Marcel-Edmond Naegelen
Marcel-Edmond Naegelen
Marcel-Edmond Naegelen a écrit des ouvrages de haute pensée et de ton grave. Homme d'action, il s'échappait de la mêlée et s'efforçait de la dominer pour méditer le sort de sa génération, de sa patrie et de l'humanité. Retiré de la vie publique, il adopte une toute autre forme pour dépeindre les événements de ces dernières années et leurs acteurs. L'ironie est à la fois vengeresse et apaisante, pénétrante et légère. La caricature instruit en divertissant. Sous des noms évocateurs, nous sont racontées les machinations qui ont abouti au gouvernement personnel, à la décolonisation et à l'Algérie indépendante. Les principaux épisodes de cette histoire récente se déroulent plaisamment décrits. Les personnages qui les ont fomentés et ceux qui se sont courbés sous « le vent de l'Histoire » s'agitent tels qu'ils sont, et non tels qu'ils voudraient paraître. Ils sont croqués sans méchanceté, mais sans complaisance. Si l'on s'amuse à leurs dépens, c'est qu'ils sont déshabillés et qu'ils se montrent avec leurs grandes prétentions et leurs petits côtés ; c'est que, les masques et les costumes d'apparat arrachés, on découvre des hommes quelconques, avec toutes les faiblesses et tous les travers qui les font grimacer. On rira à la lecture de certaines scènes vues des coulisses, ou avec les yeux et à travers les sentiments secrets de ceux qui les jouèrent. Des réflexions d'apparence modeste, d'une humble et éternelle vérité, émaillent ce récit qui veut rester drôle pour cacher une amère tristesse. Les intrigues les plus compliquées sont dévoilées avec un sourire de malice ou de pitié. Comme le héros de Beaumarchais, le lecteur de cet essai d'Histoire contemporaine s'empressera de rire pour ne pas pleurer. Qu'il rie franchement ; cela soulage, cela fait du bien.
Marcel-Edmond Naegelen est fils d'Alsaciens émigrés de leur commune natale à Belfort, pour demeurer Français. En 1948, il abandonne durant plusieurs années une brillante carrière politique pour, sur la demande du gouvernement, dont il fait partie, tenter de redresser en Algérie une situation gravement compromise. Il apprend à aimer ce pays et ses habitants de toutes origines. Il conquiert leur confiance et quand il les quitte ce n'est pas sans avoir réclamé en vain les réformes nécessaires. Depuis, l'ancien Gouverneur Général suit avec angoisse et déchirement le déroulement des événements en Algérie. En vain, il multiplie les avertissements et les appels. Son analyse des causes de la rébellion, de l'état moral et politique des Algériens, de la trop longue indifférence du peuple français, des raisons profondes de la capitulation devant le F.L.N., des conséquences redoutables qu'elle entraîne, est à la fois implacable et douloureuse. Les souffrances des Français d'Algérie, Pieds-Noirs et Musulmans, sont peintes avec émotion et vérité. L'origine alsacienne de M.E. Naegelen, son expérience algérienne lui ont fait vivre ce malheur et permis de la comprendre. Ce livre restera comme un document sincère et complet sur ce que l'on appelle : « le drame algérien ».
