Violaine Sebillotte-Cuchet
Violaine Sebillotte-Cuchet
Le souci des morts est le propre de notre commune humanité, par-delà l'infini répertoire des pratiques funéraires qui l'expriment et le traduisent. Mais les relations entre les vivants et les morts, le commerce qui s'établit de part et d'autre de la tombe, les échanges matériels et immatériels dont elle est le pivot, sont pour les historiens et les archéologues de formidables révélateurs des structures (sociales, économiques, symboliques) de la société qu'ils étudient. En tenant son LXVIIIe congrès à Jérusalem, ville-sanctuaire et ville-cimetière où tant d'hommes et de femmes sont venus ou ont espéré mourir au Moyen Âge, la Société des historiens médiévistes de l'Enseignement supérieur public a souhaité interroger les relations entre les vivants et les morts en un lieu placé au coeur des croyances et des attentes eschatologiques des trois grandes traditions monothéistes.Attentifs à la diversité des mondes chrétien, juif et musulman qui se croisent dans l'histoire de Jérusalem, les auteurs ont mobilisé l'ensemble des traces laissées par les gestes, les pratiques et les croyances des hommes et des femmes du Moyen Âge à l'égard de leurs morts : de l'étude archéologique des sépultures à leurs représentations, de l'épigraphie funéraire à la mémoire archivistique des défunts, du commentaire des écritures saintes au récit des morts illustres ou anonymes. Ainsi sont mis en lumière la prise en charge des défunts, l'espace qui leur est assigné en propre ou en partage dans la société de leur temps, l'économie des échanges matériels et mémoriels entre morts et vivants, les croyances enfin qui investissent les multiples temporalités de leurs relations de part et d'autre de la tombe. Le Moyen Âge n'a cessé de bruisser du commerce des vivants et des morts : ce volume donne à entendre cette conversation ininterrompue.
Historienne et enseignante du monde grec, Pauline Schmitt Pantel a incontestablement marqué plusieurs générations de chercheurs et de chercheuses, tout en s'adressant à un large public intéressé par la Grèce antique. Au fil des années, elle a contribué non seulement à renouveler des thématiques classiques en histoire politique, sociale et religieuse, mais aussi à défricher de nouveaux champs de recherche comme l'histoire des femmes et du genre. Depuis sa thèse d'État sur La Cité au banquet, qui éleva le repas commun au rang de « fait social total », jusqu'à son tout récent ouvrage sur les Hommes illustres de Plutarque, qui bouleverse bien des certitudes sur l'identité politique dans l'Athènes classique, en passant par Aithra et Pandora, où elle se penche sur la construction sociale du féminin et du masculin, l'historienne a soumis de nombreux domaines à sa volonté de savoir et d'interroger pratiques et discours grecs, en croisant sources littéraires, épigraphiques et iconographiques. Ses collègues et amis, français et étrangers, ainsi que ses étudiants ont ressenti l'envie et le besoin d'offrir un banquet d'hommages à Pauline Schmitt Pantel, qui a su faire vivre et défendre avec détermination les pratiques de sociabilité comme lieu d'échange, de collaboration, de formation et d'expérimentation du politique, aussi bien dans les cités grecques que dans l'équipe de recherche en histoire ancienne qu'elle a contribué à fonder dans les universités Paris 1 et Paris 7, Phéacie, désormais intégrée dans le centre de recherches Anhima.
La formation des communautés d'habitants (sous une forme villageoise ou urbaine, groupée ou non) est un phénomène clé qui a touché l'ensemble de l'Occident latin à partir du xie siècle. Son étude a connu une certaine vogue dans le dernier quart du xxe siècle, dans divers pays d'Europe, où l'on s'est toutefois appuyé sur des présupposés notionnels et méthodologiques très variables qui ont abouti à des résultats intéressants mais peu articulés. Le travail collectif mené dans le cadre du LaMOP (Paris 1) a visé à dépasser l'hétérogénéité des points de vue, à l'aide d'hypothèses de travail spécifiques. En particulier, il s'est agi de prendre au sérieux le fait social qu'est « l'habiter », impliquant entre autres que la cohésion des communautés reposait moins sur des rapports de parenté que sur l'idée d'appartenance commune à un lieu. Cet attachement se fondait quant à lui sur la définition d'un certain nombre de ressources réservées et liées à l'habitat lui-même, d'une part, et sur la définition de pôles d'attraction durable et eux aussi monopolistiques : les églises paroissiales et leur cimetière. Avec ces deux référents que sont l'habitat et la paroisse, le statut dépendant des tenanciers paysans passe à l'arrière-plan : les agriculteurs dépendants ne sont donc plus pensés par rapport à leurs seigneurs mais par rapport à leur lieu de résidence et de culte. Les dépendants sont ainsi transformés en habitants, et les communautés d'habitants peuvent donc être considérées comme des formes d'enchantement, de la domination sociale, contribuant ainsi à la reproduction à long terme du système seigneurial.
Cet ouvrage collectif entend revisiter deux monuments historiographiques des études classiques : la réforme de Clisthène (508/507 avant J.-C.), acte de naissance présumé de la démocratie athénienne, et le moment lycurguéen, auquel on attache traditionnellement une vaste entreprise de réorganisation de la cité aux lendemains de la défaite de Chéronée, en 338 avant J.-C. Ces deux événements, qui définissent les contours de ce qu'il est convenu d'appeler l'Athènes classique, invitent à redonner au politique grec ses vraies dimensions, qui excèdent le champ strictement institutionnel. De fait, l'événement clisthénien présente de multiples facettes : il combine des luttes politiques, où l'on devine de véritables innovations institutionnelles, des jeux d'influence socio-économique et un nouveau découpage territorial, débouchant sur la redéfinition de l'identité civique athénienne. En miroir, la période lycurguéenne correspond à une réorientation profonde de la cité, tant sur les plans institutionnel et militaire, que religieux et culturel. On peut même y discerner l'ambition d'une véritable refondation de la société civique, désormais mieux hiérarchisée et formalisant davantage les rapports entre les différentes sphères de l'activité sociale. Ces deux moments charnières offrent ainsi l'occasion rêvée d'entrevoir, à la manière d'une coupe géologique, le politique athénien dans ses multiples articulations.
