Senges Pierre
Senges Pierre
L'histoire officielle ne connaît que l'ascension et les progrès incessants de l'aéronaval ; elle applaudit les aviateurs, en recueille les débris ou les paroles, et ne cesse d'admirer par en dessous leurs prouesses. En cas de chute, elle déplore l'accident, signale les fausses manoeuvres, maudit même l'imprudent ou le fou livré au vide sans précautions. Mais il faut se rendre à l'évidence : le nombre de ces chutes est tel qu'il ne peut s'expliquer simplement par la panne ou l'erreur. Les hommes et les femmes qui, depuis Icare jusqu'à la Grande Guerre, n'ont pas cessé de tomber, parfois à plusieurs reprises, ne cherchaient pas à connaître l'ivresse du vol, ni à déjouer ses mystères, mais testaient la gravitation, et tombaient pour de bon, parce qu'ils le voulaient bien.
Un commis aux écritures, et faussaire amateur, veut en finir avec lui-même. Par orgueil ou paresse, il choisit de mourir assassiné, comme on force le destin à vous planter un poignard dans le dos. Parcourant la presse, il se passionne pour certaines veuves homicides. Dès leur sortie de prison, il va au-devant d'elles et entreprend de les séduire. Six veuves tombent sous le charme, sans que ce Landru paradoxal ne parvienne à ses fins - la sienne -, aucune ne cédant aux tentations de la récidive. Leur fréquentation assidue lui ouvre cependant d'autres perspectives. Dans ce boudoir philosophique où il mène désormais six vies conjugales de front, une autre forme de suicide l'attend, fragmentée selon le cérémonial raffiné d'une chirurgie amoureuse. D'où ce happy end : il ne restera plus grand-chose du narrateur à la fin de son récit. Tour à tour érudit, libertin, zoologique, subversif, extrême-oriental et anatomique, ce premier roman ne se refuse aucune excentricité, aussi invraisemblable soit-elle. Il est possédé par une force de jubilation que Pierre Senges a su rendre contagieuse.