Roger Grenier
Roger Grenier
Voici le parcours de Camus, oeuvre par oeuvre, de ses premières pages jusqu'aux dernières. Comment chaque livre fut écrit, comment il fut reçu en son temps, ce qu'en pense le lecteur d'aujourd'hui. On assiste aussi à la formation et à l'évolution d'un homme. À travers les récits, les essais, le théâtre d'un artiste attaché à créer ses propres mythes, on découvre ses sources les plus profondes. Ils ne disent pas seulement l'absurde et la révolte. On peut discerner en eux une émotion plus intime dont l'origine est l'admirable silence d'une mère et l'effort d'un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence.
Un jour lointain, quelqu'un me dit : "Tu devrais lire Tchékhov. Il me semble que c'est une littérature pour toi." Maintenant j'ai l'impression que j'ai appris à lire dans son oeuvre et qu'à travers l'individu nommé Tchékhov qui vécut si loin d'ici, il y a un siècle, je reconnais et j'aime tout ce que l'on peut savoir d'un homme, les qualités et aussi les défauts. Comme le dit Alexandre Zinoviev, à propos de Tchékhov précisément, chacun cherche dans autrui le reflet de sa propre perversité. Encore plus quand il s'agit d'un écrivain, cette variété assez particulière du genre humain qui envoie à dieu sait qui un message crypté, en craignant et souhaitant tout à la fois qu'un inconnu soit capable de le percer à jour. Prix Novembre
Beaucoup de chiens s'appellent Ulysse. Mais le chien d'Ulysse, comment s'appelait-il ? Argos. Il attend son maître dans des conditions moins confortables que Pénélope. Toujours prudent, le roi d'Ithaque, quand il aborde enfin son île, s'est rendu méconnaissable, avec la complicité d'Athéna. Et pourtant, Argos le reconnaît. 'Négligé maintenant en l'absence du maître, il gisait, étendu devant le portail, sur le tas de fumier des mulets et des boeufs où les serviteurs d'Ulysse venaient prendre de quoi fumer le grand domaine ; c'est là qu'Argos était couché, couvert de poux. Il reconnut Ulysse en l'homme qui venait et, remuant la queue, coucha les deux oreilles : la force lui manqua pour s'approcher de son maître. Ulysse l'avait vu : il détourna la tête en essuyant une larme...' Poséidon, avec l'esprit vindicatif qu'on connaît aux dieux, s'était en vain acharné sur Ulysse. Mais lui arracher une larme n'a été donné qu'à son vieux chien.
Légers, amusants, pénétrants, fantaisistes, parfois sarcastiques mais finalement toujours indulgents, ces portraits du monde littéraire forment un ensemble sur lequel Roger Grenier travaillait à la fin de sa vie. On trouvera ici également trois nouvelles inédites ainsi qu'un texte sur L'Illustration, cette revue qui fit le bonheur des foyers français et qui donne à l'auteur de Ciné-roman l'occasion d'évoquer, bien à sa manière, la guerre, qu'il avait en horreur. On verra passer au fil de ces pages les ombres d'une foule de personnages obscurs ou glorieux qui ont hanté la littérature du vingtième siècle et les couloirs de la maison Gallimard, figures qu'en trois mots Roger Grenier sait rendre attachantes ou révélatrices, comme un dessinateur de procès d'assises au trait rapide et sûr.
Légers, amusants, pénétrants, fantaisistes, parfois sarcastiques mais finalement toujours indulgents, ces portraits du monde littéraire forment un ensemble sur lequel Roger Grenier travaillait à la fin de sa vie. On trouvera ici également trois nouvelles inédites ainsi qu'un texte sur L'Illustration, cette revue qui fit le bonheur des foyers français et qui donne à l'auteur de Ciné-roman l'occasion d'évoquer, bien à sa manière, la guerre, qu'il avait en horreur. On verra passer au fil de ces pages les ombres d'une foule de personnages obscurs ou glorieux qui ont hanté la littérature du vingtième siècle et les couloirs de la maison Gallimard, figures qu'en trois mots Roger Grenier sait rendre attachantes ou révélatrices, comme un dessinateur de procès d'assises au trait rapide et sûr.
