Publication Date
30 September 2013
Publisher
1961 Digital Edition
Technical Characteristics
Language
Français
Pages
144 Pages
File Size
0.8 MB
ISBN 13
9782368691007
Format
Epub
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Ecche El Che
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Un détective marseillais, une enquête à Ibiza, et une disparition qui vire au cauchemar. Ecche El Che mêle suspense, trahisons et souvenirs brûlants, entre polar et roman noir. Qui ment, qui manipule ?
Extrait
Un
Le regard acrimonieux de Louise Townbar faisait mal à William Florida. Non, il n'aurait jamais souhaité entrer en conflit avec cette femme qu'il appréciait à tous les points de vue. Il se souvenait de leur étreinte, au pied du moulin à vent, à San Antonio sur l'île d'Ibiza... Quel souvenir ! Peut-être le meilleur de sa vie sexuelle !... Pourtant, dans ce tribunal, la main sur la barre, Louise, au bras de son mari, lui jetait des oeillades acerbes et agressives. Dans le fond, c'était compréhensible... Le «defective detective», c'était lui ! L'avocat des époux Townbar ne disait pas autre chose que ça :
«Monsieur le Juge, William Florida, ici présent, ne mérite aucune indulgence de votre tribunal. La tâche est aisée pour moi : je n'aurais pas besoin de longs discours ni de rhétorique... Les faits parlent d'eux-mêmes, Monsieur le Juge... Je vais les exposer dans leur plus brute factualité ; ainsi que dans leur plus brute actualité, dois-je ajouter...»
L'avocat s'interrompit en expert de la prise de parole en public pour que son auditoire ait le temps d'apprécier son jeu de mots. Lorsqu'il jugea que le silence qu'il imposait au tribunal allait devenir importun s'il se prolongeait, il reprit sa plaidoirie.
«Monsieur et Madame Townbar, ici présents, inquiets de la disparition de leur fille Holly, engagent Monsieur William Florida, en tant que détective privé et gérant du bureau «William Florida Investigations» dont le siège social est sis à Marseille, Vieux-Port. Au début, tout se passe bien... Il en est souvent ainsi, Monsieur le Juge, avec ceux qui finissent par poser des problèmes... Au début, tout se passe toujours bien !... William Florida à qui l'on vient de confier une affaire aussi importante que difficile se révèle un professionnel dévoué et consciencieux. Il faut l'admettre... On pourrait même dire un peu trop dévoué et un peu trop consciencieux car il fait preuve d'une attention particulièrement attentive - si vous voyez ce que je veux dire - à l'égard de Madame Louise Townbar. Mais je n'épiloguerai pas sur ce thème car ce n'est pas ce qui nous préoccupe. L'honneur et la vertu de madame Townbar ne sont pas en cause... Dieu merci ! L'enquête progresse donc et amène William Florida accompagné de Madame Townbar sur l'île d'Ibiza en Espagne. Le dénouement est proche ; William Florida le confie d'ailleurs à Madame Townbar... Il affirme qu'il est sur le point de retrouver sa fille Holly. Et ne voilà-t-il pas, d'une manière aussi inattendue qu'imprévisible, que Florida s'évanouit dans la nature et regagne Marseille, sans avertir personne et encore moins ses commanditaires. Représentez-vous, Monsieur le Juge, que ce détective indélicat a déjà encaissé sans vergogne les honoraires versés par monsieur Hugh Townbar ici présent...»
L'avocat s'interrompit, se dressa sur ses ergots et gratifia la cour d'une oeillade qui aurait pu être complice si elle n'avait été seulement douceâtre. Puis il poursuivit en prenant soin d'agiter ses manches et de moduler ses intonations de voix.
