Michel Feher
Michel Feher
Un nouveau mystique : ainsi Sartre dépeignait-il Bataille, coupable à ses yeux de guetter la violence de l'instant au lieu d'appréhender le temps qu'elle fait naître et qui la dépasse. Faut-il être mystique pour se détourner de ce sens que l'histoire se cherche, et qui semble requérir l'engagement de toutes les libertés disponibles pour advenir ? Le débat ouvert par Sartre avait le mérite de se situer au niveau des énoncés. Les premiers défenseurs de Bataille, par contre, se bornèrent à défendre le sujet d'énonciation, à louer l'artiste souverain contre ses prosaïques détracteurs mais sans oser confronter ses intuitions à leurs certitudes. Bataille, auditeur insolite mais assidu de Kojève et de ses cours d'Introduction à la lecture de Hegel, prenait cependant l'entreprise du sens très au sérieux, et c'est à ce titre qu'il y découvre le paradoxe de toute té
Les antisémites seront nos amis les plus fiables ", écrivait Theodor Herzl en 1895. Si le fondateur du mouvement sioniste espérait que leur désir de se débarrasser des juifs les inciterait à seconder son projet, il faisait aussi le pari qu'une fois installés en Palestine, les citoyens du nouvel État gagneraient l'estime de leurs contempteurs en devenant les " sentinelles " de la civilisation européenne. La prophétie de Herzl semble s'être réalisée : aujourd'hui, en effet, les gouvernements occidentaux font bloc derrière Israël et tiennent les juifs qui leur en savent gré pour des Blancs exemplaires. Est-ce à dire, comme le pensait Winston Churchill, que le sionisme serait " bon pour les juifs " ? Rien n'est moins sûr. Outre-Atlantique, une nouvelle génération de militants d'extrême droite nous font déjà l'" amitié " d'être aussi antisémites que racistes, misogynes ou transphobes. Or, connaissant le poids des États-Unis au sein de l'internationale réactionnaire, il y a fort à parier que leurs émules seront bientôt parmi nous. Aussi, plutôt que de miser sur la conduite de l'armée israélienne pour convaincre la nouvelle fachosphère que nous sommes dans le même camp, ne serait-il pas temps de redevenir les juifs diasporiques qui peuplaient naguère les cauchemars de ses prédécesseurs ?
Le RN est rarement crédité d'un vote d'adhésion. Jugeant l'hypothèse trop décourageante, ses détracteurs préfèrent évoquer le désaveu qui frappe ses rivaux, la toxicité de l'espace médiatique ou le délitement des solidarités ouvrières. Producteurs et parasites entreprend au contraire d'examiner la popularité de l'extrême droite à la lumière des satisfactions que sa vision du monde procure à ses électeurs. Le parti lepéniste divise la société française en deux classes moralement antinomiques : les producteurs qui n'aspirent qu'à vivre du produit de leurs efforts et les parasites réfractaires à la " valeur travail " mais rompus à l'accaparement des richesses créées par autrui. Les premiers contribuent à la prospérité nationale par leur labeur, leurs investissements et leurs impôts, tandis que les seconds sont tantôt des spéculateurs impliqués dans la circulation transnationale du capital, financier ou culturel, et tantôt des bénéficiaires illégitimes de la redistribution des revenus. Ancrée dans la critique des privilèges et des rentes, l'assimilation de la question sociale à un antagonisme entre producteurs et parasites n'a pas toujours été la chasse gardée de l'extrême droite. Sa longue histoire révèle toutefois que le désir d'épuration auquel elle donne naissance passe toujours par une racialisation des catégories réputées parasitaires. Pour résister au RN, il est donc aussi nécessaire de dénoncer son imaginaire que de reconnaître l'attrait qu'il exerce.
Le RN est rarement crédité des succès qu'il remporte. Toutefois, s'en tenir là revient à faire l'impasse sur son attractivité. C'est pourquoi ce livre entreprend d'examiner la fidélité dont ses électeurs gratifient la formation d'extrême droite à la lumière de l'intelligibilité et des espoirs qu'offre sa conception de la question sociale.
Michel Feher se donne pour tâche d'identifier les nouveaux contours de la question sociale et de trouver les leviers d'action stratégiques nécessaires pour les luttes sociales à venir. Notamment appréhender les défis qui peuvent être lancés à des entreprises soumises aux exigences de leurs actionnaires mais aussi repérer les initiatives susceptibles d'infléchir une politique gouvernementale tout entière soumise aux souhaits des marchés obligataires.