"En photographie, l'instantané est le contraire de la pose. Les auteurs dont j'ai saisi ici quelques instantanés ne posent pas. Il ne s'agit ni de biographie ni d'études de leurs oeuvres. Simplement du souvenir que je garde d'eux. On reverra Dominique Aury entourée de ses animaux favoris, Albert Camus à Combat, Julio Cortázar, aussi insolite dans sa vie que dans ses nouvelles, Gaston Gallimard quant il était un jeune homme fou de littérature, Romain Gary mon voisin de la rue du Bac, Ionesco de retour en Mayenne, son pays d'enfance, Raymond Queneau tenant dans ses bras sa petite chienne tibétaine. Claude Roy sur le pont des Arts. Et l'on entendra de nouvelles paroles de Prévert. Vingt-cinq portraits. Tous ceux dont je parle ici, ou presque tous, je les ai connus personnellement. Et je continue à penser à eux, toujours avec sympathie et, pour quelques-uns, avec affection." Roger Grenier
Brassaï est arrivé à Paris en 1924 pour devenir peintre. Mais ce sont ses errances nocturnes avec ses amis artistes qui l'ont métamorphosé en photographe, aidé par les conseils de son compatriote André Kertész, le premier à prendre des photos de nuit. En 1932, il publie l'album Paris de nuit qui lui apporte aussitôt la célébrité, il collabore à la revue surréaliste Le Minotaure et rencontre Picasso dont il photographie les sculptures au château de Boisgeloup. Roger Grenier a vécu sa jeunesse à Pau, où il a rencontré Gilberte, future épouse de Brassaï. Journaliste à Paris depuis la Libération, il lui trouve un travail grâce auquel elle rencontre le photographe en 1945. Les deux hommes deviennent très liés et leur amitié durera jusqu'à la mort de Brassaï. Comme l'écrit Roger Grenier dans son texte qui évoque leurs trente-trois ans d'amitié : "Venant de Brasso, en Transylvanie, il trouva avec nous une nouvelle famille. Je pense souvent que c'est moi qui l'ai marié, à la mairie du XIVe et à Notre-Dame-des-Champs, et c'est moi qui l'ai enterré, au cimetière Montparnasse." Dans les nombreuses lettres et cartes postales que Brassaï adresse à son ami Roger, défilent voyages et projets du célèbre photographe, qui prépare ses livres sur d'illustres amis tels que Picasso et Henry Miller, termine l'édition du Paris secret des années 30, ou se met à la sculpture. Cette correspondance inédite donne le portrait sans retouches de l'un des plus grands photographes du XXe siècle.
Brassaï est arrivé à Paris en 1924 pour devenir peintre. Mais ce sont ses errances nocturnes avec ses amis artistes qui l'ont métamorphosé en photographe, aidé par les conseils de son compatriote André Kertész, le premier à prendre des photos de nuit. En 1932, il publie l'album Paris de nuit qui lui apporte aussitôt la célébrité, il collabore à la revue surréaliste Le Minotaure et rencontre Picasso dont il photographie les sculptures au château de Boisgeloup. Roger Grenier a vécu sa jeunesse à Pau, où il a rencontré Gilberte, future épouse de Brassaï. Journaliste à Paris depuis la Libération, il lui trouve un travail grâce auquel elle rencontre le photographe en 1945. Les deux hommes deviennent très liés et leur amitié durera jusqu'à la mort de Brassaï. Comme l'écrit Roger Grenier dans son texte qui évoque leurs trente-trois ans d'amitié : "Venant de Brasso, en Transylvanie, il trouva avec nous une nouvelle famille. Je pense souvent que c'est moi qui l'ai marié, à la mairie du XIVe et à Notre-Dame-des-Champs, et c'est moi qui l'ai enterré, au cimetière Montparnasse." Dans les nombreuses lettres et cartes postales que Brassaï adresse à son ami Roger, défilent voyages et projets du célèbre photographe, qui prépare ses livres sur d'illustres amis tels que Picasso et Henry Miller, termine l'édition du Paris secret des années 30, ou se met à la sculpture. Cette correspondance inédite donne le portrait sans retouches de l'un des plus grands photographes du XXe siècle.