«Comment appeler cela autrement qu'une faute professionnelle ?... C'est la question que je vous pose, Monsieur le Juge ! Comment appeler cela autrement qu'une faute professionnelle ?... Oui, je le dis et le répète ; une faute professionnelle... Et je dis même mieux : une faute professionnelle qui engage la responsabilité professionnelle de William Florida. Et qu'il convient de sanctionner d'une manière stricte et définitive... Car si les professionnels que nous engageons ne respectent pas leur contrat... Où allons-nous, Monsieur le Juge ?... Où allons-nous, nous ?»
Pendant que l'avocat déblatérait, Florida repensait à Ibiza et aux émotions qu'il avait éprouvées sur l'île blanche. Qu'est-ce que cette chiffe molle d'avocat pouvait bien y entendre en matière d'émotion ; lui qui n'avait que la collecte de l'euro comme moteur de recherche ? Certes, Florida avait disparu sans explications, laissant ses clients dans le doute et l'expectative. Mais il l'avait fait pour la bonne cause ; pour préserver Holly et son Armando... L'Amour ! L'Amour toujours !... Defective detective, oui ! Mais sentimental détective aussi... Son avocat, le célèbre Maître Buzzutil, axa d'ailleurs sa plaidoirie sur ce thème-là. L'attitude - certes inexcusable - de William Florida n'était justifiée que par son désir de protéger Holly Townbar, la propre fille de ce couple, et de lui permettre de vivre en paix ; le temps au moins que certaines affaires se tassent.
«Monsieur le Juge, s'égosillait Maître Buzzutil, parfois, la résolution d'une enquête est qu'elle ne soit pas résolue ; son résultat est qu'il n'existe point de résultat ; sa solution réside dans l'absence de solution... L'issue reste sans issue ; l'achèvement s'achève en inachèvement ; la fin n'en finit pas de finir et par-dessus tout, la réussite implique de ne pas réussir... Et permettez-moi de citer le grand écrivain Gérard de Nerval qui soutenait que «les dénouements n'existent qu'au théâtre et pas dans la réalité». Oui, Monsieur le Juge, cela vous paraît difficile à entendre, mais je sais, moi, que William Florida s'est trouvé en face d'un dilemme et, en son âme et conscience, il a décidé qu'il devait taire ce qu'il avait découvert. Il a écrit aux époux Townbar pour les rassurer quant à la bonne santé de leur fille Holly... Et celle-ci - William Florida le certifie - entrera sous peu en contact avec sa famille et leur expliquera tout... Alors si nous comprenons tous, le ressentiment de monsieur et madame Townbar, ne jetons pas la pierre à William Florida sans faire un effort de compréhension...»
Buzzutil s'exprima encore longuement avec cette verve ampoulée qui avait fait sa réputation avant de devenir son fonds de commerce. Quant il termina sa plaidoirie, le juge arborait toujours le même visage inexpressif, lisse comme une toile cirée, qu'il n'avait pas quitté depuis son entrée dans le tribunal. Personne n'était en mesure d'affirmer avec certitude s'il avait vraiment écouté les plaideurs ou avait rêvassé durant l'audience à ses prochaines vacances ou sur le costume Kenzo qu'il avait vu en vitrine dans un magasin de la rue Saint Ferréol et qu'il lui plairait bien d'acheter. Toutefois, il annonça avec détermination que l'affaire était mise en délibéré.
