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Parmi les « grands » Latino-Américains, Alejo Carpentier, mort à Paris en 1980, me paraît tenir une place particulière. D'abord par ses origines mêlées, par ce vrai métissage de celui qui est né à La Havane d'un père français et d'une mère d'origine russe. Cette ambivalence détermine toute son oeuvre. Nul mieux que lui n'exprime la déchirure de l'homme qui, appartenant à deux hémisphères, n'est plus de nulle part. Réussite sans équivalent d'écriture baroque, Le Royaume de ce monde ou Le Siècle des lumières exaltent l'espoir de l'homme aux prises avec l'Histoire. Plus j'ai avancé dans la relecture d'Alejo Carpentier, plus de son exil d'étudiant révolutionnaire à Paris, dans les années trente, à son engagement dans la révolution castriste, j'ai vu se confondre la vie de l'auteur avec son oeuvre. Prenant le parti des Indiens et des esclaves venus d'Afrique, ses romans et ses nouvelles nous mettent en face de nos conquêtes et de nos incertitudes. Hors de nos frontières romanesques habituelles, ils sentent le rhum et la poussière. Ils charrient l'odeur de l'or et du sang répandu.
L'homme disparaît sous la légende : poète de grand chemin. Le rail, le rhum et les rafiots. Hollywood, la pègre, les Années folles. La forêt vierge. Cendrars. Le reporter lyrique. L'amiral à l'encre bleue, passager clandestin des lettres, tout barbouillé d'outremer et d'indigo. Le baroudeur en nage qui troqua les odes au rossignol contre un hymne à l'aéroplane. L'ami des peintres : Léger, Delaunay, Chagall, Modigliani, Soutine. Le poète qui détecta le génie du siècle : l'électricité, le jazz, la pub, le shrapnel, le cinématographe. Je vous invite à rencontrer un autre Cendrars : violent, solitaire, mystique, désenchanté et pourtant amoureux de la vie. Des voyages, quels voyages ? A-t-il jamais cru lui-même à son personnage d'aventurier mirobolant ? Cendrars a transformé les circonstances de sa vie réelle en trajectoire idéale, en destinée. Il a beaucoup vécu, beaucoup rêvé, beaucoup menti. Reproche-t-on à Picasso ou à Braque d'avoir menti sur la forme d'une guitare ? On croit connaître Cendrars. Mais qui était Blaise sous son panama de bourlingueur des Tropiques. F.F.
On a popularisé un Borges « écrivain fantastique » ; on a commenté ses thèmes d'élection, la Bibliothèque, les labyrinthes, la circularité du Temps, les jeux de miroirs. Or plus je le lisais, plus il me semblait que le dilettante Borges, apparemment si indifférent au réalisme, si réfractaire à toute idée d'« engagement » de l'écrivain, parlait bel et bien de nous et de notre siècle. C'est la conviction que j'ai voulu faire partager : sans jamais poser à l'intellectuel et au maître à penser, Borges oppose aux croyances variées de son temps - marxisme, freudisme, rationalisme, scientisme - une persistante révocation en doute. En envisageant les hypothèses métaphysiques les plus étranges, en nous promenant dans l'histoire des religions et des hérésies, des révélations et des inquisitions, il nous renvoie à nos superstitions, à nos pseudo-certitudes, à nos intolérances. Il nous incite avec humour au réexamen de nos convictions les plus ancrées. C'est un sceptique ; un contestataire, en somme. Nous avons plus que jamais besoin de lui. F.T.