"La danseuse numéro 12, celle aux jolis bras minces, s'effondra. Dans sa chute, elle entraîna son partenaire, qui n'avait plus la force de la soutenir. Deux autres couples trébuchèrent et tombèrent sur eux. Le speaker, fatigué lui aussi, haussa à peine le ton pour commenter la chute. Les soigneurs se précipitèrent sur le ring. Deux hommes et une femme s'étaient relevés. Un couple s'était même reformé et recommençait à se traîner le long des cordes. Mais il fallut emporter dans les vestiaires un homme et deux femmes. Au bout d'un moment, le disque qui était en train de passer fut interrompu et le speaker demanda s'il y avait un médecin dans la salle." Prix Femina
"La danseuse numéro 12, celle aux jolis bras minces, s'effondra. Dans sa chute, elle entraîna son partenaire, qui n'avait plus la force de la soutenir. Deux autres couples trébuchèrent et tombèrent sur eux. Le speaker, fatigué lui aussi, haussa à peine le ton pour commenter la chute. Les soigneurs se précipitèrent sur le ring. Deux hommes et une femme s'étaient relevés. Un couple s'était même reformé et recommençait à se traîner le long des cordes. Mais il fallut emporter dans les vestiaires un homme et deux femmes. Au bout d'un moment, le disque qui était en train de passer fut interrompu et le speaker demanda s'il y avait un médecin dans la salle." Prix Femina
"Je ne sais pas si je suis un provincial ou un Parisien. Je suis né par hasard en Normandie. Pau et le Béarn où j'ai passé mon enfance et mon adolescence m'ont inspiré une bonne partie de mes livres. Mais ma ville, c'est Paris. J'ai l'impression que les vrais Parisiens sont ceux qui sont nés ailleurs et pour qui vivre à Paris est une conquête. Il me suffit de passer sur un pont de la Seine, et je m'émerveille. Des ciels incomparables ! Ce n'est pas un rêve, je suis à Paris!" Roger Grenier.
"Je ne sais pas si je suis un provincial ou un Parisien. Je suis né par hasard en Normandie. Pau et le Béarn où j'ai passé mon enfance et mon adolescence m'ont inspiré une bonne partie de mes livres. Mais ma ville, c'est Paris. J'ai l'impression que les vrais Parisiens sont ceux qui sont nés ailleurs et pour qui vivre à Paris est une conquête. Il me suffit de passer sur un pont de la Seine, et je m'émerveille. Des ciels incomparables ! Ce n'est pas un rêve, je suis à Paris!" Roger Grenier.
En prenant des chemins quelque peu buissonniers, par exemple en allant voir quelle place les écrivains donnent aux faits divers, aux délices et aux affres de l'attente, à la tentation de l'inachevé, aux rapports entre vie privée et écriture, à la façon d'écrire l'amour, ces essais adoptent tout naturellement la revendication de Baudelaire sur le droit de se contredire. Et ils aboutissent à deux questions : Qu'est-ce qu'écrire ? Écrire est-il une raison de vivre ? L'une et l'autre, on s'en doute, ne peuvent que rester sans réponse.
En prenant des chemins quelque peu buissonniers, par exemple en allant voir quelle place les écrivains donnent aux faits divers, aux délices et aux affres de l'attente, à la tentation de l'inachevé, aux rapports entre vie privée et écriture, à la façon d'écrire l'amour, ces essais adoptent tout naturellement la revendication de Baudelaire sur le droit de se contredire. Et ils aboutissent à deux questions : Qu'est-ce qu'écrire ? Écrire est-il une raison de vivre ? L'une et l'autre, on s'en doute, ne peuvent que rester sans réponse.
