Publication Date
30 October 2014
Publisher
Elenya éditions
Technical Characteristics
Language
Français
Pages
263 Pages
File Size
1.8 MB
ISBN 13
9791092512311
Format
Epub
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Ex machina
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Découvrez Ex machina, une anthologie steampunk audacieuse où mythes antiques et machines à vapeur s’entremêlent. Des automates grecs aux dragons mécaniques, chaque nouvelle vous transporte dans un univers où la technologie réinvente le passé.
Extrait
Outis émoï onoma
Fabien CLAVEL
Parrain de l'anthologie
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Homère, Odyssée, IX, 366-367
Le vieillard venait souvent réchauffer ses membres transis au soleil, assis sur un rocher d'ambre.
Il sentait la lumière l'envelopper, peut-être pour la dernière fois. Il tourna son front dégarni vers l'astre brûlant. Souriant d'un sourire qui accentuait encore ses nombreuses rides, il fermait ses yeux fatigués et attendait.
- Quel beau temps, n'est-ce pas ?
Aucune réponse ne vint. Il ne parut pas s'en formaliser. Pourtant, quelques secondes plus tard, il se redressa.
- Je ne devrais pas te dire cela à toi : cette chaleur t'a coûté la vie. Pour cela, je devrais détester le jour. Mais je n'y parviens pas. J'ai besoin de sentir un peu de tiédeur dans ma moelle. Tu me pardonneras, j'espère.
Il se tourna vers une statue d'un jaune translucide qui représentait un jeune homme. Ce dernier arborait des traits sereins, évoquant une vague ressemblance avec l'aïeul.
Le vieillard soupira.
Puis son regard erra sur le paysage noyé de clarté. Partout se retrouvait le même matériau doré et diaphane dans lequel avaient été sculptées des statues, mais aussi des rochers et des buissons, si bien que, de loin, on pouvait prendre ce décor pour un pan de nature.
En réalité, il suffisait d'avancer de quelques dizaines de pas pour en atteindre le bord. Ensuite, la mer et son bleu profond commençaient, encerclant l'île, et paraissaient ne jamais devoir finir.
Ce fut sans doute la raison pour laquelle le vieillard sursauta en entendant une voix autre que la sienne.
- Salut à toi.
- Qui est là ? demanda-t-il.
Un individu trapu souriait dans sa barbe. Ses dents blanches étincelaient presque au milieu de la toison noire. Pourtant, il n'y avait aucune joie dans ce rictus appris.
Les deux hommes se toisèrent.
Vêtu d'un simple pagne, l'inconnu présentait un poitrail de boeuf et des cuisses musculeuses dont l'une était barrée d'une grosse cicatrice. Il devait posséder une force exceptionnelle.
Le vieillard eut un mouvement de recul.
- Si c'est Minos qui t'envoie, sache qu'il est déjà mort depuis longtemps. Les filles du roi Cocalos l'ont tué.
- Ce n'est pas Minos qui m'envoie, répondit l'inconnu. Mais j'aimerais bien savoir comment il est mort. J'adore les histoires...
- Dis-moi d'abord quel est ton nom, étranger, puisque tu es sur mon île.
Le rictus s'élargit, presque menaçant.
- Ici, on m'appelle Nanos, ce qui signifie « l'Errant » en langue étrusque.
- Tu viens donc d'Aïthalia ?
- Tout comme tu viens de la ville de Camicos puisque tu en as évoqué le souverain, Cocalos. Il n'y a que le détroit de Charybde et Scylla entre les deux. Mais tu ne m'as pas révélé ton propre nom...
Le vieillard hésita un instant à répondre. L'Errant observa les environs.
- Ce n'est rien, dit-il, je devinerai par moi-même. Voyons : nous sommes sur une île qui semble entièrement faite d'ambre. Elle a donc été façonnée par la main de l'homme. J'en veux pour preuve cette statue à laquelle tu parlais. Le jeune homme sculpté te ressemble, j'en déduis qu'il s'agit de ton fils. Tu es donc sculpteur et architecte.
