Mathieu MARRAUD
Mathieu MARRAUD
Le procès du duc de La Force, entre février et juillet 1721, a tout d'une anecdote scandaleuse de la Régence. Une des premiers personnages du royaume, duc et pair de France, ministre et ami du régent, est jugé pour avoir tenté de faire commerce clandestin de thés et de porcelaines. L'accusation de monopole dont il doit répondre avec ses « complices » stigmatise l'accaparement de biens et de denrées par des particuliers trop puissants, ce qui met en danger les structures traditionnelles de l'économie de la capitale. Le contraste entre la qualité de l'accusé et la teneur de son crime est si extraordinaire qu'il menace de faire vaciller tout l'ordre d'une société hiérarchique. Ce procès ouvre les portes d'un XVIIIe siècle contestataire de l'ordre social bien avant les Lumières. Nicolas Lyon-Caen est chargé de recherche au CNRS, à l'Institut d'histoire moderne et contemporaine (IHMC). Il est l'auteur de La boîte à Perrette. Le jansénisme parisien au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 2010. Mathieu Marraud, chargé de recherche au CNRS, a notamment publié La noblesse de Paris au XVIIIe siècle, Paris, Seuil, coll. « Univers historique », 2000 et Le pouvoir marchand. Corps et corporatisme à Paris sous l'Ancien Régime (Champ Vallon, 2021).
La fédération des «Six Corps des marchands de Paris», composée des drapiers, épiciers-apothicaires, merciers, pelletiers, bonnetiers et orfèvres, constitue la première force économique du royaume durant l'Ancien Régime. Ce livre est centré sur le dialogue mais aussi sur le rapport de forces qui n'a cessé de s'instaurer entre ce corporatisme institutionnalisé et la construction de l'Etat absolu. Il s'attache à la période qui s'étend du règne de Henri IV jusqu'à la suppression des corporations par Turgot en 1776. Esssai totalement original, il repose sur l'étude des archives inédites, notamment celles du collège de phramacie et celles des orfèvres, mais aussi l'exploitation du fonds manuscrit des six corps ainsi que sur une foule de factums, suppliques, mémoires, remontrances et requêtes. . Mathieu Marraud, chargé de recherche CNRS, effectue des recherches sur les rapports entre structure sociale et structure politique dans la ville d'Ancien Régime. Il a notamment publié: - La noblesse de Paris au XVIIIe siècle, Paris, Seuil, coll. « Univers historique », 2000, 574 p. - De la Ville à l'État. La bourgeoisie parisienne XVIIe-XVIIIesiècle, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque histoire », 2009, 575 p. Il est membre du Comité de rédaction de la revue Histoire & Mesure.
Longtemps assimilée à la libre conscience et à la naissance de l'individualisme, la bourgeoisie s'accommode mal de l'Ancien Régime. Quelle place pour elle dans une société organisée par le privilège, qu'incarnent à eux seuls le clergé et la noblesse ? Peut-elle exister avant une Révolution qui aurait permis son avènement ? Alors que la théorie monarchique échoue à lui donner corps, l'étude des pratiques, des parcours sociaux offre une réponse. Entre la Fronde et la réforme des corporations par Turgot, en 1776, l'univers marchand fait la démonstration à Paris de son unité grâce à des thèmes dont l'aristocratie ne détient pas le monopole : honneur, lignage, discipline collective, puissance publique. Reliant les institutions urbaines, dont il défend l'autonomie, un entrelacs de familles affirme la constance d'un espace politique, fondé sur des usages anciens et contraires à l'absolutisme royal. Ici la communauté est régie par l'élection, par la délibération, et non par la transmission héréditaire des charges. Elle se renforce dans la spiritualité. Elle se construit encore sur sa capacité à refuser un seul modèle hiérarchique. À ses côtés, les familles qui cèdent à l'appel de l'anoblissement, des dignités de Cour, s'abîment dans la ruine et l'isolement. Tout en soutenant son appartenance aux cadres de pensée de l'Ancien Régime, la bourgeoisie parisienne révèle ici un jeu social inédit, tiraillé entre la Ville et l'État.