William Florida et son avocat discutèrent de longues minutes, dans le parc du Palais de Justice. Buzzutil le regard sombre, affirma que le tribunal ne lui décernerait pas de médailles. Il pouvait s'y attendre ; ou en d'autres termes, son porte-monnaie serait fortement sollicité. Dommages et intérêts, amendes... Peut-être même prison avec sursis. William Florida n'avait pas besoin de ça. Déjà que ses ennuis d'argent lui imposaient l'insomnie permanente, qu'en serait-il lorsqu'il serait condamné à payer, sans délais, sans sommation, sans indulgence, sans bienveillance, sans gentillesse, sans compréhension, sans miséricorde, sans pitié, sans compassion... Ici et maintenant ! Tout de suite ! Dans l'instant même ! Sur le champ ! Séance tenante ! Au cul du camion !... Même sans posséder le moindre centime de la somme qu'on lui réclamerait... Tout cela l'embarrassait au plus haut point. Dommage car depuis son retour d'Ibiza l'inspiration littéraire s'était mise à le titiller. L'idée d'écrire un roman inspiré de ce qu'il avait vécu s'était imposée. Il avait commencé à griffonner une trentaine de pages, sous le titre de Ibiza Fucking Island... Hélas, dès que la menace d'un procès se transforma en certitude, son inspiration se raréfia de façon drastique. Pour une fois qu'il tenait une bonne histoire, basée sur du vécu de surcroît ; c'est-à-dire du solide ! Un roman existentiel, dans lequel, il aurait pu s'écarter des dramaturgies traditionnelles des histoires à suspense, en abordant des thèmes profonds comme l'amour et surtout le droit à la différence... Mais au lieu de s'envoler enfin vers la rédaction d'un texte publiable, Florida se retrouvait empêtré dans les affres d'un procès, égaré dans les chicanes de la justice, voué aux gémonies des procédures... Il remarqua tout à coup que dans procédure il y a ordure, et dans procédurier, ordurier ! Les gens qui font des procès sont, par nature, des orduriers qui apprécient de se vautrer dans les ordures. Penser ainsi ternissait l'image qu'il avait entretenue de Louise Townbar ; même si, pour se consoler, il se disait que son mari était, en vérité, l'instigateur de l'inquisition. Dommage ! Vraiment dommage !... Car il regrettait l'amertume de Louise à son égard. Oh oui ! Comme il déplorait lui inspirer tout ce ressentiment ! Cette femme était la dernière avec laquelle il voulait être ennemi. Parce qu'il l'avait aimé, Louise... Certes il s'agissait d'un amour d'adulte (adultère même pour appeler un chat un chat) ; c'est-à-dire non dupe de son caractère aussi éphémère que dérisoire. Mais quoi !... Des sentiments avaient été éprouvés tout de même ; de vrais sentiments !... Et puis, elle l'avait excité ! Il avait aimé son corps si entretenu ; son style vestimentaire chic et sophistiqué et surtout sa voix... Chaude, sensuelle, abrasive... Mais aussi apaisante et suave... Cette voix qu'il aurait pu écouter pendant des heures sans se soucier du sens des paroles prononcées. Cette voix qui charmait plus qu'elle ne communiquait. Non, vraiment, il n'appréciait pas du tout de devoir s'opposer à cette femme. Même s'il comprenait qu'elle lui en veuille.
William Florida quitta l'avocat devant l'entrée du parking Monthyon puis descendit d'un pas nonchalant la rue Breteuil, jusqu'au Vieux-Port. Il rentrait chez lui, soucieux, préoccupé, mal à l'aise... Lorsqu'il fut devant son ordinateur, il referma tout d'abord la page «Ibiza Fucking Island». Il ne pourrait plus rien écrire là-dessus tant que ce maudit contentieux avec les époux Townbar ne serait pas réglé. Il exhuma alors un très vieux dossier des oubliettes de son logiciel ; une fiction débutée il y a longtemps, mais laissée depuis à l'abandon. Cette histoire affichait le titre suivant : «Goudes-Baille». Florida avait imaginé une ligne de bus imaginaire entre le quartier des Goudes et celui de Baille (ce qui lui permettait un de ces jeux de mots dont les éditeurs de polars marseillais raffolent). Des meurtres inexplicables se produisaient sur ce parcours avec dans le rôle du tueur psychopathe : Louise la Gynécologue, ce personnage conceptualisé durant son odyssée à Ibiza et caractérisé aujourd'hui par une obsession pathologique des transports en commun. La résultante de ce salmigondis amphigourique était une enquête policière des plus tarabiscotées ; une de celles que les éditeurs soulignent en inscrivant, en lettres tremblotantes, la plupart du temps, en haut de la première de couverture, le mot «thriller». Ouais, ce n'était pas de très bon goût ; il devait l'admettre. Mais, peut-être que s'il reprenait la rédaction de ce roman en se concentrant sur le «voyage» que représente un déplacement en bus dans Marseille, il retrouverait l'excitation littéraire du Cervantès décrivant l'errance de son héros chevalier. Car, il faut le rappeler, William Florida demeurait à la recherche de la littérature avec l'obstination de Don Quixote pour Dulcinea del Toboso. Il allait se mettre à écrire lorsque son téléphone sonna. Une voix masculine, colorée d'accent marseillais l'apostropha :
- William Florida ?
