La petite blanche
Avec une force d'écriture décuplée, emportée par des furies animales qui la font replonger dans l'univers cru d'Oss - où s'était révélée l'unicité de son imaginaire -, Audrée Wilhelmy livre un conte de pleine maturité dont les filets érotiques et les parfums iodés ensorcellent. Noé, dite la Petite, mène à corps perdu cette amorale histoire de trinité masculine - de père, de fils et d'ours. Personnage initiatique par qui les autres s'accomplissent, elle fait ici la rencontre d'Emessie fils, un vendeur de bonbons ambulant qui traverse chaque année le continent du nord au sud derrière le cul de sa jument.Ce texte fin comme l'ambre donne à nouveau la mesure d'un talent qui remplit déjà hautement ses promesses.
Quatre années au cœur d’un refuge pour hommes sans-abri : Un lourd manteau restitue, sans fard ni misérabilisme, les voix de ceux que la société préfère ignorer.
Sarah-Lou, 18 ans, découvre la ville et ses dangers. Après une soirée qui tourne au cauchemar, son amie Alice disparaît et les soupçons se tournent vers elle. Qui croire quand la réalité se brouille et que les visages perdent leur sens ?
Entre mémoire et oubli, Anne s’en va explore ce qu’il reste d’une existence quand le corps et l’esprit s’effacent.
Matane, un an après sa disparition. Johanne Fournier y écrit le deuil de l’aimé, entre la neige sur le toit, les chaises dans la rivière et le traversier qui ne ramène plus personne.
La vie intérieure de Camille, fillette de banlieue sans histoire, est aussi rocambolesque que sa vie extérieure est commune. Mais arrive l'adolescence et la mort, qui était déjà une obsession, devient alors une idée fixe. Camille, croyant la sienne proche, crée un journal où elle envisage les différentes manières de mourir, façon pour elle de conjurer le sort.
Une femme sans nom, marquée par la rage et la brutalité, erre dans un monde où la violence est sa seule langue. Danielle Fournier signe un roman poétique et implacable sur la haine de soi et la quête d’humanité.
Plus personne ne joue de l'orgue ténébreux dans l'étable, plus une bête n'y crie, mais il y a des rythmes qui ne s'interrompront jamais.Ils n'ont pas de nom, ces enfants nés sur une ferme, dans un paysage vaste, déployé, sans commencement ni fin. Ils sont, filles et garçon, « de la même peau ». Dressés pour obéir, pour endurer, ils partagent le même fonds obscur, la même « fierté de souffrir ». Pendant que le frère fait des anges dans la gravelle, les filles, les unes après les autres, partent à la ville. Mais elles restent, malgré elles, enchaînées aux terres plates et râpeuses, reliées par les nerfs, par les fils électriques, à la colère qui crépite.Dans une langue d'une âpre beauté, d'une clarté saisissante, Audrey Lemieux donne à ce portrait de famille des couleurs tragiques et fabuleuses.
À travers une mythologie sensible et foisonnante sont racontées deux lignées familiales aux forces telluriques divergentes. Celle d'Henri, grand-père pharaon qui a fait bâtir sur les berges de Valleyfield son décadent monument funéraire, dont la narratrice revisite les joyaux kitsch, les culs-de-sac et les antichambres ; et celle de Jeanne, grand-mère louve qui, s'appropriant sans distinction le sauvage comme le sacré, règne sur son palais de LaSalle, ses forêts et ses ménestrels, ses deuils et ses fantômes.Dans l'inventaire des artéfacts de l'enfance, dans les ruines des demeures liquidées, Amélie Hébert Saint-Ours dévoile la magnificence trouble des origines.
À quinze ans, forcée de s'exiler avec sa famille dans un hôtel de campagne acheté par ses parents, la narratrice voit surgir les obstacles devant son désir d'apprendre. Celle qui se promettait un avenir auquel elle accéderait par les études se retrouve dans une fiction sordide, faite de services obligatoires, de buveurs invétérés, de sorties arrangées avec des maris potentiels dans d'autres hôtels de campagne. Fille à vendre, elle ne souhaite qu'une chose : regagner Montréal et faire de sa vie une oeuvre d'art.Dans ce court mais puissant récit, France Théoret exprime toute l'emprise du patriarcat traditionnel au Québec.
Les vingt-six lettres de l'alphabet servent à énoncer et à dénoncer l'univers et les chimères de Constance. Étudiante à l'usine des savoirs et des désillusions, elle rêve d'un monde où tous les êtres seraient libres au superlatif. Sainte Constance, comme l'appelle son père, priez pour nous, car le monde est au bord du gouffre, et la mort rôde partout, sans jamais réussir à consoler l'inconsolable.