"Quand nous nous rendons rue Vaneau, Marc Bernard et moi, pour faire lire à Gide le début des Nourritures terrestres, l'écrivain a soixante-dix-huit ans. Cette même année, il va recevoir le prix Nobel. Il est vêtu d'un costume de velours noir et chaussé de babouches. Gide se met à lire de façon déclamatoire, dans un style qui doit être celui du Vieux-Colombier : "Ne souhaite pas, Nathanaël, trouver Dieu ailleurs que partout..." L'enregistrement terminé, il tient à descendre jusqu'au camion pour s'écouter. On lui fait entendre le disque qouple. Je suis resté sur la chaussée et, quand il sort, je l'entends qui dit, pour lui-même : "Il faudra que je travaille mes dentales."" Roger Grenier. Prix Grand Public du Comité d'histoire de la Radiodiffusion 2002
Voyageurs du temps ou de l'espace, les personnages de ces neuf nouvelles entraînent le lecteur du Paris 1900 à Istanbul au lendemain de la guerre ; d'une Vienne où flotte un fantôme de Freud, à la Toscane où rôde l'ombre de celui qui fut un grand poète. Un couple adultère fuit de Saint-Pétersbourg aux Pyrénées, sans savoir que son chemin n'est qu'une suite d'étapes vers la mort et le malheur... D'une année à l'autre, pour celui qui accomplit une cure thermale, les aventures amoureuses se suivent et ne se ressemblent pas... Toute une communauté amicale de chiens et de leurs maîtres est jetée dans la perturbation quand un étrange animal est kidnappé, en plein bois de Boulogne... Le dernier reportage d'un vieux journaliste devient encore plus catastrophique que les précédents... La Marche turque, la plus longue des nouvelles, raconte l'éducation sentimentale d'un jeune homme parti chercher fortune en Orient et qui rentrera tel qu'il était venu. Comme chacun, il rapporte quelques meurtrissures, des souvenirs doux-amers, l'image d'une femme, bref ce qui, au fil des ans, fait que le passé rend le présent supportable.
Que peut-il arriver à une jeune femme d'aujourd'hui qui vit dans le pays de Madame Bovary ? La première de ces quatre histoires, Normandie, nous le révèle. Ailleurs, c'est une "éducation sentimentale" qui attend un jeune assistant de la radio, celui qui dit Je parle tout seul, alors qu'avec toute une troupe il participe à l'enregistrement d'une émission sur la vie de Scott Fitzgerald. Amours et drames sont au rendez-vous, dans la réalité comme dans la fiction. Bien souvent, les paroles désenchantées de Scott et de Zelda vont sonner trop vraies aux oreilles des comédiens et des techniciens. Les amours du poète rapporte le dialogue doux-amer d'un vieux poète avec une étudiante qui a entrepris de lui consacrer une thèse. Sa vie, son art, ses sources, les femmes qu'il a aimées, son idée de la poésie sont passés en revue, pour cette thèse qui ne sera jamais terminée. Car l'étudiante, elle aussi, a ses amours. Et La mare d'Auteuil ? Le lecteur se souvient peut-être que, dans le roman de George Du Maurier, c'est au bord de cette pièce d'eau que Peter Ibbetson rencontre la petite Mimsey qui partagera à jamais son amour, de façon magique. Antoine Porteau, toute sa vie bafoué par une femme, va trouver le geste fou et sublime qui le rend digne de son grand modèle. Quatre histoires qui nous disent, en passant, que la vie n'échappe pas à la littérature.
"J'ai écrit ces impressions sur Pascal Pia peu à peu, chaque fois que je m'interrogeais sur son personnage et sur ce qu'il représente pour moi. Je n'avais pas l'intention de les publier. D'ailleurs, j'ai conscience de n'avoir pas dit le dernier mot. Et comment trouver le dernier mot, avec Pia ? De son côté, il avait interdit que l'on parlât de lui après sa mort. Mais, aujourd'hui, plus d'un signe laisse à penser qu'un mythe est en train de se former. Si l'on ne veut pas que l'homme soit tout à fait enseveli sous la légende, ou qu'un industrieux de la biographie s'en empare, ceux qui l'ont connu doivent dire le peu qu'ils savent. Je ne l'ai pas fait sans un sentiment de culpabilité, ne pouvant m'empêcher de me demander si, comme il le pensait, à l'histrionisme de la parole et de l'écrit, il ne vaudrait pas mieux préférer le silence." Roger Grenier.