- En personne.
- Je voudrais prendre rendez-vous.
Florida soupira car il devait pour aller chercher son agenda «traverser son traversant»... Cela l'amusa. Toutefois, l'appartement de Florida était fait de cette façon : l'espace littérature donnait vue sur le Vieux-Port et l'espace professionnel sur le clocher des Accoules. Donc pour aller chercher son agenda, il devait forcément quitter la pièce où il écrivait. En l'occurrence : «traverser son traversant» ! S'interrompre dans son écriture ne le dérangeait pas. Car il n'écrivait pas, mais se défoulait plutôt, sur son histoire pusillanime de ligne de bus entre les Goudes et le quartier Baille... Il demanda à son interlocuteur de patienter puis se dirigea vers son bureau de détective où il agrippa son téléphone à fourche - une imitation du modèle Grammont de 1920 - tout en se reprochant de ne l'avoir toujours pas remplacé par un appareil plus moderne.
- Alors !... Quand puis-je venir ? Résonna dans l'écouteur la voix ambrée de sonorités massaliotes.
En vérité l'agenda de William Florida était vierge. Dilemme donc ! Devait-il accorder un prompt rendez-vous ou jouer au professionnel débordé et peu disponible ?... Il préféra la première solution. Il n'était pas d'humeur à feindre.
- Demain, si vous le souhaitez.
- Parfait !
- Fin de matinée ou début d'après-midi ?
- Fin de matinée, répondit la voix ensoleillée. Comme ça, nous prendrons le pastis, en bas de chez vous... Sur le Vieux-Port, en regardant la mer...
William Florida tiqua... Quelle familiarité ! Mais les Marseillais sont comme ça. Tout de suite d'une initiale intimité (ou inimitié), qui ne changera jamais plus ; comme si la première rencontre était aussi la dernière. Florida raccrocha et décida de rester sur le sillage professionnel - et prometteur - de ce coup de fil ; sans doute le seul événement favorable de cette fichue journée.
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Un
Le regard acrimonieux de Louise Townbar faisait mal à William Florida. Non, il n'aurait jamais souhaité entrer en conflit avec cette femme qu'il appréciait à tous les points de vue. Il se souvenait de leur étreinte, au pied du moulin à vent, à San Antonio sur l'île d'Ibiza... Quel souvenir ! Peut-être le meilleur de sa vie sexuelle !... Pourtant, dans ce tribunal, la main sur la barre, Louise, au bras de son mari, lui jetait des oeillades acerbes et agressives. Dans le fond, c'était compréhensible... Le «defective detective», c'était lui ! L'avocat des époux Townbar ne disait pas autre chose que ça :
«Monsieur le Juge, William Florida, ici présent, ne mérite aucune indulgence de votre tribunal. La tâche est aisée pour moi : je n'aurais pas besoin de longs discours ni de rhétorique... Les faits parlent d'eux-mêmes, Monsieur le Juge... Je vais les exposer dans leur plus brute factualité ; ainsi que dans leur plus brute actualité, dois-je ajouter...»
