Peter Kassovitz
Peter Kassovitz
«C'était un après-midi pluvieux. Je comptais les gouttes qui glissaient paresseusement sur la vitre tandis que madame Monique me rapportait les détails les plus intimes qui ne regardaient que sa salle de bain. Elle en était aux serviettes hygiéniques quand le téléphone sonna, et Pierrette réapparut dans ma vie. - Je vous dérange ? - Mais non, pas du tout. - Et cette hanche ? - Tout va bien, ne vous inquiétez pas. - Je ne m'inquiétais pas. - Alors... - Alors je vous emmène au cinéma. C'était un ordre.» Peter Kassovitz est né en Hongrie en 1938, l'année de l'Anschluss et passe son bac en 1956, l'année du soulèvement. Réfugié en France, il gagne sa vie comme touche-à-tout: tantôt assistant opérateur puis caméraman, truquiste, scénariste, réalisateur, écrivain ou encore producteur, il aborde tous les genres, de la fiction au documentaire, en passant par le court-métrage, le reportage, le film d'animation, le téléfilm ou le long-métrage. Associations libres est son quatrième roman publié chez Cent Mille Milliards, après Comment je suis devenu fréquentable paru en 2019, Les inévitables déconvenues en 2022 et La probabilité du réel en 2024.
« Tout était en ordre, la vie imitait parfaitement le cinéma : le photographe mitraillait le corps, comme s'il fallait en remettre une couche, et les pompiers attendaient sagement que le médecin légiste, un homme dans la cinquantaine qui abusait visiblement de la lampe à bronzer, finisse son travail.Il y avait même une petite troupe de badauds derrière les bandes en plastique jaunes comme dans les feuilletons. J'ai fait le tour de la "scène de crime" scrutant l'homme répandu sur la chaussée dans une pose langoureuse, comme s'il avait voulu se reposer après les fatigues de la vie. Et c'est là que j'ai commis ma première erreur qui sera suivie de beaucoup d'autres : j'ai regardé son visage. Il portait une expression de surprise douloureuse, et la blessure béante de la gorge racontait la sauvagerie de l'attaque, sans qu'on ait besoin de paroles. Il ne faut jamais regarder les visages sous peine de s'intéresser aux gens. Qu'est-ce qu'il a fait pour être puni de la sorte ? Qu'est-ce qui avait poussé son bourreau à un geste aussi radical ? »
« Une deuxième rafale part et le niveau des hurlements augmente. De son abri précaire, Félix aperçoit l'homme cagoulé qui arrose consciencieusement la salle et fracasse les miroirs comme s'il avait honte de se voir dans le rôle du tueur impitoyable. Oubliant Martin et tout ce qu'il n'a jamais appris sur la solidarité, Félix tente de se carapater au milieu des éclats de verre. C'est le moment choisi par le deuxième homme pour lancer une grenade. Soudain, c'est le silence total. La déflagration a fait exploser ses tympans, ainsi que l'accordéoniste, collé au mur, les bras écartés, en une imitation assez pathétique du Christ en croix. Félix note mentalement chaque détail avec une acuité extraordinaire, comme s'il devait absolument tout garder en mémoire pour raconter un jour à ses petits-enfants ce qui s'est passé. L'homme qui porte des sandales incongrues avance vers lui, pataugeant dans le sang. Félix se dit, ça y est... » Dessin couverture : © Peter Kassovitz
« Soudain, un bruit me propulse hors du lit. Les cendres de papa forment un petit tas sur le parquet à côté de l'urne qui a plongé du haut du placard. Rude coup pour l'agnostique qui ne croit pas aux manifestations surnaturelles. Il va falloir ramasser et remettre dans la boîte les restes "sacrés". Mais comment ? Avec les mains ? J'aimerais vous y voir. La nausée est en train de me gagner. Pas le petit dégoût banal devant un cadavre, non, le grand dégoût métaphysique, celui que les savants appellent l'entropie. Traduisez : tout pourrit, vieillit, s'oxyde, se gâte, faisande, se décompose. Chaque homme est une usine à merde, l'humanité n'est qu'une immense fabrique de déchets. J'arrête de respirer pour ne pas inhaler mon père par inadvertance, ce qui ferait de moi une sorte de cannibale. Je vais chercher une pelle dans la cuisine, et j'attaque le monticule. Une cuillerée pour maman, une cuillérée pour papa... C'est étrange, on arrive à en rire. »