Il ne vérifia même pas s'il avait raison et poursuivit son raisonnement :
- Tu as fui le pouvoir de Minos en Crète pour te réfugier auprès de Cocalos en Sicile. Tu as visiblement perdu un fils. Or, je ne connais qu'un homme possédant toutes ces qualités.
Cette fois, il planta ses yeux dans ceux du vieillard.
- Tu es Dédale. Et c'est ton fils Icare qui est représenté ici.
- C'est bien moi, s'inclina l'architecte.
Ses paupières se plissèrent distillant un éclat rusé.
- À mon tour, dit-il doucement. Nanos n'est qu'un surnom. Tes manières sont celles d'un roi (j'en ai assez côtoyé pour les reconnaître), mais tes habits sont ceux d'un pauvre pêcheur. J'en conclus que tu es un souverain en exil. Tu portes sur la cuisse une ancienne cicatrice de chasse. C'est un sanglier sans doute qui t'a fait cela. D'autre part, tu connais Charybde et Scylla, tu apprécies les histoires et tu as fait montre de grandes capacités de déduction. Tu es...
L'autre l'interrompit en levant une main :
- Ne prononce pas ce nom. Je ne suis plus cette personne. Je ne suis plus personne. Appelle-moi donc Outis, si tu le veux bien.
Il y avait une grande douleur dans ces quelques mots. Dédale n'insista pas.
- Comment es-tu arrivé ici ? demanda-t-il après quelques instants.
- À la nage. J'ai aperçu ton île au loin et j'ai voulu y voir de plus près. Au fil du temps, je me suis dépouillé de beaucoup de mes traits de caractère, mais je suis resté curieux.
Outis regarda au loin.
- Je m'étonne de ne pas voir la côte d'Aïthalia. Le temps est pourtant clair.
Dédale eut un sourire dans sa longue barbe pendante.
- Oh, mais mon île n'est pas comme les autres, dit-il avec délectation. Elle se déplace...
***
Ce fut ainsi que le dénommé Outis rejoignit l'île d'ambre. N'ayant manifestement rien de précieux à quitter, il se fit rapidement aux conditions de vie insulaires : on mangeait principalement du poisson grillé, de la seiche, ainsi que des algues arrangées.
Souvent, Dédale mettait ses filets à la traîne et les retirait prêts à se rompre, au point que ses bras fatigués parvenaient à peine à accomplir cette tâche. Parfois, il ramenait un dauphin dont le foie constituait un excellent ragoût.
- Cela me rappelle Ithaque, disait Outis.
Et il s'assombrissait.
Le vieillard n'osait l'interroger plus avant craignant de découvrir des secrets inavouables. Il avait suffisamment souffert pour ne pas chercher à fouiller dans les anciennes blessures.
Peu à peu, Dédale lui dévoila l'architecture de son vaisseau.
L'île avait été entièrement excavée de manière à former un palais souterrain comprenant une centaine de pièces.
Le centre en était une salle immense, entourée d'une colonnade, dont un coin était entièrement encombré d'objets divers. Le sol et le plafond étaient taillés dans l'ambre le plus transparent et l'on pouvait y voir à la fois le ciel et la mer. En outre, le sculpteur avait découpé deux carrés pour former une ouverture à ciel ouvert et l'autre où l'eau affleurait comme un bassin.
- Contrairement à ce qu'on pourrait penser, je n'ai pas bâti cela pour observer les poissons, expliqua-t-il. Pendant longtemps, je n'ai fait que tourner autour de l'île de Samos, là où mon fils Icare est tombé. Je cherchais son corps. J'avais construit ce navire en trompe-l'oeil afin de ne pas trop attirer l'attention. La Crète n'était pas loin et Minos pouvait me surprendre à tout moment.
Il se laissait porter par ses souvenirs.
- C'est ainsi que j'ai découvert la vie qui grouillait sous la plaine liquide. Peu à peu, j'ai réussi à éviter tout contact avec la terre. La mer me suffisait.
- Mais pour l'eau ?