Marcel-Edmond Naegelen est né le 17 janvier 1892, à Belfort, de parents alsaciens qui avaient quitté leur province annexée pour rester Français. Après ses études au lycée de Belfort et à l'École normale supérieure de Saint-Cloud, il est immédiatement mobilisé, dans l'infanterie, le 1er août 1914. Il participe aux batailles de Champagne, de Verdun, d'Alsace. Il est blessé le 25 septembre 1915, au Mont-Sans-Nom ; il est décoré de la Croix de guerre et de la Médaille militaire ; et il termine la guerre comme sergent. De 1920 à 1939, il sera professeur de lettres à l'École normale de Strasbourg. Socialiste depuis 1910, il entre dans la vie politique active, en 1925, comme conseiller municipal et adjoint au maire de Strasbourg. Candidat au Conseil général du Bas-Rhin, il bat, contre toute attente, le conseiller sortant Karl Roos, chef des autonomistes. Par contre, il ne réussit pas à faire triompher les couleurs de son parti aux élections législatives. Le 1er septembre 1939, la ville de Strasbourg étant évacuée, il est chargé, par le Gouvernement, de veiller à l'installation de ses compatriotes en Dordogne, puis dans l'Indre et une partie de la Charente. Il accomplit, à la satisfaction de tous, une tâche énorme et difficile. En 1940, il reste à Périgueux, où il a maintenu une « Mairie de Strasbourg » et, dès le mois de décembre, il entre dans la Résistance. Nommé délégué à l'Assemblée consultative provisoire de 1944, il est élu député du Bas-Rhin en 1945. En janvier 1946, M. Gouin lui confie le portefeuille de l'Éducation nationale. Il le gardera sous les gouvernements qui suivront : ceux de MM. Bidault, Blum, Ramadier et Robert Schuman. C'est le cabinet Schuman qui, répondant à de nombreuses sollicitations, le nomme Gouverneur général de l'Algérie en janvier 1948. À Alger, il entreprend de réaliser des réformes, réalise celles qui dépendent de lui, mais ne peut malheureusement faire aboutir celles qui dépendent du Parlement et du Gouvernement. En avril 1951, il reprend sa place au Palais-Bourbon, où, orateur écouté, jouissant de l'estime et de la sympathie unanimes, il prend part à tous les grands débats. Aux élections législatives de 1951, il devient député des Basses-Alpes. Candidat, en décembre 1953 à la Présidence de la République, il frôle le succès avant d'être battu, au treizième tour de scrutin, par M. René Coty. Le Congrès tient à lui manifester son respect : tous les sénateurs et députés debout, l'applaudissent.
Les bois sont le refuge naturel des populations menacées par des envahisseurs. Elles fuient le pillage, l'incendie, le meurtre, le viol des corps et des consciences. Les réfractaires, les hors-la-loi y méditent et y préparent leurs revanches, les expéditions punitives dont ils châtient les oppresseurs. Il y a moins de vingt ans, des hommes, pour la plupart paisibles et timorés, reprirent le chemin des bois et se transformèrent en outlaws. Comment ils furent amenés à gagner les forêts, à s'adapter à une vie primitive et traquée, à se livrer à des coups de main qui les exposaient à tuer, mais aussi à la torture et à la mort, c'est ce que Marcel-Edmond Naegelen - qui les a bien connus - nous explique et nous montre. Il nous mêle à eux, dans l'insouciance et la peur, dans leur enfantine simplicité, leur faiblesse et leurs héroïques sursauts, leur nostalgie de la femme, et leur recherche de l'aventure amoureuse, qu'ils rencontrent parfois. Parmi eux, surgit un chef. Un pauvre type, que les événements obligent et portent au-dessus de lui-même. Un Ivanhoé plébéien du vingtième siècle et d'un département de France. L'envahisseur vaincu et parti, il retombe dans sa médiocrité, malgré les efforts d'un compagnon de ses exploits qui l'admira, et tente en vain de ranimer la flamme éteinte. Tandis que prospèrent autour de lui ceux qui ont continué leurs affaires dans la sainte horreur de la forêt, de ses fourrés, de ses mystères et de ses dangers. Tout rentre dans l'ordre : « Les lauriers sont coupés. »
Ce ne sont pas des mémoires. C'est la somme des expériences de la génération des Anciens Combattants. Placée à la charnière d'une époque, elle est une génération témoin - aujourd'hui en voie de disparaître - qui a nourri de grands espoirs, qui a connu de grandes déceptions, et qui n'a jamais renoncé à ce en quoi elle avait cru dès ses vingt ans. M.-E. Naegelen n'entreprend ni un panégyrique, ni un réquisitoire ; il se propose de transmettre, « Avant que meure le dernier », les leçons et la foi qui furent celles des hommes de son âge. De la Résistance alsacienne d'avant 18, à la Résistance de 40-44, de Verdun à l'appel du 18 juin 40, des idées généreuses d'un Jaurès, au drame algérien (à propos duquel l'auteur rappelle son expérience de gouverneur général de l'Algérie), M.-E. Naegelen raconte, de façon très émouvante, concrète et familière, ce qui demeurera - sans doute - comme une des aventures spirituelles à la fois les plus tragiques, et les plus hautes qui aient jamais été vécues par quelques milliers d'hommes, en cinquante ans d'histoire du monde et cinquante ans d'une vie chargée de travaux et de peines, animée d'une invincible espérance. Cinquante ans marqués par deux grandes guerres, et par la plus formidable des révolutions scientifiques et industrielles que l'humanité ait jamais accomplies !