Peut-être parce que leur corps a été formé au creux de chairs féminines, les écrivains issus de la tradition judéo-chrétienne ont souvent eu le plus grand mal à reconnaître que leur esprit a également subi l'influence des femmes. Fantasmatiquement, la généalogie de la littérature occidentale ressemble pas mal à l'hilarante entrée en matière de l'Évangile selon saint Matthieu : une chaîne ininterrompue d'hommes engendrant des hommes.Normand Chaurette, au contraire, clame joyeusement depuis toujours sa dette envers les poétesses, autrices de théâtre et romancières, ses mères et grandes soeurs en littérature. Voici son Tombeau pour Marie-Claire Blais. Rarement une déclaration de dette aura pris la forme d'un chant aussi puissant : il se déploie tel un opéra de Mozart, alternant gravité et allégresse, car Normand est musicien dans chaque cellule de son âme. Et lorsqu'en terminant cet hommage à l'été 2022, il avoue trouver que « c'est long d'attendre, d'attendre après la mort », et se demande : « En quel jour vais-je me joindre à mon tour à ceux que j'aime ? », on pleure. On pleure et puis on ramasse la dette de reconnaissance, on remercie Normand Chaurette qui remercie Marie-Claire Blais, et on poursuit la ronde. Le Tombeau est une danse.Nancy Huston
Désabusé, narcissique, fragile et tourmenté, le narrateur d'Eschatologie plane au-dessus de la vie, contemplant le monde du haut de sa solitude. Misanthrope qui voyage en première classe là où le travail le mène, il collectionne les faits divers incroyables et les aventures sans lendemain. Quand il se retrouve, comme tous les autres, confiné chez lui, il croit assister à la fin d'un monde, la fin de son monde.Avec son humour grinçant et son regard extralucide, Guillaume Lambert trace le portrait d'une époque de cruels paradoxes.
Dans un centre d'hébergement, une femme fait la rencontre d'un homme affable, à la trajectoire énigmatique. Il oublie les noms, télescope les lieux et les époques, mais retient les visages et des fragments de ses mille et une vies. Au fil de l'écoute, la narratrice se laisse entraîner dans cette mémoire vivace et sinueuse.Mue par le désir de s'imprégner des paysages de sa terre natale, elle entreprend un voyage au pays d'Homère. Les paroles de l'homme l'accompagnent au long de ce périple, faisant écho aux scènes dont elle est témoin.Rendez-vous sur la colline raconte une ouverture, une présence, une reconnaissance, états aussi simples que rares, aussi précieux que négligés, donnant à voir nos humanités.
Gauvreau est mort. Mais il hante toujours les toits de Montréal. Son esprit se remémore, flotte, saute et chute dans ce récit onirique où le fantôme du poète raconte la vie d'avant son décès.C'est un livre fabuleux que Thierry Dimanche a écrit, en invoquant Claude Gauvreau. Une confession émouvante, une méditation étrange. Une oeuvre.
Un jeune homme s'installe nerveusement au micro, en partie camouflé par sa guitare et la capuche de son chandail. Quelques tests de son plus tard, avec la complicité silencieuse d'Alain à la régie, il se lance : c'est une lettre qu'il enregistre, un vidéo pour Ben. « Pour lui dire à quel point il l'aime. Et de quoi il parle, quand il dit " Je t'aime ". » Pour illustrer cela, Tommy raconte les histoires de Mikael, de Patrick, de Stan, puis la sienne, la leur.Là où Being at home with Claude (1986) mettait en scène la violence d'un amour voué à l'impossible, où Bob (2008) montrait la tragédie d'une passion à deux cheveux de se pouvoir, Ben expose l'infinie beauté de l'amour-passion qui se peut, dans sa version la plus désintéressée, celui qui dure et se transmet. Parce que « l'amour fou ne fait pas que tuer, bien loin de là. Il fait aussi vivre. » Après la fulgurance de la rencontre, ce qu'évoque cette pièce-récit, c'est justement la richesse de « vivre dans l'autre. Et que l'autre vive en soi. »
Un homme voit sa vie bouleversée par la noyade de son voisin Sam, un écrivain méconnu dont il repêche le corps dans sa piscine. À la fois troublé par cette disparition tragique et perdu dans ses dérives de cinquantenaire désabusé, il part seul pour le Sud avec les oeuvres et la correspondance de Sam. Là peut-être parviendra-t-il enfin à toucher sa simple vérité...