- Ce trou dans le plafond est là à dessein : il capte la pluie et la verse dans des réservoirs. Jusqu'à présent, je n'en ai jamais manqué.
Outis était curieux de tout. Il ne cessait d'interroger l'architecte sur ses trouvailles.
- Mais par quel moyen ton île se déplace-t-elle ?
Dédale se taisait, à la fois heureux de l'indiscrétion et jaloux de son savoir. Finalement, il céda et emmena son passager au plus profond de l'île mystérieuse.
Ils suivirent des couloirs incurvés, montant et descendant, des angles droits, des circonvolutions avant d'atterrir devant une porte d'ambre noir, totalement opaque.
- C'est ici que repose le secret de mon île, expliqua-t-il. Je te demanderai de ne pas révéler ce que tu y verras. Jure-le sur ce que tu as de plus cher.
Outis hésita longuement puis jura sur sa gloire. Satisfait, Dédale ouvrit la porte.
La salle qui s'étendait devant eux semblait faite entièrement de verre. Elle se trouvait sous le niveau de la mer et l'on voyait les eaux qui l'entouraient de toutes parts.
Au milieu de cette salle étaient installés des bancs. Sur ces bancs, des rameurs étaient assis et souquaient en rythme. Ils avaient tous la peau dorée et transparente.
- Des statues ! s'exclama Outis, stupéfait. Ce sont des statues d'ambre.
Les avirons passaient à travers des trous pratiqués dans la cloison. Pour éviter à l'eau d'entrer, on avait entouré le bois d'étoupe et de bitume.
- J'aime dire qu'elles sont mes jouets, comme nous sommes les jouets des dieux, déclara Dédale, non sans satisfaction. Je les appelle « automates » car elles se meuvent d'elles-mêmes.
- Mais par quel prodige ?
- Ah, les dieux n'ont rien à voir là-dedans comme le croient beaucoup d'hommes. Vois-tu, j'ai remarqué que la vapeur d'eau constituait une force importante. Je l'ai simplement mise à profit. Viens voir.
Il était heureux de pouvoir enfin dévoiler l'intégralité de son système à un autre que lui-même. Joyeux, il emmena Outis dans une autre pièce attenante. Là, brûlait un feu d'algues sèches, chauffant un important bassin d'où s'élevait une brume. Une sorte de cornet taillé dans un coquillage géant recueillait la vapeur.
- Il la conduit ensuite dans des tuyaux avant d'aboutir à des sphères d'où sortent des tubes. En s'échappant, l'air chaud produit la rotation des globes et entraîne celle d'un axe qui anime mes rameurs. Ils ne sont là que pour dissimuler la machinerie à l'oeuvre.
- Astucieux...
- Venant de toi, c'est un compliment de grande valeur.
Amadoué par ces révélations, Outis s'épancha à son tour. Il raconta comment, à son retour de la guerre de Troie, il avait retrouvé une Ithaque dévastée par les prétendants.
- Ce fut le début de mes désillusions. Je commençai par me venger des prétendants qui vivaient aux crochets de mon royaume depuis des années. Mais j'ai ensuite découvert que beaucoup avaient entretenu avec eux des relations plus que diplomatiques. Mes servantes avaient couché avec eux sans réticence. Je les ai fait pendre.
Il devint pensif.
- Mon épouse Pénélope que chacun me peignait comme un modèle de vertu avait en réalité accordé ses faveurs à l'un des prétendants : un certain Amphinomos. Elle ne m'a jamais pardonné de l'avoir tué d'une flèche en plein coeur. Je l'ai exilée à Sparte car le chagrin qu'elle traînait sans retenue dans le palais d'Ithaque me faisait si mal que je devais me retenir pour ne pas l'étrangler.
Il soupira.
- Je consultai l'oracle des dieux pour savoir si mon calvaire prenait fin. Mais on m'annonça que mon propre fils voulait ma mort. La rage au ventre, je me suis résolu à exiler Télémaque à son tour. Je l'ai envoyé à Corcyre mais je sais bien qu'il a trouvé refuge chez les Phéaciens et qu'il a épousé Nausicaa. Dommage. Il me restait encore un espoir de faire d'elle ma reine.
