LITTERATURES
Au palais de Mycènes, Clytemnestre côtoie tous les jours Kilissa, une esclave qui vit dans l'ombre. Leurs voix, leurs yeux, leurs regards se croisent et se répondent. Entre les deux femmes qui vivent dans un contexte de guerre, de séparation, d'injustice et de désespoir, la reconnaissance des sentiments et la compréhension se faufilent. Au-delà des personnages antiques, les interrogations, les douleurs, les joies et la recherche de justice ont des accents intemporels.
Les photographies d'Éric Colombo sont une invitation à saisir la beauté du monde, inattendue et émouvante. Elles n'ont qu'une ambition : opposer l'attrait de la lumière à la tentation du désoeuvrement. Les textes, qui leur font face, en disent l'essence et l'enchantement.
Tout commence par une petite annonce que Guillaume Ledoux découvre par hasard en épluchant des légumes dans sa demeure solitaire de la campagne normande. L'annonce a été passée par les copines de Louise Bouzon, secrétaire à Namur, qui n'a aucune envie de se marier. Nous sommes en 1978. Au fil des ans, quels liens vont se tisser entre Louise et Guillaume, entre leurs proches, Charlotte, William, Thérèse, Juliette et la jeune Zazie ? Dans ce roman à sept voix, chaque membre de cette famille compliquée raconte les évènements à sa façon : les fuites, les silences, les secrets et en toile de fond, les soubresauts du début du 21e siècle qui conduiront au « jeudi rouge » de juin 2020.
Dès l'origine la pratique hospitalière se réfère à une instance divine. Pourquoi se placer sous la férule des dieux ? Pourquoi lien social et religion ont-ils à voir ensemble ? Quels sont les mythes qui viennent illustrer et dire l'articulation de l'humain et du divin ? Telles sont quelques-unes des questions posées par ce livre qui s'intéresse au discours et aux représentations de l'hospitalité. « Copyright Electre »
"Ici et là" est le premier ouvrage de Michel Butor, illustré par dix collages de l'auteur lui-même. Ces illustrations ont pour motif la mappemonde, qui fit tant rêver Rimbaud, Baudelaire, ainsi que tous les enfants « amoureux de cartes et d'estampes ». "Ici et là" est un livre où la notion même de genre littéraire est en péril : tissu de textes, poèmes, journal, fictions, épopées réécrites, élégies, entrelacs de souvenirs et de choses vues lors de périples au long cours. Autant d'images captées, capturées par la mémoire, ou fixées dans l'instant, au centre de Brooklyn, dans les vestiges de Pétra, ou la médina de Tunis. Le lecteur est intronisé compagnon de route du poète, il le voit réagir à la beauté d'un paysage coréen, autant que s'interroger sur le destin des indiens d'Amérique. Si, parfois, il lui prend l'envie de réécrire la traversée de la Mer Rouge par les Hébreux, le lecteur est invité à communier dans le merveilleux langagier du vieux mythe universel. Soudain, devant l'église d'Auvers-sur-Oise, le poète devient Van Gogh, épouse chaque geste, chaque pensée intime du peintre à l'oreille coupée. Un peu plus loin, le voilà qui médite sur le désert, où il décèle en germe l'éclosion de toute civilisation. Ou sur une aurore boréale en Alaska, qui lui inspire certaines de ses plus belles proses poétiques. Quand Michel Butor fait sa moisson de « paysages choisis », qui sont aussi - bien souvent - des visages, quand il glane des images, c'est presque toujours pour les offrir à quelqu'un, ou en souvenir d'une balade avec un ami, que cet ami s'appelle Georges Perros, Claude Simon ou qu'il soit jeune Bédouin croisé par hasard. Lire "Ici et là", c'est se souvenir que la planète n'est pas uniquement, n'est pas essentiellement un décor de journal télévisé, un immense laboratoire de scoops en tous genres, destinés à flatter la mauvaise curiosité ou à exacerber le sentiment d'impuissance du genre humain. Michel Butor, dernier vates itinérans dans une société rongée par la lèpre médiatique, transfigure le monde, le réenchante, nous le fait voir à travers mille détails, autant que dans une perspective trans-historique, et nous réapprend à l'aimer.