L'avocat s'interrompit en expert de la prise de parole en public pour que son auditoire ait le temps d'apprécier son jeu de mots. Lorsqu'il jugea que le silence qu'il imposait au tribunal allait devenir importun s'il se prolongeait, il reprit sa plaidoirie.
«Monsieur et Madame Townbar, ici présents, inquiets de la disparition de leur fille Holly, engagent Monsieur William Florida, en tant que détective privé et gérant du bureau «William Florida Investigations» dont le siège social est sis à Marseille, Vieux-Port. Au début, tout se passe bien... Il en est souvent ainsi, Monsieur le Juge, avec ceux qui finissent par poser des problèmes... Au début, tout se passe toujours bien !... William Florida à qui l'on vient de confier une affaire aussi importante que difficile se révèle un professionnel dévoué et consciencieux. Il faut l'admettre... On pourrait même dire un peu trop dévoué et un peu trop consciencieux car il fait preuve d'une attention particulièrement attentive - si vous voyez ce que je veux dire - à l'égard de Madame Louise Townbar. Mais je n'épiloguerai pas sur ce thème car ce n'est pas ce qui nous préoccupe. L'honneur et la vertu de madame Townbar ne sont pas en cause... Dieu merci ! L'enquête progresse donc et amène William Florida accompagné de Madame Townbar sur l'île d'Ibiza en Espagne. Le dénouement est proche ; William Florida le confie d'ailleurs à Madame Townbar... Il affirme qu'il est sur le point de retrouver sa fille Holly. Et ne voilà-t-il pas, d'une manière aussi inattendue qu'imprévisible, que Florida s'évanouit dans la nature et regagne Marseille, sans avertir personne et encore moins ses commanditaires. Représentez-vous, Monsieur le Juge, que ce détective indélicat a déjà encaissé sans vergogne les honoraires versés par monsieur Hugh Townbar ici présent...»
L'avocat s'interrompit, se dressa sur ses ergots et gratifia la cour d'une oeillade qui aurait pu être complice si elle n'avait été seulement douceâtre. Puis il poursuivit en prenant soin d'agiter ses manches et de moduler ses intonations de voix.
«Comment appeler cela autrement qu'une faute professionnelle ?... C'est la question que je vous pose, Monsieur le Juge ! Comment appeler cela autrement qu'une faute professionnelle ?... Oui, je le dis et le répète ; une faute professionnelle... Et je dis même mieux : une faute professionnelle qui engage la responsabilité professionnelle de William Florida. Et qu'il convient de sanctionner d'une manière stricte et définitive... Car si les professionnels que nous engageons ne respectent pas leur contrat... Où allons-nous, Monsieur le Juge ?... Où allons-nous, nous ?»
Pendant que l'avocat déblatérait, Florida repensait à Ibiza et aux émotions qu'il avait éprouvées sur l'île blanche. Qu'est-ce que cette chiffe molle d'avocat pouvait bien y entendre en matière d'émotion ; lui qui n'avait que la collecte de l'euro comme moteur de recherche ? Certes, Florida avait disparu sans explications, laissant ses clients dans le doute et l'expectative. Mais il l'avait fait pour la bonne cause ; pour préserver Holly et son Armando... L'Amour ! L'Amour toujours !... Defective detective, oui ! Mais sentimental détective aussi... Son avocat, le célèbre Maître Buzzutil, axa d'ailleurs sa plaidoirie sur ce thème-là. L'attitude - certes inexcusable - de William Florida n'était justifiée que par son désir de protéger Holly Townbar, la propre fille de ce couple, et de lui permettre de vivre en paix ; le temps au moins que certaines affaires se tassent.