- C'est cela qui t'a fait renoncer à ton royaume ? demanda Dédale.
Outis ricana.
- Penses-tu ! Cette fois, les fils des prétendants m'ont intenté un procès pour le meurtre de leurs parents. Ils se sont plaints au roi d'Epire.
- Néoptolème ? Mais c'est pourtant le fils d'Achille ? N'est-ce pas toi qui l'as amené à Troie après la mort de son père ?
- Il n'en a hérité que la violence. Je savais qu'il comptait me destituer par ce procès joué d'avance. Mais plus rien ne me retenait à Ithaque. Je suis parti en Aïthalia. C'est là que j'ai aperçu ton île mouvante.
Il se tut.
Un peu plus tard, Outis interrogea son hôte sur la direction qu'ils suivaient.
- J'ai renoncé à retrouver le corps de mon fils, répondit Dédale. À présent j'erre sans but sans autre but que le plaisir de l'exploration.
Le voyageur prit un air rusé.
- Eh bien, je te propose une destination si tu en es d'accord.
- Laquelle ?
- Laisse-moi te surprendre. Ainsi, tu pourras me montrer comment on dirige cette île...
Le vieillard se savait mortel. Il soupesa longuement la proposition de son invité. Renonçant à laisser tout son travail se perdre après sa disparition, il accepta.
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Outis émoï onoma
Fabien CLAVEL
Parrain de l'anthologie
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Homère, Odyssée, IX, 366-367
Le vieillard venait souvent réchauffer ses membres transis au soleil, assis sur un rocher d'ambre.
Il sentait la lumière l'envelopper, peut-être pour la dernière fois. Il tourna son front dégarni vers l'astre brûlant. Souriant d'un sourire qui accentuait encore ses nombreuses rides, il fermait ses yeux fatigués et attendait.
- Quel beau temps, n'est-ce pas ?
Aucune réponse ne vint. Il ne parut pas s'en formaliser. Pourtant, quelques secondes plus tard, il se redressa.
- Je ne devrais pas te dire cela à toi : cette chaleur t'a coûté la vie. Pour cela, je devrais détester le jour. Mais je n'y parviens pas. J'ai besoin de sentir un peu de tiédeur dans ma moelle. Tu me pardonneras, j'espère.
Il se tourna vers une statue d'un jaune translucide qui représentait un jeune homme. Ce dernier arborait des traits sereins, évoquant une vague ressemblance avec l'aïeul.
Le vieillard soupira.
Puis son regard erra sur le paysage noyé de clarté. Partout se retrouvait le même matériau doré et diaphane dans lequel avaient été sculptées des statues, mais aussi des rochers et des buissons, si bien que, de loin, on pouvait prendre ce décor pour un pan de nature.
En réalité, il suffisait d'avancer de quelques dizaines de pas pour en atteindre le bord. Ensuite, la mer et son bleu profond commençaient, encerclant l'île, et paraissaient ne jamais devoir finir.
Ce fut sans doute la raison pour laquelle le vieillard sursauta en entendant une voix autre que la sienne.
- Salut à toi.
- Qui est là ? demanda-t-il.
Un individu trapu souriait dans sa barbe. Ses dents blanches étincelaient presque au milieu de la toison noire. Pourtant, il n'y avait aucune joie dans ce rictus appris.
Les deux hommes se toisèrent.
Vêtu d'un simple pagne, l'inconnu présentait un poitrail de boeuf et des cuisses musculeuses dont l'une était barrée d'une grosse cicatrice. Il devait posséder une force exceptionnelle.
Le vieillard eut un mouvement de recul.
- Si c'est Minos qui t'envoie, sache qu'il est déjà mort depuis longtemps. Les filles du roi Cocalos l'ont tué.
- Ce n'est pas Minos qui m'envoie, répondit l'inconnu. Mais j'aimerais bien savoir comment il est mort. J'adore les histoires...
- Dis-moi d'abord quel est ton nom, étranger, puisque tu es sur mon île.
