Levée d'ancre
Les deux composantes majeures de cette poésie ont toujours été la dictée automatique et le frisson existentiel, tendre ou révolté, brutal ou à peine suggéré. La suite d'images juxtaposées qui constituent le poème est à la fois le fruit du hasard objectif, comme chez les surréalistes, et le produit d'une science de la construction qui accentue tantôt l'écoeurement ontologique, tantôt la nostalgie. "Une irrésistible attraction / une jeune fille même une jeune fille était / ce fantôme blanc / un ectoplasme qui parlait au téléphone / puis le coup du jour en pleine figure / lorsque le téléphone disparaissait / y compris ses chiffres / il se cachait dans un foret / parmi les champignons rouges / comme des signaux d'alarme / on a déchiré ma réalité / et d'en dessous surgit la face du cheval / qui court seul sans jockey".
Ces textes marquent l'éveil progressif d'une conscience nouvelle qui ne sera ni mystique, ni charnelle, qui frôle les courbes vertigineuses du possible. A travers ce fin broyage du fond et de la forme, l'auteur nous entraîne dans une aventure préméditée. Sa Madeleine est une femme, une femme et un homme aussi comme caractère insécable de la condition humaine. Elle est le divin à la manière de la mythologie grecque où les dieux et les hommes sont les créateurs de l'histoire, de ses pièges.
La poésie de Gérard Augustin est le plein champ de bataille où l'amour et l'épopée ne se perdent pas de vue. En trois textes magistraux, alliant densité, beauté et clairvoyance, il explore la cicatrice et le chant silencieux de la poésie. L'aventure des temps, de la Grèce antique à la chevalerie, est toujours à l'épreuve de l'instant et de la chair du poète. L'auteur, qui pourrait apparaître comme un poète de l'abstraction, est en profonde résonance avec le toucher. Gérard Augustin est une des voix les plus originales et rigoureuses de la poésie française contemporaine.
De ce commerce où le dictionnaire cache des forêts sombres, des périples, des dérives, des îles mystérieuses, un sang d'encre et de sons, le voyageur ramène ici des clichés de chambre noire, tracés où la lumière n'est rien sans l'ombre qui lui donne sens, et qui disent l'intime comme le multiple. Et l'aventure c'est peut-être de faire que ces clichés ne se figent et ne deviennent la poix des mots et l'échec des photos.
"...Dans l'écriture aventureuse et lucide de Michel Cassir, l'éclair est généreux, la vitesse d'expression se confond, et maintes fois, avec la précipitation, au sens laborantin et pacifique du terme. Ce pourquoi, dit-il, en scientifique, donc apprenti connaisseur des limites, "le poète est une sorte de chercheur libéré de tout instrument apparent, de toute institution, de tout fonds privé ou public" (...) extrait de la préface de Ghislain Ripault.
La voix d'Ahmed Ben Dhiab possède le clair-obscur des troubadours. Elle s'empare du jardin mais laisse planer le mystère longtemps après. Mais n'est-ce pas là un chant de mystique errant dans cette jungle de signes qui donne à nos cités un air de perdition. Fulgurances est une prise de possession de l'invisible qui fait tant défaut à nos esprits cernés par les mots d'ordre et les images calibrées. Michel Cassir
Dans les précipitations provoquées du réel dont les mots seraient parties prenantes tracer un poème après l'effilochage. Tramer le texte de l'une à l'autre dimension de l'expérience ici-là-bas tragique, vide ou idyllique, quotidienne ou lyrique. S'essayer mot à mot à ce qui passe les mots et les emporte, impressionnant : au change, à l'apparaître, à l'effectuation, à leurs envers et revers, s'y tenir et tenir.
« Bac à terriens en surplus dans bas - bacs atterris d'ailleurs interstellaires, galactiques étrangers sur cette orange bleue, verte de peur devenue car ils l'auto détruisirent si pressés d'en extraire tout le jus... » Alain Robinet ne mâche pas ses mots-silex de rêves éveillés, où des bribes de réalité sont soulevées par la lente poussée de son déluge.
Poème de mille ans / Je le dis tout net ! Je ne suis pas quelqu'un de rentable. / Je ne suis pas d'un bon rapport qualité / prix. / Je ne suis pas un bien de consommation./ Je n'incarne pas le citoyen d'une société avancée. / Je ne suis pas charmé par les nouveaux pouvoirs ! Je ne réponds à aucun modèle ni n'intègre aucune statistique. Les Elohim ne m'ont pas conçu. / Je ne suis pas non plus fabriqué en Chine !
La peinture, la zoographia, le "dessin du vivant", Platon l'accuse de "dire toujours la même chose", le permanent, le répétitif, comme les rites et les coutumes, la longue durée des anthropologues. Or, il y a des philosophes et des historiens de l'art pour penser qu'il n'en est rien. Et il est juste qu'un poète comme Alain Robinet -avec cette question : "écrire à propos de la peinture ?"- profite des fissures, fractures, désordres de la peinture -la représentation qui échoue- pour faire apparaître le simulacre, une histoire du désir de l'homme qui fabrique des images ou qui en parle.
Levée d'ancre est née d'une rencontre au sens le plus fort du terme entre Gérard Augustin et Michel Cassir, celui qui abrite dans un même champ de forces, convulsion et prolongement serein du temps. Pour son dixième anniversaire, Levée d'ancre fête la poésie avec plus de soixante-quatre livres publiés et quatre-vingt-dix poètes, à travers des oeuvres individuelles ou des anthologies. Des poètes de dix-neuf pays et de douze langues différentes. Une poésie à la fois enracinée et universelle.
"Dans l'eau verte très pure où il formait des cercles, comme je me penchais en avant pour voir ma figure, j'ai vu Platon que les cercles de l'eau "troublaient" au point qu'il était contraint de faire des grimaces tout le temps et que de nombreuses rides se formaient sur son visage - je me suis penché davantage et les eaux se sont brouillées."
Le chemin du langage rejoint le chemin spirituel : il s'agit de conserver la vigilance, d'éviter la routine qui fait sombrer dans les abîmes des phrases toutes faites, des lieux communs. Il faut s'en remettre aux mots, car, comme le dit l'auteur, les mots n'ont pas le sens qu'on leur donne, mais seulement celui qu'ils veulent bien prendre ou encore chaque mot contient tous les autres, chaque mot contient le monde.
Le travail de Pierre Godo est profondément marqué par sa fréquentation de l'Asie qu'il découvre à travers plusiurs chemins. La poésie est pour lui un chant qui naît quelque part entre le corps et l'esprit. Après le chant il y a le silence, et après le silence ?
Une liasse de feuilles volantes, dactylographiées, portant ou ne portant pas de dates, ramassait, en pur désordre, les traces écrites et toute la présence de la jeune fille des années soixante-huit. Très loin, à une date incommensurable de l'air de ce temps-là, c'était toute l'intensité de l'expérience intérieure, la contemplation du coeur par le coeur, le recueillement dans la beauté mais aussi le déroulement de fantasmagories insolites et angoissantes. Claude Louis-Combet
L'acte poétique de Hiromi Tsukui réussit à obtenir ce qui est, le plus souvent, hors de portée du concept : une synthèse de l'esprit et de la force d'action. Cette poésie traverse l'espace à la vitesse de la communication, relie l'herbe akaza à l'ortie, entre Kannon à tête de cheval sur le techno-rock. Ici, dans cet espace multiple, où savoir et amour sont une même expérience, la poésie poursuit son travail mémoriel et futuriste, transformer l'histoire en un lieu vivable.