Mondes anciens
Les notions anciennes et modernes de la « folie » recouvrent le plus souvent des réalités bien différentes, et celle de furor ne fait pas exception. Exprimant en général une idée d'aliénation dans laquelle le sujet est comme dépossédé de lui-même, elle désigne en premier lieu un trouble grave de la compréhension et de la volonté dont les racines s'enfoncent dans les profondeurs du corps. Dans un second sens, elle est le nom du sentiment tragique qui inspire aux foules anarchiques comme aux souverains tyranniques des actions mettant en cause les cadres élémentaires de la souveraineté républicaine. Depuis les origines de la cité, la condition de ceux qui souffrent du furor de la première espèce impose à la puissance publique de superviser des mesures de garde (custodia) et de protection (cura). L'édifice juridique qui en est issu se précise à la mesure que l'État romain étend son empire. Quant au furor de la seconde espèce, image poétique empruntant ses traits à toutes les espèces de « folie », il justifie d'appliquer aux ennemis publics le douloureux remède des maladies désespérées et il légitime, par une analogie avec le droit exceptionnel appliqué à la démence, le recours à un état d'urgence. Cet ouvrage, se concentrant sur la période romaine mais examinant aussi les sources grecques, propose pour la première fois une histoire politique de la folie dans l'Antiquité. À travers cet objet, il présente les pratiques romaines du pouvoir dans leur irréductible complexité.
Auguste est le véritable inventeur du soft power, l'art, non de vaincre, mais de convaincre, ce qu'Ovide, un poète de ce temps à qui le pouvoir augustéen n'était pas sympathique, appelait l'art « de conserver sans violence physique à Jupiter son sceptre redoutable ». Telle est la trame originale du présent ouvrage. Projeté à l'avant-scène de la politique romaine à l'âge de 19 ans par l'assassinat de son père adoptif César, Auguste a réussi à fonder un nouveau régime et à rester à la tête de l'Empire romain pendant un interminable règne de 41 ans. Il multiplia les moyens pour dominer les esprits. S'appuyant sur une exceptionnelle génération de poètes, comme Horace et Virgile, Auguste réussit à inscrire sa politique dans une vision mystifiée de l'histoire. Prétendant qu'Apollon était intervenu pour lui donner la victoire à Actium contre Marc Antoine et Cléopâtre, Auguste s'est présenté comme l'intercesseur de ce dieu sur terre pour accompagner le retour de l'âge d'or. Auguste renouvela l'art ornemental à l'image d'un monde ordonné et fécond. Il multiplia les constructions de théâtres, dont il transforma à la fois l'architecture et la dramaturgie, pour donner en spectacle la révolution cosmique. Il diffusa à des millions d'exemplaires les signes de son pouvoir, sur les monnaies, mais aussi sur les monuments publics et même sur les humbles objets de la vie quotidienne. L'étude renouvelée de ses réalisations les plus spectaculaires à Rome montre qu'il s'adressait à plusieurs publics, de l'aristocratie romaine elle-même avec des messages codés jusqu'aux diverses populations de l'Empire, et même aux adversaires extérieurs à ses frontières. Auguste a entrepris de transformer le décor privé des Romains, en utilisant les compétences des peintres alexandrins que Cléopâtre avait mis au service de sa famille.
Rome, 31 av. J.-C. : comment les aristocrates romains ont-ils vécu la chute de la République et l’avènement d’Auguste ?
Dans les religions polythéistes de l'Antiquité, à forte dimension publique et collective, les cultes dits « à mystères », réservés à des groupes d'initiés, ont longtemps tenu un rôle limité, malgré la célébrité de certains d'entre eux comme les Mystères d'Éleusis. Mais sous l'Empire romain, la notion de mystères semble connaître une diffusion sans précédent et influencer tant les pratiques religieuses que les façons de les représenter. Or, ce processus concerne aussi bien les groupes chrétiens que les cultes traditionnels. En effet, dès le milieu du IIe siècle, les auteurs chrétiens s'approprient le vocabulaire des cultes à mystères pour parler de leurs propres rituels et croyances, et construisent ainsi des formes de compétition avec les tenants des religions traditionnelles. À partir de ce moment et jusqu'à la fin de l'Antiquité, les mystères des religions polythéistes et les nouveaux mystères chrétiens ne cessent de se croiser. La notion de mystères devient le lieu d'interactions entre païens et chrétiens reflétant les nouveaux rapports de force politiques et religieux qui s'établissent dans les territoires d'un empire multiculturel et multireligieux. L'ouvrage retrace cette évolution et interroge le rôle qu'a pu jouer le discours chrétien sur les cultes à mystères « païens ».