«Monsieur le Juge, s'égosillait Maître Buzzutil, parfois, la résolution d'une enquête est qu'elle ne soit pas résolue ; son résultat est qu'il n'existe point de résultat ; sa solution réside dans l'absence de solution... L'issue reste sans issue ; l'achèvement s'achève en inachèvement ; la fin n'en finit pas de finir et par-dessus tout, la réussite implique de ne pas réussir... Et permettez-moi de citer le grand écrivain Gérard de Nerval qui soutenait que «les dénouements n'existent qu'au théâtre et pas dans la réalité». Oui, Monsieur le Juge, cela vous paraît difficile à entendre, mais je sais, moi, que William Florida s'est trouvé en face d'un dilemme et, en son âme et conscience, il a décidé qu'il devait taire ce qu'il avait découvert. Il a écrit aux époux Townbar pour les rassurer quant à la bonne santé de leur fille Holly... Et celle-ci - William Florida le certifie - entrera sous peu en contact avec sa famille et leur expliquera tout... Alors si nous comprenons tous, le ressentiment de monsieur et madame Townbar, ne jetons pas la pierre à William Florida sans faire un effort de compréhension...»
Buzzutil s'exprima encore longuement avec cette verve ampoulée qui avait fait sa réputation avant de devenir son fonds de commerce. Quant il termina sa plaidoirie, le juge arborait toujours le même visage inexpressif, lisse comme une toile cirée, qu'il n'avait pas quitté depuis son entrée dans le tribunal. Personne n'était en mesure d'affirmer avec certitude s'il avait vraiment écouté les plaideurs ou avait rêvassé durant l'audience à ses prochaines vacances ou sur le costume Kenzo qu'il avait vu en vitrine dans un magasin de la rue Saint Ferréol et qu'il lui plairait bien d'acheter. Toutefois, il annonça avec détermination que l'affaire était mise en délibéré.
William Florida et son avocat discutèrent de longues minutes, dans le parc du Palais de Justice. Buzzutil le regard sombre, affirma que le tribunal ne lui décernerait pas de médailles. Il pouvait s'y attendre ; ou en d'autres termes, son porte-monnaie serait fortement sollicité. Dommages et intérêts, amendes... Peut-être même prison avec sursis. William Florida n'avait pas besoin de ça. Déjà que ses ennuis d'argent lui imposaient l'insomnie permanente, qu'en serait-il lorsqu'il serait condamné à payer, sans délais, sans sommation, sans indulgence, sans bienveillance, sans gentillesse, sans compréhension, sans miséricorde, sans pitié, sans compassion... Ici et maintenant ! Tout de suite ! Dans l'instant même ! Sur le champ ! Séance tenante ! Au cul du camion !... Même sans posséder le moindre centime de la somme qu'on lui réclamerait... Tout cela l'embarrassait au plus haut point. Dommage car depuis son retour d'Ibiza l'inspiration littéraire s'était mise à le titiller. L'idée d'écrire un roman inspiré de ce qu'il avait vécu s'était imposée. Il avait commencé à griffonner une trentaine de pages, sous le titre de Ibiza Fucking Island... Hélas, dès que la menace d'un procès se transforma en certitude, son inspiration se raréfia de façon drastique. Pour une fois qu'il tenait une bonne histoire, basée sur du vécu de surcroît ; c'est-à-dire du solide ! Un roman existentiel, dans lequel, il aurait pu s'écarter des dramaturgies traditionnelles des histoires à suspense, en abordant des thèmes profonds comme l'amour et surtout le droit à la différence... Mais au lieu de s'envoler enfin vers la rédaction d'un texte publiable, Florida se retrouvait empêtré dans les affres d'un procès, égaré dans les chicanes de la justice, voué aux gémonies des procédures... Il remarqua tout à coup que dans procédure il y a ordure, et dans procédurier, ordurier ! Les gens qui font des procès sont, par nature, des orduriers qui apprécient de se vautrer dans les ordures. Penser ainsi ternissait l'image qu'il avait entretenue de Louise Townbar ; même si, pour se consoler, il se disait que son mari était, en vérité, l'instigateur de l'inquisition. Dommage ! Vraiment dommage !... Car il regrettait l'amertume de Louise à son égard. Oh oui ! Comme il déplorait lui inspirer tout ce ressentiment ! Cette femme était la dernière avec laquelle il voulait être ennemi. Parce qu'il l'avait aimé, Louise... Certes il s'agissait d'un amour d'adulte (adultère même pour appeler un chat un chat) ; c'est-à-dire non dupe de son caractère aussi éphémère que dérisoire. Mais quoi !... Des sentiments avaient été éprouvés tout de même ; de vrais sentiments !... Et puis, elle l'avait excité ! Il avait aimé son corps si entretenu ; son style vestimentaire chic et sophistiqué et surtout sa voix... Chaude, sensuelle, abrasive... Mais aussi apaisante et suave... Cette voix qu'il aurait pu écouter pendant des heures sans se soucier du sens des paroles prononcées. Cette voix qui charmait plus qu'elle ne communiquait. Non, vraiment, il n'appréciait pas du tout de devoir s'opposer à cette femme. Même s'il comprenait qu'elle lui en veuille.
