Publication Date
30 November 2013
Publisher
1961 Digital Edition
Technical Characteristics
Language
Français
Pages
108 Pages
File Size
0.5 MB
ISBN 13
9782368691021
Format
Epub
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Panem et Circences
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Découvrez Panem et Circences, un roman drôle et décalé où Robert Dalban, comptable marseillais reconverti en producteur musical, se débat entre Michel Sardou, un pipeau électronique et les magouilles du show-biz.
Extrait
Où l'on joue «Mon beau sapin» au pipeau.
Ce soir-là, Robert Dalban s'emmerdait comme un rat mort. Non, je vous arrête tout de suite, quand je vous parle de Robert Dalban ne pensez pas à l'acteur français né en 1903 et mort en 1987 (paix à son âme, et que ceux qui ne voient pas de qui je veux parler retournent à leurs chères études, porcamiseria), mon Robert Dalban à moi, il est marseillais pur jus (bien que d'origine normande et écossaise, l'hérédité faut pas chercher à comprendre), et il a exercé un temps la profession de comptable. A l'Institut International des Eaux, Marseille, France. C'est un quidam du genre passe-partout, ni brun, ni blond, ni petit ni grand, ni gros ni maigre, avec pour seuls signes distinctifs un accent parisien qu'il avait pêché on se demande bien où et des super-lunettes à triple foyer. De vraies lunettes de bigleux. C'est un vieux pote à moi, moi Biagio Cataldese, et c'est pourquoi je vais me permettre de vous parler de lui.
Ce soir-là donc, Robert Dalban s'emmerdait comme un rat mort. Pourtant on passait à la télé un film qui aurait dû l'émoustiller, puisqu'il mettait en valeur son homonyme. Mais Dalban pestait comme une vieille morue, tout seul, les lunettes abandonnées sur un coin de table comme chaque fois que tout l'énervait et qu'il préférait rester dans le flou en signe de protestation universelle. A l'époque il avait entamé la quarantaine depuis quelque temps le Robert, et il avait pratiqué une reconversion réussie. Exit l'Institut International des Eaux, le comptable avait mis son sens des chiffres au service de son compte en banque en montant une petite société de production musicale qui était en train de décoller. Peu regardant en termes de musique («moi, de toute façon, les deux seuls trucs que j'écoute c'est Michel Sardou et Adriano Celentano, le reste je m'en tamponne», voilà son point de vue) Dalban avait à sa botte aussi bien des musiciens folkloriques que des rappers, des chanteurs de charme comme des maniaques des technologies du son, et même un joueur de pipeau qu'il venait justement de faire monter en tête des hit-parades avec une version (au pipeau électronique tendance dub-techno) de Mon beau sapin - roi des forêts. Y'a pas de sot métier, pas vrai ? Mais Dalban commençait à en avoir plein les roubignoles d'écouter Sardou évoquer les Ricains sur sa chaîne stéréo millésimée 1977 tout en fredonnant en boucle et en même temps Mon beau sapin, et il finit par se décider à poser ses fesses en face de la télé. Il reprit ses lunettes sur la table, se servit un whisky bien tassé (une production familiale, vu qu'il avait encore des cousins en Ecosse), et essaya de s'intéresser au ?lm en question. Coup de tête, une sale histoire de magouilles et de violence avec un club de foot au milieu. Et le Milieu autour. Dalban (l'acteur) jouait l'entraîneur du club, on n'y croyait pas une seconde, mais Dalban (le mien) commença gentiment à se monter le bourrichon. Ça se mettait à trottiner dans sa tête, le foot... Pas qu'il ait jamais été un accro, mais l'idée lui plaisait bien quand même. Un club de foot... Suffirait d'investir une jolie petite somme, et Dalban n'était pas à l'étroit dorénavant question liquidités, et il pourrait sûrement tuer le temps en tant que président de club autrement plus intensément que derrière les vitres du studio d'enregistrement à regarder ses musicos s'époumoner sans même les entendre. Quoique, des fois, il valait mieux, ne pas les entendre.
RD avala le fond de son verre cul sec, fit la grimace, et prit sa décision : il allait se lancer dans le sport.
Où l'on urine contre les citronniers.
Comme je dis toujours la vie c'est la vie, c'est comme ça et pas autrement. C'est vrai, je suis du genre fataliste, et on a souvent eu des discussions là-dessus avec Robert. Pour lui pas de fatalité, sa vie si on voulait vraiment la prendre en main, y'avait qu'à : «Quand on veut on peut», c'est sa phrase, à laquelle je n'ai jamais rien trouvé à répondre, sinon un haussement d'épaules. Io non posso, faut croire que moi je peux pas, éboueur j'étais éboueur je suis resté, même si souvent j'ai eu envie de voler un camion de butane et de foncer contre le premier mur venu. Mais à la place j'ai acheté des cahiers, dans lesquels j'ai consigné et je consigne tout ce qui ne va pas. J'en ai un stock, croyez-moi. L'histoire de Robert Dalban, je l'ai consignée aussi. Pas parce que Robert Dalban n'a pas la même philosophie que moi sur la vie, mais juste parce qu'à force de tout consigner, c'est devenu une seconde nature. Et parce que j'aime les cahiers. Et justement, si je reprends le cahier Dalban, je vais pouvoir vous raconter la suite de l'histoire. Celle durant laquelle les morts sont tombés comme à Gravelotte. Pourtant Gravelotte ne joue pas en première division. Cherchez pas à comprendre, aspettate, attendez, vous comprendrez bientôt.