"Quelle image surgit au nom de Francis Scott Fitzgerald ? Le Fitzgerald de la défaite, de La Fêlure ? L'excentrique de l'âge du jazz qui éprouve toujours le besoin de se faire remarquer et de se rendre insupportable ? Le romancier respectueux de son art, mais qui gaspille son talent à écrire des nouvelles pour les magazines, parce que les besoins d'argent le prennent à la gorge ? Le compagnon de Ring Lardner, de Hemingway, de Dos Passos, toujours prêt à aider les autres de ses conseils et à faire jouer son influence en leur faveur ? Celui qui a la folie de trop demander à la vie et la sagesse de préférer l'écriture à tout le reste ? Celui qui croit que l'on peut "tenir en équilibre le sentiment de la futilité de l'effort et le sentiment de la nécessité du combat ; la conviction de l'inéluctabilité de l'échec et pourtant la résolution de réussir" ?" Roger Grenier. Prix Joseph-Delteil 1996
Le but secret de tout récit est de mettre à jour quelques thèmes, notre mythologie. Ici, le chemin est inverse. On part des thèmes pour aboutir à une sorte de récit. Ces points de départ sont une ville d'eaux et sa légende ; la nuit, continent dont chacun de nous, dès l'enfance, doit faire la conquête ; les singularités des amours dans une famille ; l'exploration de Paris, à la recherche du moindre vestige d'un passé mal connu. Et aussi la façon dont la musique s'entremêle à la vie. Cent romans jaillissent de ces sources, une histoire en appelle une autre, une foule de personnages retrouve vie, surgissant du passé ou du rêve. Car il serait vain, quand il s'agit de notre sensibilité personnelle, de distinguer le réel et l'imaginaire. Et de même que, dans ce livre, littérature et musique se confondent, ce qui compte, c'est l''air de famille' qui chante en nous et donne une unité à tout ce que nous aimons.
Il est des maladies qui sont des aventures. Adrien Laplace se trouve d'abord pris en charge par une charmante amie, Charlotte. Puis surgit un inquiétant médecin, le docteur Prados. Et bientôt Luciana, la femme de ce médecin, entre dans ses pensées. Dans le Paris des années cinquante, les Prados sont des exilés qui ont perdu pour toujours la patrie d'origine. C'est à leur exil que fait allusion le titre du roman, Il te faudra quitter Florence. Il est emprunté à un vers de Dante, une prophétie qu'entend le poète et qui lui annonce qu'il sera banni. Adrien, lui, connaît une autre sorte d'exil. De plus en plus fasciné par Luciana, il est entraîné loin de ses habitudes, de ses amis, de son métier, dans une chute qui paraît ne jamais devoir finir. Du jour où il connaît les Prados, il va de surprise en surprise. Mais, dans ce jeu, le plus coupable est aussi une victime, et la victime a sa part de culpabilité. On ne peut en dire davantage, pour ne pas dévoiler le noeud secret de cette histoire aux rebondissements tantôt pittoresques, tantôt tragiques. Ajoutons seulement que certains hommes, après avoir coulé au fond du malheur, sont doués par la nature de la faculté de refaire surface. Les voici prêts à recommencer les mêmes folies, à montrer la même faiblesse, à se laisser attirer par le même genre de personnages et de situations. Luciana, pourtant, ne croyait-on pas qu'elle serait à jamais la seule digne d'un grand amour, l'unique et irremplaçable bien-aimée ?
Le gros Charles Merlin avait gâché sa vie par étourderie, explique le narrateur, son ami. Il ajoute aussitôt : "Et si je faisais un retour sur moi-même, je devais constater que mon fatalisme un peu sombre m'avait conduit [...] au même résultat." L'un est un enfant gâté qui croit que tout s'achète : les amis, les femmes, et, quand vient la guerre, la sécurité. Il finira mal. L'autre semble vivre par procuration. Il préfère aider un peu tout le monde que de songer à une situation. Il est incapable d'aimer d'autres femmes que celles des autres. Et le Pierrot Noir, au fait ? C'est le nom d'une baraque foraine d'autrefois. C'est une des images de ce roman où l'on se laisse prendre par la musique du temps, des amours perdues, de la séparation.