Le XLIIe Congrès de la Société des historiens médiévistes de l'Enseignement supérieur public, qui s'est tenu à Oxford en mars-avril 2011, a consacré ses travaux à une figure longtemps mal connue et mal identifiée, une figure dont la dénomination semble à ce point sortie de la technocratie moderne qu'on peine à l'imaginer pour les époques plus anciennes, et pour le Moyen Âge en particulier : l'expert. À la charnière de la pratique et de la doctrine, l'expert sert de raccord entre des expériences sociales aussi complexes que diversifiées. Seul ou en petit comité, il est requis pour donner son avis, valider une hypothèse, dire sa vérité nourrie - du moins, le suppose-t-on - d'objectivité et de connaissances savantes, dans les lieux les plus divers : le tribunal évidemment, mais aussi le chantier de construction, le lit du malade, devant des reliques ou lors d'une discussion savante. Ce qui qualifie l'expert à agir, c'est à la fois un savoir reconnu et une position sociale : la compétence technique ne suffit pas toujours ; il y faut en plus une reconnaissance qui n'est pas souvent explicitée, mais qui est pourtant indispensable pour que les parties requérantes s'en remettent à l'avis d'une tierce personne. C'est à cet entre-deux social et fonctionnel, entre savoir et faire savoir, que se situe la fonction de l'expert. En en faisant le sujet de son congrès, la Société des médiévistes a voulu attirer l'attention sur cette fonction qui n'est ni un métier, ni un statut permanent, mais qui présuppose à la fois la maîtrise savante et la capacité de la faire reconnaître dans des situations nécessairement délicates ou incertaines.La multiplicité des cas ici examinés, qui balaient tout le millénaire médiéval, de l'Orient à l'Occident, témoigne de la place qu'a su conquérir ce technicien - le métier étant très majoritairement masculin, comme tous les espaces de domination - qui vient aider à la prise de décision, sans être lui-même décisionnaire. C'est qu'en effet l'expertise n'est pas une fin en soi. Elle vise à éclairer pour permettre au jeu des institutions de fonctionner dans un consensus garanti par la compétence super partes d'une personnalité extérieure. En s'intéressant aux critères de sélection des experts autant qu'à leur modalité d'intervention ou aux effets de celle-ci, les contributions ici réunies brassent une large matière qui illustre comment les sociétés médiévales ont su mobiliser ces médiateurs de la décision, bien plus nombreux et actifs qu'on ne le supposait.
Le présent volume rassemble les actes du colloque « "Arriver" en ville : les migrants en milieu urbain au Moyen Âge. Installation, intégration, mise à l'écart », qui s'est tenu à l'École normale supérieure de Lyon les 24 et 25 février 2011. Cette rencontre visait à interroger la place jouée par les migrations à destination des villes dans la construction du groupe social urbain et dans sa façon de vivre et de s'approprier la ville et, en retour, comment celle-ci les transforme. Si, quantitativement, l'importance de cette mobilité urbano-centrée est en général avérée dans les phases de croissance urbaine, comment celle-ci s'inscrit-elle dans les trajectoires personnelles, dans les parcours individuels des hommes et des femmes qui franchissent, au Moyen Âge, les portes d'une ville ? C'est seulement, semble-t-il, à cette échelle d'analyse que l'on devrait être capable de distinguer, au-delà des contraintes politiques ou institutionnelles déjà évoquées, les « stratégies » d'implantation en ville et d'accès à la ville de ces nouveaux arrivants et leur insertion dans un nouvel environnement social. Cette réflexion collective souligne combien l'étude des migrations s'avère être un jalon important pour une histoire comparée des villes.
La cuisine médiévale est un monde que nous avons perdu. De ses saveurs, de ses odeurs, de ses couleurs, nous ne savons que ce que nous en disent des réceptaires conservés en grand nombre. Souvent évoqués mais mal connus, ils attendent encore d'être scrutés et disséqués par les historiens de l'alimentation. A condition toutefois qu'on sache en reconnaître les intentions, les usages et les limites. C'est autour de 1300 qu'apparaissent simultanément, du Danemark à l'Italie, les premiers livres de cuisine de l'Occident chrétien. Conçus par des maîtres-queux au service de grands princes, ces brefs mémentos s'adressent d'abord aux maîtres d'hôtel. Mais, tout au long des XIVe et XVe siècles, les copies se multiplient et de nouveaux recueils prennent le relais, ouverts aux spécialités régionales, aux modes de l'instant ou aux goûts de lecteurs plus modestes. Souvent uniques, perpétuellement mouvants, ils ne s'en rattachent pas moins à des modèles, à des traditions qui méritent un débrouillement scrupuleux. De ce point de vue, le Viandier constitue le parangon de la littérature culinaire médiévale. Attribué par ses contemporains à un cuisinier royal, Guillaume Tirel dit Taillevent, il fut un véritable best-seller, prolongé par l'impression jusqu'en plein XVIIe siècle. Mais la cuisine d'exception dont il témoigne n'avait pas toujours vocation à être mise en oeuvre. Lu et rêvé au moins autant que pratiqué, le livre de cuisine, tout comme aujourd'hui, passait sans cesse de la table à la bibliothèque.