Comment s'inculquent le bon et le mauvais, l'authentique et le faux, le "mangeable" et "l'immangeable", comment doit-on faire honneur à une table et comment, aussi, s'apprend, après l'abondance, la privation ? Mon grand-père Victor était cuisinier, artisan exemplaire, véritable artiste à son insu. Avec lui, notre ordinaire devenait exceptionnel. Nous nous régalions de ses plats avec un respect presque religieux et nos papilles atteignaient l'extase. Ma mère se mit en quatre toute sa vie pour être à la hauteur. Mon père jouait au gastronome distancié mais à cheval sur les principes, et moi, je faisais sans vergogne le "petit difficile". Tels étaient les principaux rôles de cette comédie de la sainte table et de la communion. Sans compter quelques comparses, pitoyables gâte-sauce, qui nous servaient de bouffons.
En juillet 1889, accompagné d'une jeune femme élégante et voilée, Freud se rend à Nancy afin d'améliorer sa technique hypnotique auprès de Bernheim et de Liébault. C'est le moment où à Nancy, Barrès mène une campagne électorale nationaliste et raciste. « Copyright Electre »
Jean Gillibert moud les poncifs et, de son écriture fulgurante, il nous donne à réfléchir sur la "raison" et ses "raisons" ; il voudrait qu'on valorise " l'événement, l'amour et non les attributs du manque". Pour "s'enraciner", il faudrait d'abord songer à "s'endéraciner", selon le mot de Marc Bloch, et d'ajouter ces mots de l'historien : "Quelque puisse être le succès final, l'ombre du grand désastre n'est pas près de s'effacer."
Une femme, Andrée Amour - quel nom ! - écrivaine pour la jeunesse, est en pleine rupture amoureuse. Enfant d'un couple mixte, fille de l'absence et du silence - ceux du père - elle a construit seule sa vie et ses rêves jusqu'au jour où... Le fantôme du père, décédé depuis dix ans, revient. Que vient-il faire ? Si longtemps après ?
Les six nouvelles de ce recueil ont en commun le thème de l'écriture, thème abordé de différents points de vue et sous différents angles. De Diotime et Diotime à Insomnie en passant par Histoire d'Oo, ces variations sur le thème de l'écriture jouent sciemment avec le langage : anagrammes, énumérations, choix d'une lettre initiale prépondérante, euphonie, et différentes contraintes que s'est imposé l'auteur avec jubilation.
Il s'agit d'un roman d'amour intense et émouvant. L'écriture, tendue et contemporaine, a su juguler, par sa grâce, le péril du mélodrame. Un premier grand amour. Un avenir éclatant. Un accident. Une trahison. Deux vies sabotées. Errance de Léna et de Jean, vingt ans durant, tour à tour victimes ou bourreaux. Subir. Agir. Vaincre?
Qu'il se trouve en Egypte, en Inde, en Italie, ou au Kurdistan, Didier Mansuy, humant l'aventure humaine, n'oublie ni sa perspicacité, ni son don d'analyse auxquels se mêle souvent une troublante dimension fantastique. Drôlerie, humour, circonstances picaresques ponctuent le recueil ; et si "toujours l'inattendu arrive", les surprises qu'il nous ménage gardent sans cesse un lien avec la fatalité mystérieuse qui articule souvent nos vies.
L'amour qui nous entoure qu'il soit de nature homosexuelle ou hétérosexuelle est entaché de prototypes séculaires. Lorsque l'amour surgit chez un être, la nouveauté en est insupportable. Réduire cette impulsion amoureuse au plus bas niveau, telle est l'opération d'accalmie et de confort. Le fond de l'amour est nécrophile.
Les huit nouvelles de ce recueil mettent en scène des histoires d'amour. Le petit garçon, fasciné par la vie des Saints ; l'ouvrier qui aimait tellement admirer son corps ; Abdallah qui dansait la vie ; David écartelé entre transgression et respectabilité ; ce prince magnifique venu du sud, torturé par les siens - tous n'aspirent qu'à un espoir : aimer en paix. François G. Bussac, familier de la diplomatie culturelle, lecteur, à haute voix, a récemment publié Le Jardinier de Metlaoui, Les Nouvelles de la rue Linné.