Poursuivant la galerie de portraits qu'il avait inaugurée avec un premier volume d'Instantanés, l'auteur évoque ses souvenirs à propos de Gaston Bachelard, Hector Bianciotti, Roger Caillois, Louis Guilloux, J.-B. Pontalis et quelques autres. Il témoigne de son admiration et de son amitié. Un ultime chapitre, pour rire, traite des belles fréquentations du chien Ulysse qui, partageant une vie d'éditeur, a entretenu des relations cordiales avec Aragon, René Char, Massin, Claude Roy, Marguerite Yourcenar, Kundera, Ionesco, Dominique Aury, Raymond Queneau, Claude Chabrol, Romain Gary...
Poursuivant la galerie de portraits qu'il avait inaugurée avec un premier volume d'Instantanés, l'auteur évoque ses souvenirs à propos de Gaston Bachelard, Hector Bianciotti, Roger Caillois, Louis Guilloux, J.-B. Pontalis et quelques autres. Il témoigne de son admiration et de son amitié. Un ultime chapitre, pour rire, traite des belles fréquentations du chien Ulysse qui, partageant une vie d'éditeur, a entretenu des relations cordiales avec Aragon, René Char, Massin, Claude Roy, Marguerite Yourcenar, Kundera, Ionesco, Dominique Aury, Raymond Queneau, Claude Chabrol, Romain Gary...
"Si j'ouvre mes vieux albums, les compagnons d'autrefois, la plupart disparus, me regardent. C'est un plaisir un peu triste et puis, d'autres jours, un face-à-face avec le néant. Certains, certaines étaient jeunes et séduisants, vraiment beaux. Ils n'auront jamais été vieux. Au bout d'un moment, il est intolérable de se dire qu'ils sont dans une tombe, ou réduits en cendres. Je referme l'album. Devant ces photos d'autrefois, j'ai l'impression que le présent est un pays étranger. J'y vis en exil."
"Si j'ouvre mes vieux albums, les compagnons d'autrefois, la plupart disparus, me regardent. C'est un plaisir un peu triste et puis, d'autres jours, un face-à-face avec le néant. Certains, certaines étaient jeunes et séduisants, vraiment beaux. Ils n'auront jamais été vieux. Au bout d'un moment, il est intolérable de se dire qu'ils sont dans une tombe, ou réduits en cendres. Je referme l'album. Devant ces photos d'autrefois, j'ai l'impression que le présent est un pays étranger. J'y vis en exil."
Un incident dans l'autobus, un banal fait divers, la plus mince anecdote, et des amis bien intentionnés ne manquent pas de vous dire : "C'est une nouvelle pour vous !" Heureusement l'auteur de nouvelles va chercher l'inspiration un peu plus loin. Le présent recueil raconte le trouble quand surgit l'image d'un amour qui n'existe pourtant plus ; la mésaventure de deux amants qui choisissent mal leur confidente ; l'étrange destinée d'un musicien de jazz devenu photographe de presse ; la fin tragique d'une fête de nuit dans un château d'Auvergne... Ou bien encore comment une promenade en hydravion détourne un homme du suicide ; comment une émission de radio jette son auteur dans les bras d'une femme entreprenante ; comment un crash, une catastrophe aérienne, peut avoir ses bons côtés ; et comment se passaient les dimanches en famille, autrefois... Et puis tous ces solitaires : dans un café genevois ; dans une chambre meublée, avec pour seul compagnon un puzzle ; sans oublier ce chien perdu, sur une route des Appalaches...
Les nouvelles sont à l'écrivain ce que les variations sont au musicien. C'est une façon d'approfondir certains thèmes, et de trouver des formes nouvelles pour dire toujours les mêmes choses, celles qui lui tiennent à coeur. Ici, il pourrait s'agir de répéter combien la vie semble brève et longue à la fois, combien est étroit le temps qui sépare l'apprentissage de la décrépitude. On voit d'abord des jeunes gens faire leurs débuts en trébuchant, connaître leurs premières expériences comiques, ou dramatiques. Puis, par une sorte de glissando, on arrive à des histoires qui ont un goût de fin de partie. Les personnages en sont une cartomancienne et sa pratique, des officiers esthètes et protecteurs des arts, un directeur d'école volage, un troufion passant un triste Noël, un jeune rond-de-cuir qui attend une belle visiteuse, un égoïste confiseur à la retraite, un impie sévèrement puni, une star sur l'éternel retour. On voit aussi un homme qui se trouve trop vieux pour les joies de mai 1968, une dame qui s'était égarée dans une grotte, un pauvre diable et un mauvais ange. Enfin le roman de deux promeneurs explorant un Paris funèbre et peu connu. Et, tandis que, sans bruit, le temps les change, leur regard sur la ville, sur eux-mêmes, rejoint celui de l'écrivain, peut-être celui du lecteur, en leur faisant partager une émotion, un sens presque musical de la vie, sans lesquels il n'y a pas d'écriture.