Depuis les années 1960, la contribution de J.-M. Pesez a été déterminante dans la définition des méthodes et des buts de l'archéologie médiévale en France. Initiateur des grandes enquêtes lancées autour de la question des désertions des habitats ruraux dans le courant du Moyen Age, il est une autorité en ce qui concerne le village et la civilisation matérielle médiévale. Il a présidé durant de nombreuses années le Conseil Supérieur de l'Archéologie. Au moment de son départ à la retraite, ses élèves et ses amis ont souhaité constituer un recueil thématique d'articles, et le lui offrir en hommage. Le volume est divisé en trois sections, qui correspondent aux trois axes des travaux et de renseignement de Jean-Marie Pesez : la maison (techniques de construction, distribution de l'espace, fonction de ses éléments), les habitants et les objets (technique de formation et de conservation), le finage (constitution du paysage, utilisation des terroirs) sont tour à tour abordes dans ce recueil qui présente un état de la recherche sur ces questions.
L'étude de la reconstruction des campagnes limousines pendant la guerre de Cent Ans et jusqu'au XVIe siècle permet d'analyser le cas original d'un « povre pays » (Froissart) en proie à des difficultés particulières pour remettre en culture ses terres « abses ». On est loin ici des traditionnelles reconstructions triomphantes des « bons pays » du XVe siècle. Victimes d'un environnement naturel hostile, de l'imbroglio des guerres - de la guerre « anglaise » à la « guerre au village » - et des « malheurs des temps », les campagnes limousines souffrent du manque d'ambition et de capitaux des élites régionales - livres de raison et registres de notaires ruraux en font foi - d'une surprenante faiblesse démographique et de la fuite d'une partie de leurs paysans vers des horizons meilleurs. Si bien que les tentatives de reconstruction, cahotiques et velléitaires, n'aboutissent - malgré certains efforts des communautés paysannes et les sacrifices seigneuriaux - qu'à des résultats sélectifs et limités, « croissant infertile » de l'est abandonné au profit des « fleurs de pays » de l'ouest et du sud. A tant de reconstructions réussies, le Limousin oppose l'originalité d'une reconstruction rurale en partie manquée.
Pour les médiévistes s'intéressant à l'histoire de l'économie, la question de la nature des transactions intervenant entre les individus est centrale. S'ils admettent en règle générale que les règles de l'échange marchand ne s'appliquent pas toujours et que, en particulier, la rencontre de l'offre et de la demande est bien loin de rendre compte de l'ensemble des situations, ils sont encore dans l'incertitude en ce qui concerne l'articulation entre le marché et les circulations non marchandes. Ce livre propose d'aborder cette thématique en traitant du rapport entre la contrainte et la construction de la valeur au Moyen Âge. Les objets circulent parfois contre la volonté de leurs propriétaires, dans le cas du vol ou du pillage mais malgré eux aussi lorsqu'ils sont détournés de leur usage ou de leur fonction d'origine. Soustraits à leur possesseur par des processus économiques, par des procédures légales ou par la pure violence, ils finissent tôt ou tard sur le marché après avoir été ou non transformés. Ce livre aborde donc les questions soulevées par l'existence, à côté du marché et de ses règles, d'une vaste sphère non régie par les règles de l'échange marchand mais où les objets circulent quand même. Cela conduit les auteurs à aborder des sujets aussi essentiels que ceux de l'évaluation, de la conversion et de la contrainte en matière économique, à travers des thèmes comme le luxe, le gage, la caution, le troc, le vol, la saisie, le recel, proposant ainsi une approche renouvelée et nécessaire de la vie économique médiévale.
Dès le dernier tiers du xve siècle, un nouveau genre de publication dissémine un éventail de petits textes en langue française, dont il permet une circulation à une échelle inédite : les pièces gothiques. Ce sont des livrets à bon marché, imprimés en caractères gothiques tout au long du xvie siècle. Précurseurs du « livre populaire », beaucoup de ces brochures sont des ouvrages de catéchèse rudimentaire, des vies de saints, des pronostications, des recueils de recettes médicales, ainsi que des textes qui, relevant du folklore, fleurissaient jusqu'à Rabelais, à savoir des sotties, des farces qui mettent en scène la vie quotidienne, ou encore des textes parodiques et satiriques aux sujets scatologiques et misogynes. D'autres apparaissent comme les ancêtres de notre presse d'information en colportant des « nouvelles » sur l'actualité politique, militaire ou prodigieuse. Au-delà des savoirs qu'elles divulguent, les pièces gothiques constituent des vecteurs de normes et de valeurs qui concourent à façonner l'opinion, l'âme et le comportement de leurs lecteurs et auditeurs. Elles contribuent ainsi au développement et au fonctionnement de deux structures indispensables et complémentaires à l'État moderne : celle de la légitimation idéologique et celle de l'opinion. À partir de l'étude minutieuse des 2 200 pièces gothiques environ qui ont pu être recensées, ce livre retrace l'histoire complète, dans le temps et dans l'espace, de ce nouveau média. Les pièces gothiques nous permettent de saisir les nouvelles conditions de circulation des textes et de diffusion de l'information à l'ère de l'imprimerie et elles contribuent à renouveler notre compréhension tout à la fois de la « culture populaire » et du système de communication au tournant du xvie siècle.