William Florida quitta l'avocat devant l'entrée du parking Monthyon puis descendit d'un pas nonchalant la rue Breteuil, jusqu'au Vieux-Port. Il rentrait chez lui, soucieux, préoccupé, mal à l'aise... Lorsqu'il fut devant son ordinateur, il referma tout d'abord la page «Ibiza Fucking Island». Il ne pourrait plus rien écrire là-dessus tant que ce maudit contentieux avec les époux Townbar ne serait pas réglé. Il exhuma alors un très vieux dossier des oubliettes de son logiciel ; une fiction débutée il y a longtemps, mais laissée depuis à l'abandon. Cette histoire affichait le titre suivant : «Goudes-Baille». Florida avait imaginé une ligne de bus imaginaire entre le quartier des Goudes et celui de Baille (ce qui lui permettait un de ces jeux de mots dont les éditeurs de polars marseillais raffolent). Des meurtres inexplicables se produisaient sur ce parcours avec dans le rôle du tueur psychopathe : Louise la Gynécologue, ce personnage conceptualisé durant son odyssée à Ibiza et caractérisé aujourd'hui par une obsession pathologique des transports en commun. La résultante de ce salmigondis amphigourique était une enquête policière des plus tarabiscotées ; une de celles que les éditeurs soulignent en inscrivant, en lettres tremblotantes, la plupart du temps, en haut de la première de couverture, le mot «thriller». Ouais, ce n'était pas de très bon goût ; il devait l'admettre. Mais, peut-être que s'il reprenait la rédaction de ce roman en se concentrant sur le «voyage» que représente un déplacement en bus dans Marseille, il retrouverait l'excitation littéraire du Cervantès décrivant l'errance de son héros chevalier. Car, il faut le rappeler, William Florida demeurait à la recherche de la littérature avec l'obstination de Don Quixote pour Dulcinea del Toboso. Il allait se mettre à écrire lorsque son téléphone sonna. Une voix masculine, colorée d'accent marseillais l'apostropha :
- William Florida ?
- En personne.
- Je voudrais prendre rendez-vous.
Florida soupira car il devait pour aller chercher son agenda «traverser son traversant»... Cela l'amusa. Toutefois, l'appartement de Florida était fait de cette façon : l'espace littérature donnait vue sur le Vieux-Port et l'espace professionnel sur le clocher des Accoules. Donc pour aller chercher son agenda, il devait forcément quitter la pièce où il écrivait. En l'occurrence : «traverser son traversant» ! S'interrompre dans son écriture ne le dérangeait pas. Car il n'écrivait pas, mais se défoulait plutôt, sur son histoire pusillanime de ligne de bus entre les Goudes et le quartier Baille... Il demanda à son interlocuteur de patienter puis se dirigea vers son bureau de détective où il agrippa son téléphone à fourche - une imitation du modèle Grammont de 1920 - tout en se reprochant de ne l'avoir toujours pas remplacé par un appareil plus moderne.
