Régine Robin
Régine Robin
Paris, 1940. Régine Robin explore l’œuvre de Modiano à travers les rues et les ombres de l’Occupation, mêlant essai littéraire et récit mémoriel. Une plongée captivante dans la mémoire fragmentée et les silences de l’Histoire.
« Le livre de Régine Robin analyse le travail d'une langue inconnue, insue, oubliée dans l'écriture de certains écrivains juifs de part et d'autre du génocide de la dernière guerre. Lan-gue yiddish ou judeo-espagnole, ces langues fantasmées, jamais apprises, servent comme réservoir à fantasmes. Que ce soit Kafka et son discours sur la langue yiddish, canetti retrouvant sur un marché de Marrakech, le souvenir de la langue barriolée de son grand-père, que ce soit Freud disant qu'il ne peut déchiffrer la dédicace en hébreu que son père a écrite en lui offrant la Bible » Extrait de: Régine Robin. « Le deuil de l'origine. » iBooks.
Kafka est cet écrivain de l'impossible, qui dit aimer le tchèque, qu'il connaît mais ne maîtrise pas vraiment, qui prétend détester l'allemand alors que c'est sa seule langue de culture, sa langue d'écrivain, qui fantasme sur le yiddish, alors qu'il en est coupé et qui apprend, avec acharnement, l'hébreu en vue d'un éventuel retour. Sioniste sans l'être, militant du yiddish malgré lui, grand écrivain allemand à son insu, Kafka est toujours déplacé, jamais où on l'attend, en dehors ou au-delà. En 1983, le centenaire de Kafka a suscité une inflation de monographies et de traductions. Le propos de l'auteur est double : offrir une synthèse des travaux publiés à ce jour, dégager Kafka des commentaires qui ont fini par occulter ses livres. Régine Robin montre qu'il est impossible de séparer, comme on l'a fait, l'évolution biographique, l'insertion culturelle et l'écriture. Prague, la judaïté, la maladie, les fiançailles maintes fois rompues sont au coeur de l'oeuvre. Le texte se décompose à mesure que le corps est atteint. Et Kafka réussit à faire ce dont rêvait Flaubert, un livre sur rien. Le livre comprend un essai liminaire, une analyse titre par titre, une chronologie, une bibliographie et un index.
Paris a été chanté, filmé, raconté tant de fois ! Mais Paris, aujourd'hui, fait-il encore rêver ? Des photos de Robert Doisneau aux films de Marcel Carné ou aux polars de Léo Mallet, une vision en noir et blanc, réverbères et pavés luisants sous la pluie, a façonné notre imaginaire, avant de se transformer en clichés de cartes postales. La ville estelle condamnée à devenir un musée à ciel ouvert, centré sur sa splendeur patrimoniale ? Ou peut-elle se redéployer, se muer en capitale du XXIe siècle et se projeter dans un nouvel imaginaire grand parisien ? Amoureuse des mégapoles et nouvelle flâneuse de notre post-modernité, Régine Robin revisite Paris à l'aune de cette incertitude. Le Belleville populaire de son enfance, inventorié par Georges Perec, n'existe plus depuis longtemps. Il n'était pas vraiment joli, reste un peu de mélancolie. Le quartier où elle habite, près de la gare Montparnasse, à l'ombre de la tour, a été métamorphosé dans les années 1960. On le dit moche, pour elle qui l'arpente, il a son atmosphère, sa poésie, comme les nouveaux espaces, du côté de Bercy ou de la Bibliothèque de France. Foin de nostalgie donc, de « c'était mieux avant », comme si on ne pouvait choisir qu'entre l'image carte-postale d'autrefois et les quartiers-villages pour bobos qui se jouent la comédie de « l'authenticité ». Ses déambulations nous mènent au delà du périphérique, découvrant ce qui palpite derrière cette frontière, dans ces banlieues malaimées de la petite et de la grande couronne, où vivent 10 millions d'habitants et où des mondes se rencontrent. Les parcours insolites auxquels elle nous invite croisent aussi la littérature et le cinéma. Dans ses pas, et ceux des architectes, des artistes, des écrivains avec lesquels elle chemine, on prend le pari d'un Grand Paris, avec des rêves à sa mesure.