Après L'Éternité pliée, La Rivière entre les doigts, Graine de lumière, voici le quatrième tome du journal monumental d'Henri Heinemann, Dialectique de l'instant. Comme dans ses précédents volumes, l'auteur fait défiler une France si proche et, déjà, sur le point de sauter une fin de siècle dont nous connaissons l'impact sur notre vie actuelle, quels qu'aient été les changements foudroyants opérés par le début du XXIe siècle. Heinemann nous conte un quotidien que traversent réflexions, voyages, lectures.
Un dimanche après-midi, le narrateur, auteur à succès, rencontre Stéphane. Voici Héloïse, vieille dame un peu râleuse, Marc, qui aurait tout pour être heureux, Vivien et Antoine, qui se reluquent gentiment. Manège des sentiments que chacun, mène à sa manière. Le fond de ce livre : nous guider au coeur du mystère qui vit en nous.
Dans ce second volume, Henri Heinemann nous offre le journal qu'il tint en ces années-là avec une formidable fluidité dans l'expression et une lucidité extrême. On traverse la France des années Giscard, ses espoirs, ses flambées ; on y rencontre les écrivains de ces années-là. Son document a l'épaisseur des dits humanistes ; il est également la photographie d'une certaine France.
Le journal littéraire s'élève à la qualité de chef-d'oeuvre quand son auteur a su associer, à l'écriture quotidienne, la réflexion et le style. Ainsi en est-il de L'Eternité pliée d'Henri Heinemann. Avec ce troisième volume, Graine de lumière, l'auteur élargit les frontières de son continent. De 1979 à 1983, défile une France qui semble lointaine, tant le nouveau siècle a foudroyé quasiment nos anciens réflexes historiques et culturels. D'où l'impression de toucher un édifice que prolongera, en 2011, le tome IV, Dialectique de l'instant (1984-1986).
Qui sont les vingt-quatre écrivains de ce recueil ? Certains vivent à Cuba, d'autres pas. Certains sont dissidents, d'autres pas. Certains sont jeunes, d'autres... moins. Certains, diffusés de par le monde, traduits, restent inconnus dans leur pays natal. Tous évoquent Cuba, certains directement, avec une double casquette d'écrivains et de journalistes ; d'autres, la plupart, empruntent des chemins de traverse.
Dévasté par la disparition de sa mère euthanasiée, le héros, cadre trentenaire, s'enfuit à Madrid. Il y rencontre un vieil homme qui, seul et à mains nues bâtit une cathédrale... Une histoire extraordinaire en forme de quête spirituelle, par un écrivain que la critique a comparé à Christian Bobin, Khalil Gibran ou à un Paulo Coelho qui aurait de la grâce.
Naïf et subjugué, le narrateur de ce roman est un raporta au village; le premier à s'être agrégé, venu d'ailleurs. Les lieux qu'il traverse lui procurent mille occasions d'attiser ses passions ordinaires pour les paysages décousus, les mégalithes, les fontaines et les créatures qui semblent les hanter. "Pays d'oïl, Pays d'oc"... C'est une curieuse façon de dire, aujourd'hui, mais ce rêveur de langage, saute-frontière, dit curieusement les choses...
Vingt-sept lieux où la trace mauve, stigmate, va se former comme un fil de vie, forgé par une Ariane et tenu par le héros, Conrad. Trader devenu peintre, il plonge au pays des harceleurs et tente de préserver le manuscrit de la Voie lactée. Dans la calme abbaye de Rosamonde, Conrad recherche le sens caché du manuscrit et part jusqu'à Alexandrie pour comprendre. Ce long voyage, parsemé de morts soudaines, désamorce l'intrigue et renvoie le lecteur aux arcanes de la vie.
Ce roman aurait pu s'intituler "l'épopée du langage". Qui en serait le héros? Celui qui se sert goulûment de tous les mots du Plus Petit Larousse, afin de raconter ses aventures - ou ne serait-ce pas le Mot, le Maître absolu? Ce roman est une allégorie, ironique et tendre, moins de notre système de pensée que de la raison raisonnante de qui, pourtant, flue entièrement notre rapport à l'autre.
Le narrateur pouvait-il imaginer, en s'engageant, à cinquante ans de distance, dans le récit de l'enchantement de ses sept ans, que l'expérience, creusant son lit entre névrose et poésie, préparait le Nouveau monde du dernier tiers de son existence ?