Le rictus s'élargit, presque menaçant.
- Ici, on m'appelle Nanos, ce qui signifie « l'Errant » en langue étrusque.
- Tu viens donc d'Aïthalia ?
- Tout comme tu viens de la ville de Camicos puisque tu en as évoqué le souverain, Cocalos. Il n'y a que le détroit de Charybde et Scylla entre les deux. Mais tu ne m'as pas révélé ton propre nom...
Le vieillard hésita un instant à répondre. L'Errant observa les environs.
- Ce n'est rien, dit-il, je devinerai par moi-même. Voyons : nous sommes sur une île qui semble entièrement faite d'ambre. Elle a donc été façonnée par la main de l'homme. J'en veux pour preuve cette statue à laquelle tu parlais. Le jeune homme sculpté te ressemble, j'en déduis qu'il s'agit de ton fils. Tu es donc sculpteur et architecte.
Il ne vérifia même pas s'il avait raison et poursuivit son raisonnement :
- Tu as fui le pouvoir de Minos en Crète pour te réfugier auprès de Cocalos en Sicile. Tu as visiblement perdu un fils. Or, je ne connais qu'un homme possédant toutes ces qualités.
Cette fois, il planta ses yeux dans ceux du vieillard.
- Tu es Dédale. Et c'est ton fils Icare qui est représenté ici.
- C'est bien moi, s'inclina l'architecte.
Ses paupières se plissèrent distillant un éclat rusé.
- À mon tour, dit-il doucement. Nanos n'est qu'un surnom. Tes manières sont celles d'un roi (j'en ai assez côtoyé pour les reconnaître), mais tes habits sont ceux d'un pauvre pêcheur. J'en conclus que tu es un souverain en exil. Tu portes sur la cuisse une ancienne cicatrice de chasse. C'est un sanglier sans doute qui t'a fait cela. D'autre part, tu connais Charybde et Scylla, tu apprécies les histoires et tu as fait montre de grandes capacités de déduction. Tu es...
L'autre l'interrompit en levant une main :
- Ne prononce pas ce nom. Je ne suis plus cette personne. Je ne suis plus personne. Appelle-moi donc Outis, si tu le veux bien.
Il y avait une grande douleur dans ces quelques mots. Dédale n'insista pas.
- Comment es-tu arrivé ici ? demanda-t-il après quelques instants.
- À la nage. J'ai aperçu ton île au loin et j'ai voulu y voir de plus près. Au fil du temps, je me suis dépouillé de beaucoup de mes traits de caractère, mais je suis resté curieux.
Outis regarda au loin.
- Je m'étonne de ne pas voir la côte d'Aïthalia. Le temps est pourtant clair.
Dédale eut un sourire dans sa longue barbe pendante.
- Oh, mais mon île n'est pas comme les autres, dit-il avec délectation. Elle se déplace...
***
Ce fut ainsi que le dénommé Outis rejoignit l'île d'ambre. N'ayant manifestement rien de précieux à quitter, il se fit rapidement aux conditions de vie insulaires : on mangeait principalement du poisson grillé, de la seiche, ainsi que des algues arrangées.
Souvent, Dédale mettait ses filets à la traîne et les retirait prêts à se rompre, au point que ses bras fatigués parvenaient à peine à accomplir cette tâche. Parfois, il ramenait un dauphin dont le foie constituait un excellent ragoût.
- Cela me rappelle Ithaque, disait Outis.
Et il s'assombrissait.
Le vieillard n'osait l'interroger plus avant craignant de découvrir des secrets inavouables. Il avait suffisamment souffert pour ne pas chercher à fouiller dans les anciennes blessures.
Peu à peu, Dédale lui dévoila l'architecture de son vaisseau.
L'île avait été entièrement excavée de manière à former un palais souterrain comprenant une centaine de pièces.
Le centre en était une salle immense, entourée d'une colonnade, dont un coin était entièrement encombré d'objets divers. Le sol et le plafond étaient taillés dans l'ambre le plus transparent et l'on pouvait y voir à la fois le ciel et la mer. En outre, le sculpteur avait découpé deux carrés pour former une ouverture à ciel ouvert et l'autre où l'eau affleurait comme un bassin.
