus tard, cherche à savoir ce qui s'est tramé dans cette aventure à la fois fondatrice et cruelle. Avec Jeu cruel, je souhaite interroger la fascination pour l'enfance revendiquée par certains artistes. La manière dont elle abîme ces enfants que l'on fait jouer tout en se jouant d'eux. J'en ai fait l'amère et inoubliable expérience.
Tu as fait quoi aujourd'hui au collège ? - Rien ", répond immanquablement l'enfant. La frustration des parents est d'autant plus compréhensible que ce " rien ", c'est tout. C'est tout ce qui rend le métier de professeur à la fois difficile et passionnant : l'imprévu, le prévisible, l'intempestif, le répétitif, le drôle, le triste, le banal. C'est tout ce qui rend le collège si douloureux ou amusant aux yeux des élèves. C'est aussi tout ce que les politiques éducatives laissent de côté. Pourtant, c'est là que se trouve le centre du réacteur scolaire. C'est tout ce dont on ne débat pas ou presque. C'est tout ce qui m'enchante ou me préoccupe depuis vingt-cinq ans : " finir prof " sonne comme une menace ; c'est pour moi une chance.Des bouleversements historiques (le confinement, l'assassinat de Samuel Paty) à l'infra-ordinaire, ce livre invite à explorer avec gravité et entrain le coeur révélateur mais ignoré du collège et, pourquoi pas, à se réconcilier, enfin, avec lui.
« Il suffit de voir une petite fille habillée de rouge, panier sur le bras, pour sentir la présence de la galette et du loup. Il suffit aussi, désormais, d'ouvrir un congélateur pour craindre la découverte d'une nurserie macabre, de croiser une joggeuse pour voir un halo en sursis fluo. Le cours de la Vologne nous inquiète tout autant qu'une maison de pain d'épices. Il y a le petit Poucet et le petit Grégory, la pantoufle de vair et le pull-over rouge. Les faits divers sont là. Dans nos vies, dans nos représentations, nos blagues, nos mots, nos craintes nos réflexes, dans nos imaginaires. À première vue, tout semble avoir déjà été dit et redit sur eux. Bien des théories que l'on a proposées à son sujet (politiques, sociologiques, psychanalytiques, etc.), si brillantes soient-elles, parlent cependant de tout sauf d'une chose pourtant essentielle : la façon tout à fait originale dont les faits divers nous marquent, nous imprègnent une fois la sidération passée, la manière dont on les « vit » existentiellement, dont ils persistent. À force de regarder du côté des causes, des conséquences, de l'origine, de la structure, du rôle, de l'utilisation, on en vient à ne plus voir le fait divers tel qu'il fait effet. C'est pourquoi, il faut aussi décrire l'empreinte, l'écho, la fragrance que les faits divers laissent dans notre monde, en chacun de nous. C'est l'objet de ce livre qui à travers l'étude des objets, des héros, des lieux, du style des faits divers cherche à expliquer la place considérable qu'ils occupent dans notre existence. »Mara Goyet
« Mon père l'a affirmé haut et fort. Il voulait, après sa mort, se réincarner en train. Ainsi les vaches le regarderaient-elles passer. C'était peut-être son idée de la félicité. Ou, comme souvent avec lui, la douceur de l'image, sa simplicité. Mon père est vivant. Il est malade depuis des années maintenant. Terriblement. Il file déjà, à pas lents, à travers le paysage. Qu'il soit pourtant, et à l'avance, exaucé : même si je ne suis pas une vache aux longs cils et au regard humide, même si je ne fais pas le poids, je veux le regarder passer, observer sa vie et ce qu'est devenue la mienne. Je ne vais cependant pas me contenter de ruminer ; il y a tant de belles choses à raconter. »
Le collège unique a quarante ans. Il est le symbole d'un espoir, d'une utopie éducative et d'un désastre. Il est tentant de l'abandonner. Ce serait inacceptable - comme renoncer à une promesse démocratique : propose-t-on de rétablir le suffrage censitaire quand les résultats des élections déplaisent ? Avec les années, on a accumulé des protocoles, des gadgets et des slogans, sans tenter d'imaginer une transmission exigeante, élégante et opiniâtre de la culture qui se soucie des élèves tels qu'ils sont. Or faire un cours sur Charlemagne en 2014 ne ressemble en rien à un cours de 1918 ou de 1975. Au Charlemagne scolaire s'oppose aujourd'hui les Charlemagne parodique, kitsch, youtubaire, qui peuplent l'esprit de nos classes. Ce livre fait un pari : proposer un nouvel âge de l'enseignement. Toute l'École est concernée, pas seulement le collège. Ce serait un art du mélange et de la juste distance. À mi-chemin entre Roland Barthes et Lara Croft, le professeur doit être érudit et bricoleur : pour perpétuer la transmission de la culture et du savoir, il doit descendre de l'estrade, ruser, tout explorer. C'est le grand enjeu de l'éducation actuelle : il s'agit de trouver les moyens, dans une époque complexe, d'être juste, ambitieux et efficace. © Flammarion, 2014. Couverture : Portrait de Jules Ferry © BnF