En suivant d'un regard amusé les aventures imaginées de ses voisins, le Capitaine, narrateur à la plume alerte, nous promène, chemin faisant dans cet antique et savant quartier du Ve arrondissement où fleurit le Jardin des Plantes. À la poursuite de mystérieuses petites Japonaises. Ces nouvelles sont illustrées par Nabil Bouzouaya François G. Bussac, est familier de la diplomatie culturelle. Auteur de Le Jardinier de Metlaoui, de Les Garçons sensibles.
Venue approfondir ses investigations sur les lieux et les gens, et concevoir un livre, une femme entame un travail de réflexion sur elle-même. Le livre ne progressera jamais au-delà de l'idée de sa création, mais c'est une compensation : il contrebalance le sacrifice de soi à la famille, les vies parallèles d'un homme et d'une femme qui restent étrangers l'un à l'autre jusque dans l'étreinte amoureuse. Entre déception et colère, l'autodafé est le premier pas vers le dépassement de soi et l'autonomie de la pensée. La mer du Nord fascine. Telle une somnambule, la femme marche vers la mort, mais dans un ultime sursaut, elle revient auprès de son mari. Ce compromis avec la vie, elle l'arrache afin de tenter une survie possible dans la conscience de l'autre.
Depuis la disparition de sa mère, Fée n'existe pour ainsi dire plus. Pour quitter son isolement, elle fréquente Vivien et Alain, des camarades de lycée. Vivien, qu'elle aime mais qui menace de la lâcher, pris entre l'amour et le besoin d'écrire, et qu'Alain voudrait bien garder pour lui seul. Fée leur raconte une histoire qui pourrait être la sienne, des mots qu'elle sème, entre rire et douleur, dans l'espoir que Vivien en tirera un roman et qu'ainsi, pour lui comme pour elle, elle existera enfin...
Comme un archipel, "Îles sans océan" se veut un portrait en creux de l'auteur offrant un paysage intérieur avec ses préférences, ses détestations, ses fixations, voire ses obsessions. Pour Patrick Corneau, le titre "est une image paradoxale évocatrice de solitude, de séparation, d'isolement, d'incomplétude, peut-être une représentation du monde", le monde tel qu'il le voit et l'élucide par l'écriture. Ces îles cherchent leur océan, symbole de ce qui pourrait leur rendre une raison d'être, une plénitude, une harmonie.
Entre un troquet de banlieue et les rêves de jeunesse, Les bêt' à gaz raconte l’apprentissage de la vie d’une jeune fille, entre bac à préparer, premier amour et expérience communautaire déjantée.
Les Lettres à Cécile forment un livre placé sous le signe d'une liberté subjective absolue : prenant prétexte des aveux ou partis pris qu'autorise le genre épistolaire, l'auteur s'y raconte en même temps qu'il donne à partager ses goûts, ses passions littéraires et ses colères. Ce livre en un sens effrayant mais souvent fort drôle constitue une leçon d'optimisme. Les « grands écrivains » y apparaissent moins comme des monuments culturels que comme des frères d'armes et parfois des amis : Flaubert puis Nietzsche viennent ainsi montrer leurs rages comme apporter leur soutien. Les portraits de femmes se suivent, un psychanalyste est alcoolique, un autre est efficace, Mozart reste le dieu. Et de tout cela seul un certain amour finit par triompher.
Une vie s'écoule doucement à la campagne, dans un entourage exclusivement féminin : grand-mère, mère, soeurs, des femmes qui ne sont presque pas des êtres, mais la nature, l'espace illimité, l'imaginaire. « Copyright Electre »
« Ma mère me disait d'entrer dans l'eau. C'était très froid et j'avais peur des vagues. Ma grand-mère m'ordonnait d'avancer dans la mer. Et je pleurais. C'était à Saint-Malo. Juste au début de la guerre. J'avais trois ans. Alors un Allemand, derrière moi, m'a prise dans ses bras, et m'a élevée au-dessus des vagues, au-dessus de tout. Et j'ai même vu deux grands oiseaux blancs. Un Allemand. À Saint-Malo. Avec les remparts au seuil de la plage. Début de la guerre juste. C'est ce jour-là, à cet endroit, que je suis née, à trois ans. Il chantait des paroles très douces. Après, la guerre fut un rêve. Un beau rêve d'enfance, inavoué, secret. »