... je t'aime d'avoir voulu partir avec moi.Tout part d'une fugue et d'un premier amour. La maison, la route, la mer. Les années, comme les amours, sont mouvements : chemins que l'on emprunte et qui ne conduisent jamais exactement là où on pensait se rendre. On avance toujours. Mais, comme le fleuve grignote les rives, un peu de terrain disparaît d'année en année. Il y a des arrachements, de nouveaux paysages. C'est la matière d'une vie de femme qui ne s'arrête que pour repartir, à la découverte de soi - et de tout.Avec une lucidité qui met en mots le hors-champ, l'auteure dessine la carte routière de notre monde, fluide, incertain et beau à pleurer.Jamais je n'aurais cru être récompensée de m'être sauvée.
Tombée dans une fissure à la suite d'un tremblement de terre, une femme s'adresse à son jeune enfant en attendant les secours. Un discours intérieur qui l'aide à demeurer consciente, à s'accrocher. En racontant ses cauchemars et ses hantises, elle révèle la porosité de son existence face à la mémoire d'événements violents et des souffrances qui leur sont liées. À travers l'attention portée aux images et aux témoignages, son expérience du bonheur se brouille pour s'ouvrir à la douleur des autres.
Trop souvent clouée au lit par la douleur, une malade chronique regarde des matchs de lutte à la télévision. En dépit de tout ce qui les sépare, par-delà les muscles sculptés et les archétypes théâtralisés, elle se reconnaît chez les lutteurs, qui doivent masquer leurs blessures et leur trac à la foule, encaisser sans broncher les déferlantes de coups et de claques. Quelque chose la touche profondément dans ce combat chorégraphié : même si la défaite est jouée d'avance, le perdant devra tenir et se battre jusqu'à la fin...
Avec l'écriture de son Ventre, AnoukLefebvre plonge au coeur de l'expérience troublante de l'immaternité grossesse accidentelle et ectopique, fausse couche, avortement ainsi que dans les retombées psychiques et relationnelles qui peuvent en découler. Entre dépouillement, poésie et frontalité clinique, l'auteurice aborde l'indicible pour faire jaillir un récit à la fois brutal et délicat, où la lumière surgit du coeur même de la perte.
Atteint d'un cancer foudroyant, un homme vit ses ultimes semaines chez lui, entouré de ses proches, au lieu de mener à l'hôpital un combat perdu d'avance. À « Saint-Baba », son oasis dans la campagne montérégienne, il s'allège et s'apaise, redécouvrant avec émerveillement la lumière du matin.Son frère tient un carnet de ces moments empreints d'une gravité si particulière, affligeants et malgré tout sereins, conduisant l'écriture, à travers souvenirs et rituels quotidiens, ordonnances et soins, lectures et musiques, rires et pleurs, vers des montées d'émotion fraternelle d'une poignante intensité.Rarement une oeuvre littéraire a-t-elle offert une avancée aussi juste et sensible jusqu'aux confins de la vie, dans la temporalité sinueuse, affranchie des jours désormais comptés.
Au départ, il y a une famille unie : lui, l'architecte doué, sa femme Ursula, leurs deux ados, Hugo et Robi. Puis, le monde s'effondre. S'agit-il d'attentats terroristes ? De vengeance ? Pourquoi s'attaquerait-on aux constructions sorties de la tête de cet architecte sans histoire ?Dans une sorte de fuite en avant délirante, il se rendra à Venise, Dubaï, New York, Tokyo, Juneau... Pour essayer de comprendre l'innommable. Pour survivre.Ailleurs, il y a une Algonquine au lourd passé, Amabilis, seule avec son chat et ses souvenirs. Elle est préposée à l'entretien ménager dans un hôpital, aime son travail, côtoie la mort tous les jours.Dans la même veine que son précédent roman, 88, Michel Bergeron poursuit sa réflexion sur la frontière qui sépare les vivants et les morts, se jouant magnifiquement du réalisme.
Ce sont des moments, de simples moments dans la vie d'une jeune femme, des moments de la vie adulte qui commence sans rien promettre.Ce sont des histoires sans faim.Dans ces temps fous qui accueillent les jeunes adultes, tout semble temporaire, mais le temporaire prend des allures de permanence.Amours, ambitions et amitiés, l'irréalité du réel flotte sur cette écriture subtile et terriblement évocatrice.