- Alors !... Quand puis-je venir ? Résonna dans l'écouteur la voix ambrée de sonorités massaliotes.
En vérité l'agenda de William Florida était vierge. Dilemme donc ! Devait-il accorder un prompt rendez-vous ou jouer au professionnel débordé et peu disponible ?... Il préféra la première solution. Il n'était pas d'humeur à feindre.
- Demain, si vous le souhaitez.
- Parfait !
- Fin de matinée ou début d'après-midi ?
- Fin de matinée, répondit la voix ensoleillée. Comme ça, nous prendrons le pastis, en bas de chez vous... Sur le Vieux-Port, en regardant la mer...
William Florida tiqua... Quelle familiarité ! Mais les Marseillais sont comme ça. Tout de suite d'une initiale intimité (ou inimitié), qui ne changera jamais plus ; comme si la première rencontre était aussi la dernière. Florida raccrocha et décida de rester sur le sillage professionnel - et prometteur - de ce coup de fil ; sans doute le seul événement favorable de cette fichue journée.
Bruno Leydet
**Bruno Leydet**, né en 1960 à Marseille, est un auteur, scénariste et musicien aux multiples talents. Titulaire d’un doctorat en socio-sémiologie, il a publié plusieurs romans, souvent ancrés dans l’univers marseillais, mêlant polar, histoire et anticipation. Son œuvre, récompensée par le **Grand Prix Littéraire de Provence** en 2006, se distingue par un style nerveux et une exploration des failles humaines. Il dirige également une salle de spectacles à Marseille, affirmant un processus créatif résolument multimédia.
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Code produit : 9782368691007
shield_question Frequently Asked Questions
Ecche El Che offre une plongée dans l’univers trouble du détective William Florida, où enquête rime avec trahison et souvenirs interdits. Ce roman noir, entre Marseille et Ibiza, séduit par son mélange de suspense, d’humour acide et de personnages profondément humains. L’écriture de Bruno Leydet, à la fois nerveuse et poétique, en fait une lecture captivante pour les amateurs de polars atypiques.
Le roman explore la trahison, la culpabilité, et les limites de la confiance, à travers une enquête policière qui tourne à l’affrontement personnel. Il interroge aussi la rédemption, le pouvoir de l’argent, et la complexité des relations amoureuses, le tout sur fond de voyage entre Marseille et Ibiza.
Ce livre s’adresse aux amateurs de polars noirs, de romans psychologiques, et de récits où l’intrigue se double d’une exploration des failles humaines. Les lecteurs qui aiment les décors méditerranéens, les personnages ambivalents, et les dialogues percutants y trouveront leur compte.
Vous pourrez interroger le smartbook sur les motivations des personnages, les rebondissements de l’enquête, ou les choix narratifs de l’auteur. Par exemple : « Pourquoi William Florida a-t-il fui Ibiza ? », « Quel est le rôle de Louise Townbar dans l’affaire ? », ou encore « Comment Bruno Leydet construit-il le suspense ? ».
person_edit À propos de l'auteur
Bruno Leydet, né en 1960 à Marseille, est un auteur, scénariste et musicien aux multiples talents. Titulaire d’un doctorat en socio-sémiologie, il a publié plusieurs romans, souvent ancrés dans l’univers marseillais, mêlant polar, histoire et anticipation. Son œuvre, récompensée par le Grand Prix Littéraire de Provence en 2006, se distingue par un style nerveux et une exploration des failles humaines. Il dirige également une salle de spectacles à Marseille, affirmant un processus créatif résolument multimédia.
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polar marseillais
roman noir
enquête ibiza
détective privé
bruno leydet
littérature contemporaine
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ibiza
william florida
louise townbar
polar psychologique
roman policier
littérature française
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relations amoureuses
culpabilité
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humour noir
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littérature du sud
ebook polar
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