Le thème proposé par l'université de Lorraine pour le congrès de la SHMESP en 2014 a eu pour objet la place du modèle dans la transmission médiévale des savoirs, qu'il s'agisse des connaissances intellectuelles, des savoir-faire dans la production des objets, des normes de comportement ou encore des modèles de vie religieuse. Dans ces différents champs, la question du modèle apparaît comme un prisme de l'enquête historique, dans le sens où la transmission des savoirs s'appuie très largement et concurremment sur l'exemplarité et sur la reproduction. Le modèle peut être une personne éminente ou exceptionnelle, la synthèse d'un ensemble d'observations et d'expériences, qui permettent à un individu ou un groupe de construire son savoir, son savoir-faire ou son savoir-être. Le geste, l'image, la parole, l'écrit apparaissent donc comme autant de supports de la transmission. Dans le domaine de l'histoire de la culture matérielle, cette perspective peut mener à s'interroger sur les modalités et les supports de la transmission des savoir-faire. Elle peut aussi conduire à mettre en évidence la place du modèle et celle du patron dans la production : il peut s'agir du geste ou de l'image que l'on imite, mais aussi d'objets spécifiques qui peuvent faire fonction de prototypes, parfois en vue d'une répétition presque mécanisée. Dans le domaine de l'étude des comportements, la notion de modèle apparaît comme une voie d'enquête fructueuse. Elle se double de la notion d'exemplarité : celle-ci est particulièrement visible dans la figure du bon évêque ou du bon prince, ou encore dans la diffusion des modèles hagiographiques, spéculaires ou tropologiques (éthique philosophique, allégorie, littérature des exempla, consolations, etc.). De la même manière, la littérature, qu'elle soit spirituelle, morale, historique ou romanesque, et les disciplines philosophiques qui englobent tous les artes, véhiculent des modèles ou se réclament d'autorités livresques, religieuses, mythologiques ou philosophiques. Au Moyen Âge, toute oeuvre, toute production et toute action a ses références et ses sources, qu'il importe à l'historien de découvrir et d'interpréter.
Le thème du gouvernement médiéval, entendu comme l'ensemble des conditions dans lesquelles un pouvoir s'exerce sur une population, la domine, la contrôle, organise sa vie, a pris une importance nouvelle dans l'historiographie depuis une dizaine d'années. Les actes du congrès de la SHMESP, qui s'est tenu à Montpellier en 2015, visent à mettre en valeur l'intérêt de cette tendance récente, qui réside non seulement dans le dépassement d'une opposition souvent trop mécanique entre norme et pratique ou entre institutions et société, mais aussi dans un changement de perspective pour l'analyse de la formation et de l'évolution des grands cadres politiques. Car, s'il n'y a pas toujours eu d'« État » moderne ou pré-moderne, il y a toujours eu, semble-t-il, des formes de gouvernement caractérisées par la mise en oeuvre plus ou moins souple de lois ou de règles. Dans cette perspective, les auteurs ont étudié les champs lexicaux de la pratique du gouvernement, les diverses techniques et procédures administratives mises en oeuvre dans les formations politiques médiévales en tout genre. Sont également abordés les liens idéologiques ou idéels qui existaient entre les détenteurs des pouvoirs et les groupes et individus qui leur ont été soumis, fidèles, obéissants. Dans le cadre des pratiques de gouvernement, certains thèmes ayant fait l'objet d'un renouvellement historiographique ces dernières années ont été privilégiés, comme les enquêtes, le contrôle des agents du pouvoir, les pratiques de dénombrement des populations ou les moyens de coercition. En outre, il n'est pas de pouvoir ou d'autorité durablement efficace sans le consentement des gouvernés. Ce consentement, qui vaut parfois délégation de pouvoir, passe par des formes de participation et/ou d'adhésion active ou passive. Le thème proposé invitait également à réfléchir aux liens, aux interactions et aux porosités entre les formes de gouvernement laïc et religieux dans les sociétés occidentale, byzantine et islamique.
Quelle autre ville que Rome, l'Urbs par excellence, aurait pu mieux convenir à un congrès consacré aux élites urbaines médiévales ? Accueilli par l'École française de Rome, le XXVIIe Congrès de la Société des Historiens médiévistes français, auxquels se sont joints de nombreux collègues italiens, livre la réflexion de 21 communications prolongées par les conclusions de Jacques Le Goff, qui se veulent à la fois un bilan des recherches actuelles sur les liens complexes tissés entre la ville et leurs élites, et une impulsion donnée à de nouvelles voies d'approche de ces deux réalités mouvantes et difficiles à appréhender au Moyen Âge. Les élites urbaines se déclinent sur le mode comparatif - l'étude des mots, dans leur diversité temporelle et spatiale, le montre bien : plus nobles, plus riches, plus savantes etc. que les autres, bien que ces diverses formes de domination ne suffisent pas toujours à établir fermement leur contrôle sur le pouvoir urbain. Sont dégagées, notamment en Italie, les évolutions de l'oligarchie urbaine, contrôlée d'abord par les milites et les vassaux de l'évêque ou du comte, puis par les grands marchands, enfin par les serviteurs du prince lorsque celui-ci s'affirme. La méthode prosopographique précise les contours fluctuants de ces élites, dévoile les modalités de leur renouvellement - appuyées sur des stratégies complexes matrimoniales, commerciales, culturelles et politiques -, les hiérarchies et les conflits internes. Les pratiques de légitimation et de représentation du pouvoir dans et sur la ville, parmi lesquelles le jeu subtil de la renommée joue un rôle prépondérant, contribuent aussi à mieux cerner l'image d'eux-mêmes forgée par les puissants, mais aussi acceptée, non sans difficultés, par l'ensemble de la société urbaine.
Robert Delort se distingue par l'ampleur et l'originalité du champ de sa réflexion historique. Il a abordé, grâce à sa maîtrise des méthodes de la recherche historique les plus diversifiées, de la linguistique à l'archéologie, des statistiques à l'analyse littéraire et iconographique, aussi bien l'histoire économique, sociale et politique du Moyen Âge, que celle des comportements ou encore de la biologie des espèces animales. Il n'est donc pas étonnant que Robert Delort ait orienté ses recherches et celles de ses élèves vers l'histoire des relations de l'homme avec son environnement, histoire dont il fut l'un des pionniers. Il a donné en particulier une impulsion décisive à l'histoire du monde animal. De plus, en élargissant la réflexion à la fois sur le plan chronologique et géographique bien au-delà de la période médiévale et de l'Occident européen, il propose une investigation globale du devenir historique qui séduit ses auditeurs et ses lecteurs en France comme à l'étranger. Le volume des études présentement offertes à Robert Delort par ses amis et élèves, s'ouvrant sur une préface de Jacques Le Goff, veut témoigner de la globalité méthodologique, thématique, chronologique et géographique de sa pensée historique.