- Contrairement à ce qu'on pourrait penser, je n'ai pas bâti cela pour observer les poissons, expliqua-t-il. Pendant longtemps, je n'ai fait que tourner autour de l'île de Samos, là où mon fils Icare est tombé. Je cherchais son corps. J'avais construit ce navire en trompe-l'oeil afin de ne pas trop attirer l'attention. La Crète n'était pas loin et Minos pouvait me surprendre à tout moment.
Il se laissait porter par ses souvenirs.
- C'est ainsi que j'ai découvert la vie qui grouillait sous la plaine liquide. Peu à peu, j'ai réussi à éviter tout contact avec la terre. La mer me suffisait.
- Mais pour l'eau ?
- Ce trou dans le plafond est là à dessein : il capte la pluie et la verse dans des réservoirs. Jusqu'à présent, je n'en ai jamais manqué.
Outis était curieux de tout. Il ne cessait d'interroger l'architecte sur ses trouvailles.
- Mais par quel moyen ton île se déplace-t-elle ?
Dédale se taisait, à la fois heureux de l'indiscrétion et jaloux de son savoir. Finalement, il céda et emmena son passager au plus profond de l'île mystérieuse.
Ils suivirent des couloirs incurvés, montant et descendant, des angles droits, des circonvolutions avant d'atterrir devant une porte d'ambre noir, totalement opaque.
- C'est ici que repose le secret de mon île, expliqua-t-il. Je te demanderai de ne pas révéler ce que tu y verras. Jure-le sur ce que tu as de plus cher.
Outis hésita longuement puis jura sur sa gloire. Satisfait, Dédale ouvrit la porte.
La salle qui s'étendait devant eux semblait faite entièrement de verre. Elle se trouvait sous le niveau de la mer et l'on voyait les eaux qui l'entouraient de toutes parts.
Au milieu de cette salle étaient installés des bancs. Sur ces bancs, des rameurs étaient assis et souquaient en rythme. Ils avaient tous la peau dorée et transparente.
- Des statues ! s'exclama Outis, stupéfait. Ce sont des statues d'ambre.
Les avirons passaient à travers des trous pratiqués dans la cloison. Pour éviter à l'eau d'entrer, on avait entouré le bois d'étoupe et de bitume.
- J'aime dire qu'elles sont mes jouets, comme nous sommes les jouets des dieux, déclara Dédale, non sans satisfaction. Je les appelle « automates » car elles se meuvent d'elles-mêmes.
- Mais par quel prodige ?
- Ah, les dieux n'ont rien à voir là-dedans comme le croient beaucoup d'hommes. Vois-tu, j'ai remarqué que la vapeur d'eau constituait une force importante. Je l'ai simplement mise à profit. Viens voir.
Il était heureux de pouvoir enfin dévoiler l'intégralité de son système à un autre que lui-même. Joyeux, il emmena Outis dans une autre pièce attenante. Là, brûlait un feu d'algues sèches, chauffant un important bassin d'où s'élevait une brume. Une sorte de cornet taillé dans un coquillage géant recueillait la vapeur.
- Il la conduit ensuite dans des tuyaux avant d'aboutir à des sphères d'où sortent des tubes. En s'échappant, l'air chaud produit la rotation des globes et entraîne celle d'un axe qui anime mes rameurs. Ils ne sont là que pour dissimuler la machinerie à l'oeuvre.
- Astucieux...
- Venant de toi, c'est un compliment de grande valeur.
Amadoué par ces révélations, Outis s'épancha à son tour. Il raconta comment, à son retour de la guerre de Troie, il avait retrouvé une Ithaque dévastée par les prétendants.
- Ce fut le début de mes désillusions. Je commençai par me venger des prétendants qui vivaient aux crochets de mon royaume depuis des années. Mais j'ai ensuite découvert que beaucoup avaient entretenu avec eux des relations plus que diplomatiques. Mes servantes avaient couché avec eux sans réticence. Je les ai fait pendre.