Ce matin-là, Robert s'était levé très tôt. Avant que le soleil ne se lève. Il était sorti dans son jardin nu comme un ver (un ver qui aurait porté de sacrées lunettes) uriner contre le citronnier, tout en humant l'odeur de poubelle qui flottait sur le quartier. L'oreille distraite par le bruit du jet jaunâtre contre le tronc de l'arbre Robert marmonna «ben mon p'tit vieux, ça sent pas la rose aujourd'hui», et il continua en pensée, en se disant que cette odeur de moule moisie c'était plutôt de bon augure puisqu'il avait prévu de prendre la mer pour une partie de pêche avec son pote Tony, un Gitan des quartiers nord, entrepreneur de spectacles à la petite semaine qui se refaisait régulièrement une santé financière en travaillant de la carotte sur des plates-formes pétrolières en Mer du Nord. Robert s'habilla vite fait, chaussa des baskets blancs qu'il portait sans lacets, mit une casquette dans son sac et grimpa dans la Volvo. Il avait une prédilection pour les voitures suédoises. Une aurore violette commençait à se découper sur l'horizon lorsqu'il passa devant la pyramide de l'ancien hangar J4, sur le port, juste à côté de la cathédrale. La mairie, le département, la région, l'état, même l'Europe et si ça se trouve l'Unesco, avaient mis la main au porte-monnaie pour financer cette drôle d'idée sortie de l'esprit d'un architecte allumé : la «pyramide des croyances». Un truc de cent mètres de haut, noir avec des re?ets dorés, inauguré en grande pompe par tout un aréopage de chefs d'état et de pontes religieux qui s'étaient félicités non sans raison de voir naître ce lieu symbolique où chaque religion du globe était représentée, où chacun allait discuter avec «l'autre» en parfaite harmonie oecuménique, où la science et la spiritualité allaient enfin trouver un terrain d'entente puisqu'on n'avait pas non plus oublié d'inscrire les non-croyants dans ce grand panel des croyances. Mais pour le moment, la pyramide n'avait pas vraiment fait le plein, peut-être parce qu'un truc pareil à Marseille, on avait du mal à y croire, ça faisait pas sérieux, et tout ce que Robert y vit en la croisant c'était une masse noire sur la pénombre, et qui en plus lui gâchait le paysage violacé en train de se dessiner aux frontières de l'aube. Il dépassa le panneau «PYRAMIDE» à 130 compteur et fusa dans l'obscurité en direction de L'Estaque. Il rangea la Volvo devant le garage de son pote, et frappa à l'huis tout en invectivant l'habitant d'une voix sourde mais suffisamment forte.
- Oh, Tony, tu dors encore, mon salaud ?
Le Tony en question ouvrit la porte d'une poussée du pied droit, une tasse de café dans chaque main.
- Qui dort ? se rebiffa-t-il.
Les deux amis burent le café sur le balcon en observant le ciel.
- Tu sais quoi ? demanda le Gitan avec un large sourire de faux jeton (ce qu'il n'était pourtant pas), j'ai une idée pour tes affaires, et on pourrait sûrement s'occuper de ça ensemble, écoute voir : au lieu de te casser le cul avec des jeunes que degun connaît, tu prends des anciens qui sont plus à la mode et tu les remets sur les rails.
- Et tu les déniches où tes anciens, tu sais ce qu'ils sont devenus toi, tous ces gugusses qui ont fait un tube ou deux et ciao. Les nanas sont marida, les mecs sont devenus plombiers ou pharmaciens, comment tu vas les retrouver toi, tu t'appelles Pinkerton maintenant ?
- Qui c'est celui-là, Robert, un producteur ?
Dalban haussa les épaules. De toutes les façons c'était une idée comme une autre. Pourquoi pas ? Il posa sa tasse vide sur le guéridon et donna le signal du départ.
- Bon, en attendant tes revenants, si ton cabas est prêt, on va aller écouter chanter la poiscaille, mon pote !
Mais Tony était un bavard, et tout au long du chemin qui les mena à son mouillage, puis en démarrant le moteur de sa barcasse, et encore en sortant du petit port dans la clarté encore fragile du matin, il parla de tout et de rien, comme un vrai moulin à paroles. Dalban proférait des «hmm» et des «grmmf», s'activait côté matériel, et finit par résumer la situation alors qu'ils avaient atteint leur coin depuis plus de dix minutes :
- Arrête un peu maintenant, tu casses les oreilles aux poissons, comment tu veux qu'ils se concentrent et qu'ils viennent se tanquer sur nos lignes ?