Les actes du Xè Congrès international d'épigraphie grecque et latine sont un écho des échanges entre spécialistes venus de trente-cinq pays, qui se sont rencontrés à Nîmes du 4 au 9 octobre 1992. Les actes du congrès regroupent tous les rapports généraux, qui ont été demandés aux spécialistes pour chacun des aspects des thèmes retenus, et qui ont servi de fondement et de trame aux communications et aux discussions. Ils avaient été distribués aux congressistes sous une forme préliminaire. Ils sont ici réunis, enrichis de résultats et conclusions des discussions, et surtout de notes et appendices substantiels sur les sources et les bibliographies de chacun des sujets traités. Quatre rapports concernent l'épigraphie dans la Gaule du Sud en hommage à nos hôtes méridionaux. Le second thème, « Evergétisme et épigraphie » a donné lieu à onze rap- ports, correspondant aux périodes de l'histoire grecque, classique et hellénistique, puis à celle de l'histoire romaine républicaine et impériale, jusqu'à l'antiquité tardive et chrétienne. Les actes contiennent en outre une mise au point sur l'épigraphie juridique grecque et romaine. Une séance avait été consacrée aux applications de l'informatique à l'épigraphie. Comme il est de tradition, une importante section du présent volume est consacrée aux bilans régionaux faisant état des nouveautés, et aux informations sur l'avancement des grands recueils épigraphiques et prosopographiques. L'ouvrage débute par un hommage rendu à l'oeuvre scientifique de l'épigraphiste nîmois Jean-François Séguier. Ouvrage publié avec le concours de la ville de Nîmes et du conseil scientifique de I'Université de Paris I.
Le développement des grandes monarchies féodales de l'Occident et celui des grandes cités italiennes et allemandes rend dans toute l'Europe médiévale lancinante la question de l'identité nationale et/ou civique ; l'histoire, créatrice d'identité et de légitimité, devient un enjeu crucial. En même temps, le changement complet du statut de l'écrit dans la culture médiévale permet à un public plus large, souvent laïque, d'accéder directement à la connaissance historique. Cette situation nouvelle transforme profondément l'écriture même du texte historique que les auteurs ou leurs patrons vont adapter aux nouveaux besoins. Les études rassemblées dans ce volume font le point sur ces processus complexes ; elles sont issues du second colloque organisé par la Fondation Européenne sur l'Historiographie Médiévale en Europe.
La Bretagne ducale illustre l'ambiguïté d'une grande principauté, quasi rivale du royaume, et d'un prince qui se voudrait roi et qui s'arroge maint attribut de la souveraineté. Mais ailleurs, de I'Empire germanique à la péninsule ibérique, des principautés françaises au Milanais, surgissent des questions autour du thème fondamental du pouvoir, de ses fins et de ses moyens. Idéologie, hommes et finances, lignage, pays et peuple, image que veut donner le prince par ses tenues et ses résidences, rapports avec ses sujets, ses villes, sa noblesse et ses clercs, tels sont quelques-uns des points de vue que l'on trouvera présentés dans cet ouvrage. S'il n'est d'histoire que d'histoire de l'homme, dans sa chair comme dans ses comportements, le thème du prince et de son pouvoir dépasse de loin la sécheresse toute descriptive d'une histoire institutionnelle, pour devenir celle d'un homme mû tout entier par une ambition qu'il se doit de satisfaire au sein d'un « pays » et d'un peuple, qui lui en accordent ou non les moyens. Dépourvu de tout signe sacré et de tout attribut de souveraineté, le prince médiéval est le plus souvent étranger à la genèse monarchique de l'État moderne.
Peuplées de diables ou de sorciers, lieux de mille dangers, les montagnes constituent, au Moyen Âge, l'espace d'une altérité effrayante. Elles sont pourtant fréquemment traversées par les marchands et les pèlerins qui, par leurs voyages réguliers, démentent cet imaginaire de la montagne et prouvent qu'elle n'est en rien une barrière : l'amélioration de la circulation intramontagnarde, particulièrement dans les Alpes, est un apport fondamental de la période médiévale. Mais si la montagne est avant tout un espace vécu, les historiens s'interrogent sur les spécificités des sociétés qu'elle abrite. Une autre image vient alors à l'esprit : celle de Guillaume Tell, champion d'une communauté montagnarde qui résisterait, en tant que telle, à tout contrôle politique. Au-delà de la variété des cas étudiés, les actes du XXXIVe Congrès de la Société des historiens médiévistes de l'Enseignement supérieur public, réunis à Chambéry en mai 2003, proposent une réflexion d'ensemble sur les interactions de l'homme et du milieu montagnard au Moyen Âge et sur l'intégration du milieu dans le système de représentation des sociétés médiévales. La matière y est répartie en quatre thèmes principaux : la montagne traversée, la montagne gouvernée, la montagne vécue, la montagne imaginaire. Tandis que les géographes s'interrogent sur le concept même de montagne, les historiens médiévistes mettent à profit cette incertitude méthodologique pour questionner les spécificités des « sociétés de montagne ». L'émergence d'un ensemble de communautés plus ou moins autonomes constitue certes l'un des héritages majeurs de la période médiévale. Toutefois, ces communautés montagnardes ne vivent pas repliées sur elles-mêmes. Elles sont partie prenante d'un jeu complexe de pouvoirs qui les met aux prises avec les seigneurs locaux, laïcs ou ecclésiastiques, les villes parfois, et le prince territorial.
