Sextus Empiricus
Sextus Empiricus
La physique grecque a quelque huit cents ans d'histoire quand, dans ce deuxième volet du Contre les dogmatiques, Sextus Empiricus (IIe-IIIe s. ap. J.-C.) entreprend de la décrire comme un champ de ruines. Ancrant son propos dans des distinctions fondatrices (entre principe divin actif et principe matériel passif, corps et incorporel, continuité ou discontinuité de l'espace et du temps), l'auteur fait, contre les philosophes de toute obédience et contre les mathématiciens, le tour des faiblesses de cette discipline. Sont successivement visées les différentes hypothèses, athées ou non, relatives à l'origine de la croyance en Dieu, la théologie, l'étiologie, les conceptions du rapport entre le tout et la partie, la pensée du corps comme entité tridimensionnelle, les théories du lieu, du mouvement, du temps, du nombre, de la génération et de la corruption. Les questions abordées concernant la « substance du temps » ou la possibilité même qu'un corps change de place, pour ne prendre que deux exemples, sont souvent des plus profondes. À propos de la doctrine « pythagoricienne » des principes, des raisonnements du philosophe mégarique Diodore Cronos, du monde dans le système du Portique ou de ce qu'on a appelé les « sorites » de l'Académicien Carnéade contre le polythéisme, ce texte, jusqu'alors inédit en français, se distingue aussi par sa richesse doxographique.
Avec ce Par-delà le bien et le mal sceptique s'achève l'ouvrage majeur de Sextus Empiricus Contre les dogmatiques resté longtemps inédit en français. L'auteur (IIe-IIIe siècle ap. J.-C.) y administre une thérapie de choc : les valeurs n'ont pas de réalité, la croyance morale est préjudiciable, il ne saurait exister d'art de vivre. Ainsi se trouve consommée, après celles de la logique et de la physique, la « ruine » de la morale. On s'est étonné d'une telle radicalité, qui paraît trancher avec l'habituel refus sceptique de juger. On s'est aussi demandé, avec Aristoclès de Messine, si n'était pas assurée, du même coup, la ruine morale du scepticisme lui-même : « De quelle mauvaise action n'aurait-il pas l'audace, celui qui croit qu'il n'y a vraiment rien de mauvais ou de honteux, de juste ou d'injuste ? ». Le scepticisme contemporain n'est pas à l'abri d'une accusation analogue. L'ouvrage laisse entrevoir, pourtant, la perspective d'un bonheur sceptique. S'y dessinent les contours d'une morale paradoxale qui, tout en semblant se moquer de la morale, marie conformisme de fait et anticonformisme de principe.
Sextus Empiricus (IIe-IIIe s. ap. J.-C.) est le dernier philosophe sceptique de l'Antiquité et le seul dont l'oeuvre soit en grande partie conservée. Son Contre les dogmatiques prend pour cible la connaissance philosophique. Cet ensemble de traités très argumenté est articulé suivant la distinction, d'époque hellénistique, entre trois parties de la philosophie, la logique, la physique et l'éthique. On donne ici la première traduction française de la première et plus importante partie de cet ouvrage, le Contre les logiciens, qui conteste la possibilité même de connaître. Prenant appui sur la distinction entre « choses apparentes » et « choses cachées », Sextus Empiricus traite en premier lieu du « critère de la vérité » ou des voies d'accès à la connaissance des choses apparentes. Un long développement doxographique qui conduit des philosophes présocratiques aux Stoïciens, aux Épicuriens et aux Académiciens précède l'exposé des arguments qui plaident en faveur de l'inexistence d'un tel critère. Au livre II, Sextus Empiricus met en question, à propos des choses cachées, le « vrai » lui-même, avant de faire ressortir la faiblesse de l'inférence sémiotique et celle de la démonstration. L'ouvrage porte ainsi à notre connaissance tout à la fois des doctrines dogmatiques - comme la logique stoïcienne - auxquelles nous aurions moins accès sans son témoignage, et une bonne partie de l'argumentaire sceptique déployé depuis la renaissance du pyrrhonisme, à l'époque d'Énésidème, qui serait autrement perdue.