Le rôle des femmes dans la société grecque a fait depuis quarante ans l'objet d'une profonde réévaluation. L'analyse du système de genre en tant qu'élément déterminant des relations sociales a permis de repenser la construction des rapports hiérarchiques, des rôles sociaux et des formations de stéréotypes et de restituer à la femme un rôle dans l'histoire politique, sociale, religieuse et culturelle des cités grecques. De ce fait, l'histoire de la famille est également sortie de la sphère purement privée et ne repose plus sur des oppositions binaires qui attribuent des caractéristiques fixes à chaque genre. Les changements dans les relations privées entre époux sont susceptibles d'être interprétés comme des adaptations aux conditions politiques et sociales d'une époque, qu'elles contribuent en retour à modifier. L'ouvrage met en lumière plusieurs aspects de ces transformations à l'époque hellénistique : dans l'administration du patrimoine familial, où les femmes jouent un rôle plus visible ; dans l'espace public où se multiplient les monuments honorifiques et les fondations par lesquels les familles se donnent à voir ; dans les stratégies de légitimation et de représentation de soi des nouvelles dynasties, où les reines tiennent une place centrale. La visibilité nouvelle acquise par les femmes dans ces contextes éclaire les nouveaux équilibres résultant de l'intégration plus poussée des familles dans la vie publique et met ainsi en lumière tout un pan de l'histoire sociale de l'époque hellénistique.
La civilisation grecque a émergé à partir du moment où les Grecs se séparaient les uns des autres et s'installaient loin de la Grèce continentale, jusque sur les rivages de la mer Noire et de la péninsule Ibérique. C'était là une diaspora sans foyer d'origine, puisqu'il n'y avait pas d'empire grec ou de centre grec établi qui aurait dirigé la création de ces centaines de communautés. Une fois dispersés, au lieu de s'assimiler et de s'orienter vers leurs nouveaux environnements, ces Grecs continuèrent à se référer les uns aux autres à travers la Méditerranée et la mer Noire tout en cristallisant par là même leurs points communs et leur identité collective. À terme, les communautés grecques finirent par se ressembler entre elles bien plus qu'à aucun de leurs voisins étrusques, scythes ou libyens. Dans ce nouvel ouvrage, Irad Malkin emploie les concepts de la théorie des réseaux pour rendre compte de manière originale de l'essor de la civilisation grecque au cours de la période archaïque. Les dynamiques de connectivité des réseaux actuels tels que l'Internet, qui tient très peu compte des délimitations traditionnelles, sont remarquablement similaires aux réseaux de colonisation, de commerce, d'art et de cultes religieux de la Méditerranée archaïque. Ces liens, à la fois pensés et fortuits, réduisirent rapidement la distance qui séparait les noeuds du réseau grec, faisant de la vaste Méditerranée et de la mer Noire un « petit monde ». Offrant une contribution majeure à un courant en plein essor de la recherche en Histoire, Un tout petit monde permet de dépasser le traditionnel modèle centre-périphérie de l'expansion grecque.
Héra, reine de l’Olympe, n’est pas seulement l’épouse jalouse de Zeus. Ce livre révolutionnaire révèle comment, entre mythes et cultes, elle incarne la légitimité, le pouvoir et la complexité des relations divines en Grèce ancienne.
L'histoire de Cléopâtre VII, reine grecque et pharaon féminin, repose essentiellement, depuis l'Antiquité, sur des sources littéraires qui la présentent sous un jour négatif, comme une « Égyptienne », ce qui la dévalorisait à la fois comme « barbare » et comme femme. Ce discours idéologique qui reproduisait la propagande du vainqueur, Octavien-Auguste, doit être confronté aux documents historiques issus de l'Égypte de Cléopâtre : papyrus, inscriptions, sources archéologiques et iconographiques. La publication de ces sources s'est en effet accélérée depuis le début du XXIe siècle, tant par des découvertes faites dans les collections des musées et des instituts de papyrologie que par les progrès de l'archéologie alexandrine grâce aux fouilles subaquatiques. Une Cléopâtre plus authentique naît de l'étude de ces documents, une reine, qui s'affirmait comme une femme d'État. Elle se définissait comme grecque et égyptienne, une double identité acceptée par ses sujets. Sa volonté fut de redonner à son royaume la puissance qu'il avait au début de l'ère hellénistique, en liant totalement son destin aux atouts que lui donnaient le contrôle de l'Égypte, et en nouant de subtiles alliances avec Rome.