D'entrée de jeu, comme le souligne Adriaan Verhulst, se pose le problème des origines et de la formation du village, entendu comme un ensemble fonctionnel et communautaire, et non comme la simple juxtaposition géographique de bâtiments d'exploitation et de maisons rurales. Faut-il, en l'absence de sources écrites, attendre le Xè siècle pour voir naître un village stable, avec un terroir ordonné et articulé ? ou plutôt anticiper, en étant sensible au « frémissement » carolingien ? Problème d'origine donc, mais aussi de lien avec le cadre des paroisses, avec le château ou la motte. Rien, ou presque, n'est définitivement acquis. Mieux vaut, par modestie, s'intéresser à des cas concrets, à des régions restreintes, bien éclairées par un faisceau de sources : les husun de la marche supérieure d'Al-Andalus, les casaux et les bastides de Gascogne, les villages du Nord ou du diocèse de Coutances. On y voit vivre les villageois, périr ou se développer leur milieu de vie, s'épanouir les convivialités ou les violences quotidiennes. On y voit surtout une diversité extrême, qui oblige à refuser toute synthèse globalisante, toute généralisation hâtive. D'autant que les historiens des textes ne peuvent se passer de l'archéologie et d'une iconographie bien comprise. Elle seule restitue le cadre de la maison, la quotidienneté des villageois dans leur labeur et les liens étroits qu'ils entretiennent avec la terre.
L'histoire médiévale du Saint Empire romain germanique offre une séquence à la fois emblématique et singulière dans sa partie sud-ouest, entre Vosges et Forêt-Noire, l'Oberrhein : aucune unité politique pendant le siècle qui sépare la disparition des Staufen et la reconstruction impériale de Charles IV (entre 1250 et 1350 environ). Ce paysage politique émietté correspondait parfaitement à la géographie impériale. En revanche, l'Oberrhein montre une véritable cohérence dans son mode de vie, sa langue et sa dynamique économique. D'où vient cet étonnant paradoxe d'une entité de vie sans unité politique ? L'analyse des pouvoirs princiers, ecclésiastiques ou laïques tente d'expliquer dans un premier temps pourquoi il n'y eut pas de comte de l'Oberrhein. Puis, l'étude se porte sur les terroirs qui ont modelé une distribution et une occupation de l'espace, caractérisées par la densité et l'abondance. Le réseau des petites villes, enfin, évoluant d'alliances informelles en ligues, permet de comprendre l'originalité de cette région aux campagnes urbanisées et aux cités rurales. Cette séquence de l'histoire se termine par la réussite du regroupement territorial des Habsbourg, et le retour d'un pouvoir impérial qui va instrumentaliser en 1354 le réseau des villes en créant la Décapole.
Depuis les travaux de Michel Foucault et de Jean-Pierre Vernant, on sait dans quel contexte et sur quels fondements l'Antiquité a inventé le concept d'identité personnelle. Pour essentielle et intime qu'elle nous paraisse, cette identité a un cadre géographique - l'espace méditerranéen - et une histoire, c'est-à-dire un acte de naissance : elle n'a fini par devenir constitutive de l'identité individuelle que tardivement, après le IIesiècle de notre ère. Or, avant cette date, les historiens et les archéologues des mondes grec comme romain ont l'habitude de rencontrer des phénomènes culturels où l'identité communautaire règne sans partage et semble motiver en profondeur les actes les plus simples comme les plus complexes des sociétés de l'Antiquité. Aucune enquête systématique n'a été menée à ce jour sur ces phénomènes, sinon par certains archéologues qui sont portés à supposer, derrière les choix effectués par les artisans de telle ou telle cité, derrière la transmission ou l'adaptation de tel ou tel modèle, la volonté d'une affirmation identitaire de leur communauté d'origine. La culture matérielle, mais aussi mythique ou littéraire, devient un enjeu entre divers groupes qui, pour se différencier, élaborent un langage propre, caractéristique de ce qu'ils considèrent comme leur identité primordiale. Des historiens et des archéologues, spécialistes de divers horizons méditerranéens et de différentes périodes, se proposent de scruter quelques pistes de réflexions sur ce thème. L'identité communautaire et ses multiples manifestations constituent un champ historique important, à la définition duquel le présent ouvrage souhaiterait participer.
La mouline est une forge hydraulique de réduction directe, l'ancêtre de la forge à la catalane du XVIIe siècle. Elle apparaît autour des années 1300 en Languedoc où elle se diffuse avec rapidité et s'implante durablement dans les Pyrénées centrales. Autour de la mine de la communauté de Vicdessos, dans les montagnes du comté de Foix, s'organise ainsi une industrie du fer, pourvoyeuse d'acier, qui ne s'effondre pas avec la guerre et au contraire profite du retournement de conjoncture à partir de la seconde moitié du XIVe siècle. Le temps des moulines est donc aux origines de la mécanisation du travail du fer dans la France méridionale. Le cas de cette forge hydraulique illustre les modalités de diffusion d'une innovation technique, celles de son implantation durable puis de son abandon. La mouline a bouleversé les conditions traditionnelles de production ; elle a alimenté un marché qui dépasse la sphère locale ; elle a mobilisé l'intérêt des comtes de Foix qui ont su accompagner l'innovation par leur législation ; elle a imposé une redéfinition des droits d'usage sur le bois et le minerai qui a confirmé la force des maîtres de mouline au sein de la puissante communauté de Vicdessos et face aux comtes de Foix. Ainsi, cette histoire des techniques est également une histoire du travail et du pouvoir et renvoie à des interrogations toujours d'actualité.