Le collège unique a quarante ans. Il est le symbole d'un espoir, d'une utopie éducative et d'un désastre. Il est tentant de l'abandonner. Ce serait inacceptable - comme renoncer à une promesse démocratique : propose-t-on de rétablir le suffrage censitaire quand les résultats des élections déplaisent ? Avec les années, on a accumulé des protocoles, des gadgets et des slogans, sans tenter d'imaginer une transmission exigeante, élégante et opiniâtre de la culture qui se soucie des élèves tels qu'ils sont. Or faire un cours sur Charlemagne en 2014 ne ressemble en rien à un cours de 1918 ou de 1975. Au Charlemagne scolaire s'oppose aujourd'hui les Charlemagne parodique, kitsch, youtubaire, qui peuplent l'esprit de nos classes. Ce livre fait un pari : proposer un nouvel âge de l'enseignement. Toute l'École est concernée, pas seulement le collège. Ce serait un art du mélange et de la juste distance. À mi-chemin entre Roland Barthes et Lara Croft, le professeur doit être érudit et bricoleur : pour perpétuer la transmission de la culture et du savoir, il doit descendre de l'estrade, ruser, tout explorer. C'est le grand enjeu de l'éducation actuelle : il s'agit de trouver les moyens, dans une époque complexe, d'être juste, ambitieux et efficace. © Flammarion, 2014. Couverture : Portrait de Jules Ferry © BnF
En 1895, en Corrèze, Pérol, maître tonnelier, marie sa fille à un négociant en vins de Brive. Mais elle lui préférera un ouvrier compagnon. Un roman de passion : celui d'un métier disparu. " Le ventre des tonneaux est comme celui d'une femme, il faut avoir envie de le caresser pour en apprécier tous les trésors. " En 1895, à Voutezac, en Corrèze, le maître tonnelier Martial Pérol règne sans partage sur sa famille et son atelier. Malgré l'immense affection qu'il porte à sa fille Mathilde, il la marie à un jeune négociant en vins de Brive. Mariage d'affaires et sans avenir : Mathilde, déçue, revient vivre chez son père, qui refuse l'idée d'un divorce. Partagé entre son devoir paternel et la passion de son métier, cet homme va lier le destin de sa tonnellerie à celui d'Antoine Charroux, un compagnon au savoir-faire accompli mais dont il ne connaît rien...
« Marjorie, je vous sais occupée, mais je vous ai vue. Rassurez-vous, cependant, je n'ai rien vu. Rien. J'ai un besoin urgent de vous parler. Quand vous aurez fini, prenez votre temps, ces choses-là ne doivent pas être précipitées, les femmes actuelles ont besoin d'accomplissement, j'y souscris, bien que cela vire au diktat ces temps derniers. J'aimerais néanmoins que vous me consacriez cinq minutes. J'attends. Terminez tranquillement... Prenez votre temps, Marjorie, les plaisirs de la vie sont fugaces, il faut savoir en profiter, ne pas les gâcher, Marjorie, allez-y, allez Marjorie, jouissez, sans entraves comme on disait dans le temps, vous ne serez pas toujours jeune, alors, oui, jouissez, jouissez et cueillez votre jeunesse. Mignonne ! » Marjorie n'avait plus froid. Au huitième « jouissez » hurlé dans sa ruelle, à la vue des fenêtres s'ouvrant les unes après les autres, elle crevait de chaud. Elle se demandait comment arrêter Bertrand qui déclamait maintenant du Ronsard à pleine voix tout en se frictionnant les mains de gel. Ouvrir la fenêtre, c'était s'humilier publiquement. Se lever, c'était être aperçue de tous. Elle rampa jusqu'à la porte, attrapa son portable au passage et, tout en ouvrant la serrure, lui envoya ce texto lapidaire : « Entrez ! »
« Marjorie, je vous sais occupée, mais je vous ai vue. Rassurez-vous, cependant, je n'ai rien vu. Rien. J'ai un besoin urgent de vous parler. Quand vous aurez fini, prenez votre temps, ces choses-là ne doivent pas être précipitées, les femmes actuelles ont besoin d'accomplissement, j'y souscris, bien que cela vire au diktat ces temps derniers. J'aimerais néanmoins que vous me consacriez cinq minutes. J'attends. Terminez tranquillement... Prenez votre temps, Marjorie, les plaisirs de la vie sont fugaces, il faut savoir en profiter, ne pas les gâcher, Marjorie, allez-y, allez Marjorie, jouissez, sans entraves comme on disait dans le temps, vous ne serez pas toujours jeune, alors, oui, jouissez, jouissez et cueillez votre jeunesse. Mignonne ! » Marjorie n'avait plus froid. Au huitième « jouissez » hurlé dans sa ruelle, à la vue des fenêtres s'ouvrant les unes après les autres, elle crevait de chaud. Elle se demandait comment arrêter Bertrand qui déclamait maintenant du Ronsard à pleine voix tout en se frictionnant les mains de gel. Ouvrir la fenêtre, c'était s'humilier publiquement. Se lever, c'était être aperçue de tous. Elle rampa jusqu'à la porte, attrapa son portable au passage et, tout en ouvrant la serrure, lui envoya ce texto lapidaire : « Entrez ! »
Voici comment notre époque nous a façonnés : cons et subtils, dupes mais incrédules, éclairés et paumés, admirablement dérisoires.
"Quand on me demande quel sport je pratique, je réponds l'enseignement."