Ces flâneries berlinoises, inspirées de Walter Benjamin, nous révèlent un Berlin insolite, hanté, mutant. Chemin faisant, Régine Robin nous propose une analyse originale des avatars de la mémoire et de l'oubli aujourd'hui. Historienne, sociologue et écrivain, professeur à l'Université du Québec à Montréal, Régine Robin a publié une quinzaine d'ouvrages dont plusieurs romans.
Régine Robin est décédée en février 2021 des suites d'un cancer. Jusqu'au dernier moment, elle a travaillé avec Stéphane Lépine à ce qui devait être son dernier livre. Pourquoi des entretiens avec Régine Robin alors que bon nombre de ses textes ont déjà une portée autobiographique ? Parce que Régine Robin fait partie de ces voix parallèles au sein de la communauté intellectuelle du Québec qui nous apprennent beaucoup sur nous-mêmes même lorsqu'elles ne nous interpellent pas directement. Régine Robin était l'une de ces voix critiques, à la fois entièrement engagée dans la société québécoise et en marge de celle-ci. Née ailleurs, vivant un peu partout dans le monde, surtout en France, mais demeurant toujours attachée à Montréal en raison de son travail universitaire et du caractère multiple, bigarré, voire hétéroclite de cette ville. Lire ces entretiens, c'est entrer à la fois dans la bibliothèque et dans la mythologie de Régine Robin. Plus encore qu'une introduction à son oeuvre, c'est une invitation à comprendre le discours de l'exil, de l'extériorité, ce qui est peut-être au final le meilleur moyen d'enfin répondre aux vieilles antiennes du discours identitaire.
« Je vis toujours avec une fêlure, une blessure, une béance qui a pour nom l'Allemagne. Je sais que je n'en aurai jamais fini avec l'Allemagne et que l'Allemagne n'en aura jamais fini avec moi. », confie Régine Robin. Dans ce livre hybride et envoûtant, elle mêle fragments autobiographiques, déambulations, réflexions, rêveries et analyses. Chemin faisant, elle fait des rencontres, s'invente des vies et croise parfois des personnages sortis d'un roman pour trinquer avec elle. Telle Nelly la libraire rencontrée à Mayence, dont le récit troublant évoque celui d'un ouvrage de Christa Wolf. Nous la suivons dans les marchés aux puces, à la recherche de cartes postales fanées qui sont souvent l'amorce de micro-fictions. En sa compagnie et celle de quelques fantômes, nous voyageons entre passé et présent, entre le Berlin d'avant la chute du Mur et celui d'aujourd'hui, marchant d'une commémoration à l'autre. Elle nous fraie un parcours mélancolique à travers les oeuvres littéraires des écrivains de l'ancienne RDA et dans cette mémoire juive est-allemande confrontée à toutes les tragédies du XXe siècle. Dans cette balade poignante, Régine Robin sauve le souvenir des espoirs perdus.
Nous vivons dans un monde obsédé par le passé. Les discours de la mémoire forment aujourd'hui une immense cacophonie, pleine de bruit, de fureur, de clameurs et de controverses. Où que l'on se tourne, un passé commémoré ou haï, célébré ou occulté, raconté, transformé, voire inventé, est saisi dans les mailles du présent. Des méandres de la légende de l'Ouest américain à l'effacement des traces dans les pays de l'Est après la chute du mur ; de l'obsession des origines à la disparition des anonymes ; de réécritures de l'histoire en communautés imaginaires remontant à la nuit des temps comme dans certains discours qui se tiennent en Israël et ailleurs ; du grand nivellement qui renvoie parfois dos à dos la Résistance et Mussolini en Italie ou Franco et les Républicains en Espagne aux trous de mémoire persistants de la France coloniale, de l'évanescence du virtuel à la passion de l'archivage et de la conservation, partout on taille sur mesure dans le souvenir et l'amnésie.