Les historiens médiévistes se trouvent confrontés à des sources qui sont en latin jusqu'à la fin du Moyen Âge, même si la langue française entre dans la littérature puis dans la pratique à partir du XIe siècle. La langue latine ne cesse alors d'évoluer. Dès l'Antiquité tardive elle a acquis des traits propres qui la distinguent de celle que pratiquait Cicéron ; ses transformations se poursuivent en permanence dans les domaines de la grammaire et du vocabulaire. Il a paru bon de provoquer une rencontre sur la situation actuelle de 1 enseignement du latin médiéval en France et dans les pays voisins. Aux historiens médiévistes qui avaient accepté de faire part de leurs expériences se sont ajoutés les linguistes préoccupés de leurs contacts avec l'histoire. Les relations entre histoire de la langue et histoire de la société sont apparues plus étroites que jamais. S'est exprimé en particulier le besoin de fournir aux étudiants, voire aux enseignants et aux chercheurs, un lexique latin médiéval-français, dont les premiers jalons ont été posés au cours de la table ronde conclusive du colloque. Outre le regard jeté sur les bouleversements linguistiques qui se produisent entre les temps mérovingiens et la fin du Moyen Age, les participants du colloque ont proposé des expériences variées, où le vocabulaire, dans sa diversité et ses multiples facettes, prend toujours la première place, de la Catalogne à la Lorraine, de la cuisine à l'héraldique, des temps mérovingiens à l'automne du Moyen Âge.
À la vision d'un Moyen Âge replié sur lui-même et fractionné en mondes clos, les travaux du XXXIIe Congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, réuni à l'Université du Littoral Côte d'Opale en mai 2001, opposent le tableau vivant d'une société animée par la vigueur de ses échanges culturels. Donner et recevoir : le système de l'échange est évidemment au coeur de toute vie sociale au Moyen Âge. Il s'agit ici d'un échange de type particulier, où prime la dimension symbolique : de là sans doute l'accent mis sur les reliques, objets cultuels et textes sacrés. Les essais réunis dans ce volume tentent pourtant d'appréhender l'échange culturel dans toutes ses composantes, des plus matérielles (les lieux, les acteurs, les supports) aux plus idéelles (Comment mesurer une influence ? Qu'est-ce qu'une aire de diffusion culturelle ?). Ce qui est en jeu ici, c'est bien l'existence d'un système de communication médiéval, qui associe étroitement la parole, le geste et l'écrit, et permet, grâce à l'intensification des transferts culturels, de voir se dessiner l'ébauche d'une culture européenne.
Où commence l'étranger dans la société médiévale ? comment y vit-on en étranger ? peut-on au Moyen Âge supporter « l'autre », celui qui n'est pas au village, de la ville où on naît et travaille, celui qui ne parle pas la même langue ? Ce sont les questions, si fort d'actualité, qui ont servi de trame aux travaux du XXXe congrès de la Société des historiens médiévistes de l'Enseignement supérieur public, accueilli en juin 1999 à Gttingen, lieu hautement symbolique, par la Mission historique française en Allemagne et l'Institut Max Planck d'histoire. Les communications, prolongées par les conclusions d'Otto Gerhard Oexle, font le point sur la manière dont les hommes du Moyen Âge concevaient l'altérité. Les pratiques, les institutions, et aussi l'imaginaire ont contribué à faire de l'étranger une figure marquante de l'ordre social. Mobiles par vocation ou par nécessité, marchands, hommes d'armes, hommes d'Église, intellectuels et artistes ont suscité et façonné des manières d'être, des lieux de rencontre, des statuts codifiés, mais aussi des comportements de méfiance et de rejet, dans un constant va-et-vient entre exclusion et intégration.
Les communications rassemblées dans ce volume, qui furent présentées au congrès international de Montréal-Ottawa en mai 2002, montrent que l'histoire de l'information au Moyen Âge est en pleine mutation. Il ne s'agit plus seulement d'étudier la diffusion des nouvelles pour mieux saisir les arcanes de la propagande ou de la rumeur, et la formation d'une éventuelle opinion publique, mais de comprendre comment les différentes pouvoirs, rois, princes, villes, communautés se sont approprié l'information jusqu'à en faire une manifestation de leur honneur. L'information prend alors son sens médiéval le plus strict pour être vécue comme une enquête, une instruction aux exigences techniques, bref comme une quête de la vérité. Son dévoilement est soumis à un certain nombre de codes, qui lui confèrent une légitimité, voire même une véritable sacralité. Aux rituels nécessaires participent, aussi bien que les émetteurs et les récepteurs, les intermédiaires que sont les messagers, les hérauts, les crieurs. Malgré sa fragilité, due aux conditions matérielles auxquelles elle reste toujours soumise - temps troublés, insuffisance des moyens mis en oeuvre, difficulté de contrôler la « fausse nouvelle », qui engendre la méfiance -, l'information au Moyen Âge contribue néanmoins à poser les fondements du lien social et à transformer le simple individu en détenteur de « vraye science », selon l'idéal de prud'hommie généralisé depuis le xiiie siècle.