Deux longues nouvelles - qui sont presque des romans à cause de leur densité - où l'on retrouve la voix d'ironie légère, douloureuse et tendre de Roger Grenier, celui-ci étant situé 'en écho' par rapport à sa narration. La Croisière de deux laborantines en produits de beauté, en vacances dans les îles d'un pays latin où gronde l'émeute, les confronte avec l'aventure qui va de l'amour en passant par le rire et la gaieté pour sombrer dans la tragédie. Le récit des Cariatides est encore plus dépouillé : Jacques conduit sa jeune femme atteinte de dépression nerveuse dans une luxueuse maison de fous aux environs de Paris. Grand prix de la Nouvelle de l'Académie française 1975
Amours trahies, contretemps, quiproquos... Un jeune homme se lance dans un voyage aventureux pour retrouver celle qu'il aime, et se fait renvoyer. Un homme bafoué par tous cherche quelle revanche il pourrait prendre, au terme d'une vie silencieuse. On rencontrera aussi une violoniste un peu perverse, un vélo-taxi, une vache laitière, l'insolente fille d'un producteur de cinéma, une journaliste au placard, un divorcé prisonnier d'un ascenseur, une trop belle infirmière aux urgences d'un grand hôpital. Chacune de ces histoires, gaie ou triste, est racontée comme toujours, chez Roger Grenier, sans élever la voix, comme si le bonheur d'écrire effaçait la peine de vivre.
Qui était Simon Fabre-Lescaut ? Laurice Falileeff, qui avait toujours été amoureuse de lui, et René Langlade, qui l'admirait tant, se retrouvent un jour pour essayer de comprendre. Tant d'émotions et de scènes du passé se bousculent dans leur mémoire ! La vie sous l'Occupation, en province et à Paris, la Sorbonne du merveilleux philosophe Bachelard, la Libération et l'effervescence artistique, littéraire, politique de ce moment. Puis, bientôt, le désenchantement. Des personnages peu ordinaires revivent à travers le colloque nostalgique de Laurice et de René : la vaporeuse Viviane qui fut la femme de Simon, le dessinateur Gérald Maximin et son moulin où se mêlèrent un jour l'eau et les flammes, la discrète jeune femme en mauve, la redoutable Rose Berger, le maniaque qui dresse une liste des futurs suicidés, l'aventurier Saint-Lambert, peut-être criminel... Ils traversent la vie de Simon Fabre-Lescaut. Et lui, son destin suit la courbe de cette époque. Promis à un grand avenir, il n'a cessé de gâcher ses chances. Par légèreté, par inconstance ? Une vie manquée, peut-être, mais si riche...
Le pianiste Michel Mailhoc a passé sa vie sur les coteaux du Béarn, face aux Pyrénées. Sauf le temps des fugues, des escapades. Sa carrière a été modeste, peut-être parce que de lourds secrets de famille ont développé chez lui un sentiment d'exclusion. Peut-être parce qu'il a toujours balancé entre les charmes de la musique et les sortilèges des femmes. Muriel, Florence, Marie-Christine, Pauline, Monique l'accompagnent un instant, sans qu'il sache les retenir. Jadis, il a été marqué par un maître, le flamboyant pianiste catalan Nicolau Arderiu. À présent, l'art de Michel, son savoir, ses ambitions, il veut tout donner, tout transmettre à Emma, qui est sa petite-nièce. Il pousse l'enfant à réussir ce qu'il a raté. Elle sera une grande pianiste. Une femme heureuse? C'est une autre affaire. Michel, pour qui Emma est devenue la dernière raison de vivre, voit approcher le jour où elle n'aura plus besoin de lui. Que lui restera-t-il ? La musique? Le temps le prend à la gorge. 'La musique creuse le ciel', a écrit Baudelaire.