Il devint pensif.
- Mon épouse Pénélope que chacun me peignait comme un modèle de vertu avait en réalité accordé ses faveurs à l'un des prétendants : un certain Amphinomos. Elle ne m'a jamais pardonné de l'avoir tué d'une flèche en plein coeur. Je l'ai exilée à Sparte car le chagrin qu'elle traînait sans retenue dans le palais d'Ithaque me faisait si mal que je devais me retenir pour ne pas l'étrangler.
Il soupira.
- Je consultai l'oracle des dieux pour savoir si mon calvaire prenait fin. Mais on m'annonça que mon propre fils voulait ma mort. La rage au ventre, je me suis résolu à exiler Télémaque à son tour. Je l'ai envoyé à Corcyre mais je sais bien qu'il a trouvé refuge chez les Phéaciens et qu'il a épousé Nausicaa. Dommage. Il me restait encore un espoir de faire d'elle ma reine.
- C'est cela qui t'a fait renoncer à ton royaume ? demanda Dédale.
Outis ricana.
- Penses-tu ! Cette fois, les fils des prétendants m'ont intenté un procès pour le meurtre de leurs parents. Ils se sont plaints au roi d'Epire.
- Néoptolème ? Mais c'est pourtant le fils d'Achille ? N'est-ce pas toi qui l'as amené à Troie après la mort de son père ?
- Il n'en a hérité que la violence. Je savais qu'il comptait me destituer par ce procès joué d'avance. Mais plus rien ne me retenait à Ithaque. Je suis parti en Aïthalia. C'est là que j'ai aperçu ton île mouvante.
Il se tut.
Un peu plus tard, Outis interrogea son hôte sur la direction qu'ils suivaient.
- J'ai renoncé à retrouver le corps de mon fils, répondit Dédale. À présent j'erre sans but sans autre but que le plaisir de l'exploration.
Le voyageur prit un air rusé.
- Eh bien, je te propose une destination si tu en es d'accord.
- Laquelle ?
- Laisse-moi te surprendre. Ainsi, tu pourras me montrer comment on dirige cette île...
Le vieillard se savait mortel. Il soupesa longuement la proposition de son invité. Renonçant à laisser tout son travail se perdre après sa disparition, il accepta.
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Ex machina est une anthologie steampunk unique, où des auteurs talentueux réinventent les mythes et l’Histoire à travers des machines extraordinaires. Ce recueil, né d’un concours organisé lors du Salon Fantastique 2014, offre une grande diversité de styles et d’univers, de la Grèce antique aux confins de l’espace. Parfait pour les amateurs de science-fiction et de récits originaux.
L’anthologie explore des thèmes variés : la rencontre entre technologie et mythologie, l’émancipation des machines, l’aventure, et la réécriture de l’Histoire. Les nouvelles mêlent steampunk, fantastique et science-fiction, avec des automates, des engins volants, et des intrigues pleines de rebondissements. L’humour et la philosophie y trouvent aussi leur place.
Ex machina s’adresse aux amateurs de steampunk, de science-fiction et de récits courts. Les passionnés de mythologie et d’uchronies y trouveront aussi leur bonheur. Accessible à tous, ce recueil plaît autant aux lecteurs occasionnels qu’aux fans du genre, grâce à sa diversité et son inventivité.
Vous pourrez interroger le smartbook sur les inspirations mythologiques des nouvelles, les mécanismes des machines décrites, les choix narratifs des auteurs, ou encore les liens entre les différentes histoires. Posez-lui aussi des questions sur l’univers steampunk, les personnages, ou les références historiques et littéraires.
person_edit À propos de l'auteur
Le Collectif derrière Ex machina réunit des auteurs de science-fiction et de fantastique, sélectionnés à l’occasion d’un concours organisé lors du Salon Fantastique 2014. Publié aux éditions Elenya, ce recueil illustre la diversité et la créativité de la scène steampunk française. Les nouvelles, variées et inventives, offrent un voyage unique entre mythes et technologie.
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steampunk
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mythologie grecque
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