« Le rire est le propre de l'homme » selon Rabelais. On pourrait même jurer qu'il est le propre de notre époque. Après tout, l'humour et la dérision sont partout, sur la scène comme sur les bancs de l'Assemblée Nationale, en passant évidemment par nos écrans. Le rire, une passion moderne ? Son omniprésence dans l'Athènes de l'époque classique suffit à démentir ce postulat : la parrhèsia - la liberté de tout dire - y était portée comme un étendard, loin du politiquement correct de nos contemporains. C'est d'ailleurs là que, pour la première fois, des penseurs comme Platon ou Aristote, ont pris le rire au sérieux. Cet ouvrage les prend au (bon) mot. Son but ? Démêler les liens charnels qu'entretiennent dérision et politique dans la cité démocratique. Jean-Noël Allard fait dialoguer Aristophane et Bourdieu, Démosthène et Habermas, Xénophon et Durkheim ; et dessine le portrait d'une communauté profondément structurée par le rire. Entre joutes verbales et plaisanteries subtiles, invectives tribuniciennes et railleries démagogiques, caricatures comiques et injures dionysiaques, le lecteur découvrira, sans ironie, l'un des fondements oubliés de la démocratie : la moquerie comme art de vivre, la dérision comme institution.
Grèce archaïque, VIIIe–Ve siècle avant J.-C. : comment des groupes d’hommes ont-ils bâti les premières cités ? Construire la cité d’Alain Duplouy explore les mécanismes sociaux et politiques qui ont forgé ces communautés uniques.
Rome, République et début de l’Empire : derrière chaque magistrat, des appariteurs veillaient à l’exercice du pouvoir.
La tragédie grecque comme dramatisation du héros confronté à son implacable destin ? La tragédie attique comme expression même du « tragique » ? À vrai dire les actions héroïques mises en scène dans la tragédie grecque sont redevables d'une perspective anthropologique et ethnopoétique. Ces dramatisations sont en effet des manifestations musicales au sens grec du terme, impliquant chant, accompagnement instrumental et gestualité chorégraphique : pratiques vocales en performances musicales ritualisées dont le texte n'est pour nous que la lointaine trace écrite ; pratiques rituelles prenant sens et efficacité, comme actes de chant, dans un contexte d'ordre à la fois politique, religieux et culturel. Par le travail de remarquables poètes, « maîtres de choeur », fondées sur le chant choral, les tragédies grecques sont des poèmes en acte. En particulier par une double polyphonie chorale, leur performance rituelle dynamise une mémoire culturelle attachée aux grandes figures héroïques de la tradition panhellénique : OEdipe, Jocaste, Hippolyte, Phèdre, voire Xerxès et sa mère Atossa, en dialogue chanté avec un groupe choral - vieillards de Thèbes, jeunes femmes de Trézène, gardes de Suse, d'Eschyle à Euripide en passant par Sophocle, au service de la mémoire de la cité d'Athènes.
La République romaine est-elle morte parce que ses légions auraient fini par être recrutées, pour l'essentiel, parmi les plus pauvres de ses citoyens ? L'historiographie moderne l'a affirmé et répété inlassablement depuis le XVIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui. Pour la première fois, ce livre propose une réfutation de cette théorie traditionnelle. Il montre que l'armée romaine dite « post-marienne » est un mirage historiographique. Elle n'a jamais existé que dans l'esprit des spécialistes modernes qui ont cru, par cette expression, pouvoir rendre compte d'une évolution significative en matière de recrutement légionnaire au cours du dernier siècle de la République. Or, malgré le très large consensus qui s'est formé autour de l'hypothèse d'une prolétarisation des légions à cette époque, un tel phénomène n'est absolument pas attesté dans la documentation, bien au contraire. En ce sens, l'armée de citoyens pauvres à laquelle l'historiographie moderne a coutume d'attribuer une responsabilité décisive dans la crise et la chute de la res publica s'apparente, en fait, à une armée imaginaire.