Passer devant un juge pour régler un conflit de couple est aujourd'hui chose banale. Mais banal ne veut pas dire récent. Le phénomène a une longue histoire, retracée ici dans le cadre de l'Europe occidentale préindustrielle, des Pays-Bas à l'Espagne et à l'Italie, de la France à la Roumanie, sans négliger les évolutions de la diaspora juive installée au sein de la société chrétienne. Partout, les infractions possibles à la loi qui définit le mariage se durcissent et les procès se multiplient devant les tribunaux laïques ou ecclésiastiques. Rapts, viols, mariages clandestins, adultères et toutes les formes de violences conjugales sont autant de chefs d'accusation maniés par la justice, mais le plus souvent à la demande du couple ou de sa parenté. La question est bien de savoir comment et pourquoi la justice a pu être utilisée, voire instrumentalisée comme une arme dans les querelles matrimoniales, et quel regard a pu être porté sur ces conflits où s'est en particulier joué le sort des femmes. « Le voici, cet amour conjugal, pour une fois exhibé au grand jour, sous l'effet des crises qu'il rencontre, et à l'aide d'un tribunal pour en donner les contours. Même si les arguments sont biaisés par le maniement de la norme, il existe dans ces discours une souffrance humaine qui crie le désir d'une vie de couple réussie, au-delà du simple accomplissement d'un échange codé. Et ce cri révèle un espace de liberté que la justice permet d'exprimer, y compris et d'abord pour les populations ordinaires. C'est là le plus bel enseignement de cet ouvrage tout en finesse, qui ne craint pas de mettre l'accent sur des valeurs médiévales trop souvent malmenées, faute d'avoir su écouter la parole des plaignants. »
Cette enquête historique sur les conflits familiaux s'appuie sur des sources antiques longtemps envisagées isolément, le théâtre, les plaidoiries judiciaires et les élaborations philosophiques de l'époque classique athénienne. De Médée mère infanticide au tyran platonicien incestueux, de Socrate responsable de l'émancipation des fils athéniens à Démosthène le pupille spolié, du fiston comique dépensier à la jeune fille héritière délaissée, le conflit familial est un motif récurrent dans la cité démocratique. Conjugalité, fraternité, consanguinité, parentalité, autant de relations qui, interrogées au prisme du conflit, mettent en lumière l'irréductibilité et la fragilité des liens familiaux. Les violences familiales, refoulées et dénoncées, futiles et meurtrières, divines et si humaines, déchirent l'harmonie du foyer athénien mais aussi l'édifice civique. Dans l'Athènes classique, la frontiè
Les Grecs paraissent avoir conçu le monde idéal sans femmes. Pour résoudre la contradiction entre l'utopie d'un monde exclusivement masculin et la nécessaire présence des femmes pour perpétuer l'espèce, ils ont produit au moins deux types de discours relatifs à la paternité : des mythes donnant à voir un rêve, celui d'une paternité exclusive qui évincerait les femmes de leur pouvoir de reproduction ; des théories biologiques depuis les Présocratiques jusqu'à Aristote, qui, tout en admettant, à des degrés divers et sous des modalités variables, la participation des femmes au processus de génération, déprécient cependant la maternité au profit de la paternité. Ces deux formes de représentations mettent en évidence le phantasme de pouvoir se reproduire seul, ce que l'on peut appeler le complexe de Zeus, tant ce dieu semble en avoir été particulièrement investi. Ce complexe, dans lequel s'exprime une volonté de puissance par le déni de la maternité, manifeste que les Grecs ont pensé la paternité sous la catégorie du pouvoir.
Le petit peuple est le mal-aimé de l'histoire, soit que l'historiographie lui préfère les élites à qui profite leur propre discours, soit qu'elle le pousse en ses marges jusqu'à donner à ce très grand nombre la figure de l'exclu, soit qu'elle le qualifie de pauvre pour en faire un intermédiaire privilégié entre Dieu et les hommes. Pourtant le petit peuple existe au sein même du commun, et il se nourrit autant de la faiblesse de ses revenus, de ses souffrances et de ses aspirations que du jugement que portent sur lui les autres membres du corps social. Ces quarante-huit communications ont donc eu à coeur de cerner le vocabulaire complexe qui désigne le petit peuple au Moyen Âge, de décliner les perceptions d'une réalité sociale qui, loin d'être lisse, laisse apercevoir des strates internes, juridiques, économiques, culturelles, n'excluant ni des pratiques communes, ni la possibilité d'ascensions sociales, ni une certaine liberté. Elles se veulent un bilan sur les recherches en cours et une ouverture pour une histoire qui ne réduise pas la société médiévale à ses élites ou à ses marges. Si le pouvoir a été confisqué au petit peuple, sa capacité d'agir et de participer à l'équilibre social n'en demeure pas moins vivante. De ce livre, notre vision du petit peuple de l'Occident médiéval sort profondément renouvelée.
Croisade, Reconquête, Drang nach Osten. Autant d'expressions contestées aujourd'hui par les historiens, mais qui n'en expriment pas moins différentes modalités d'un phénomène de grande ampleur : l'expansion occidentale au Moyen Âge. Du XIe à la « première mondialisation » de la fin du XVe siècle, ce vaste mouvement aura poussé pèlerins, marchands et chevaliers des rives de la mer Noire jusqu'aux conquêtes latines de Syrie-Palestine. C'est cette histoire passionnée, et souvent obscurcie par les arrière-pensées idéologiques, qu'éclairent les actes du XXXIIIe congrès de la Société des historiens médiévistes de l'Enseignement supérieur public, accueilli en mai 2002 à la Casa Velasquez, à Madrid. Ils permettent de mesurer tout ce qui sépare l'expansion médiévale de la colonisation moderne, dont la péninsule Ibérique fut l'un des premiers acteurs. Cela se vérifie tant du point de vue des fronts de la conquête, orientés au Moyen Âge vers l'Est et le Nord tout autant que vers le Sud, que du point de vue de ses conséquences territoriales, n'affectant que marginalement le peuplement. L'expansion occidentale ne saurait se réduire, au Moyen Âge, à l'élan inexorable d'États conquérants. Les études réunies ici permettent de restituer ce mouvement historique global dans la diversité de ses acteurs, dans la complexité de ses motivations et dans la variété de ses rythmes. Il en résulte une compréhension à la fois plus contrastée et plus sûre d'un fait historique qui appartient, qu'on le veuille ou non, au socle de l'identité occidentale.