Le Gitan tira la sienne d'un geste sec du poignet, un petit loup au bout qui frétillait comme un perdu.
- Comme ça. Voilà.
Là-dessus, les deux hommes ne dirent plus rien jusqu'au retour, vers les neuf heures du matin, l'heure parfaite pour prendre un nouveau café en terrasse, cette fois à un des bistrots de L'Estaque. Là, Tony reprit sa diatribe en feuilletant le journal local, Le Méditerranéen.
- Oh, putain tu as vu ça !
- Quoi ?
- Un chauffeur de taxi qui a pété les boulons dans un embouteillage, il a sorti son flingue de la boîte à gants et il a dégommé tous ceux qui étaient autour de lui. Sept morts.
- Où ça ? A Marseille ?
- Pardi ! Rue Paradis. Attends, c'était un chauffeur iranien, iranien tu te rends compte, bientôt ils nous les font venir de la lune, Eshaq je sais pas quoi, il a expliqué à la police que son cousin tenait sa femme en otage et qu'il a pas supporté de pas pouvoir avancer pour aller la délivrer. Pendant que Tony donnait des explications sur le fait divers meurtrier, Robert zieutait un titre un peu plus bas.
- C'est quoi dessous, là tu vois, ils parlent du club de foot de L'Estaque.
- Ouais. Ils disent que le club est en faillite après une histoire de pots-de-vin à propos de la construction d'un nouveau stade, que si personne ne se manifeste pour le reprendre il disparaîtra à tout jamais après cent ans tout rond d'existence.
- Ils donnent un numéro de téléphone ?
- Ouais.
- Passe-moi ton portable.
Et c'est comme ça, par un coup de fil, un rendez-vous, et un joli chèque, que Robert Dalban devint président du FC L'Estaque, modeste pensionnaire d'une obscure division départementale.
La vie c'est la vie, on sait jamais où elle vous mène.
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Où l'on joue «Mon beau sapin» au pipeau.
Ce soir-là, Robert Dalban s'emmerdait comme un rat mort. Non, je vous arrête tout de suite, quand je vous parle de Robert Dalban ne pensez pas à l'acteur français né en 1903 et mort en 1987 (paix à son âme, et que ceux qui ne voient pas de qui je veux parler retournent à leurs chères études, porcamiseria), mon Robert Dalban à moi, il est marseillais pur jus (bien que d'origine normande et écossaise, l'hérédité faut pas chercher à comprendre), et il a exercé un temps la profession de comptable. A l'Institut International des Eaux, Marseille, France. C'est un quidam du genre passe-partout, ni brun, ni blond, ni petit ni grand, ni gros ni maigre, avec pour seuls signes distinctifs un accent parisien qu'il avait pêché on se demande bien où et des super-lunettes à triple foyer. De vraies lunettes de bigleux. C'est un vieux pote à moi, moi Biagio Cataldese, et c'est pourquoi je vais me permettre de vous parler de lui.
Ce soir-là donc, Robert Dalban s'emmerdait comme un rat mort. Pourtant on passait à la télé un film qui aurait dû l'émoustiller, puisqu'il mettait en valeur son homonyme. Mais Dalban pestait comme une vieille morue, tout seul, les lunettes abandonnées sur un coin de table comme chaque fois que tout l'énervait et qu'il préférait rester dans le flou en signe de protestation universelle. A l'époque il avait entamé la quarantaine depuis quelque temps le Robert, et il avait pratiqué une reconversion réussie. Exit l'Institut International des Eaux, le comptable avait mis son sens des chiffres au service de son compte en banque en montant une petite société de production musicale qui était en train de décoller. Peu regardant en termes de musique («moi, de toute façon, les deux seuls trucs que j'écoute c'est Michel Sardou et Adriano Celentano, le reste je m'en tamponne», voilà son point de vue) Dalban avait à sa botte aussi bien des musiciens folkloriques que des rappers, des chanteurs de charme comme des maniaques des technologies du son, et même un joueur de pipeau qu'il venait justement de faire monter en tête des hit-parades avec une version (au pipeau électronique tendance dub-techno) de Mon beau sapin - roi des forêts. Y'a pas de sot métier, pas vrai ? Mais Dalban commençait à en avoir plein les roubignoles d'écouter Sardou évoquer les Ricains sur sa chaîne stéréo millésimée 1977 tout en fredonnant en boucle et en même temps Mon beau sapin, et il finit par se décider à poser ses fesses en face de la télé. Il reprit ses lunettes sur la table, se servit un whisky bien tassé (une production familiale, vu qu'il avait encore des cousins en Ecosse), et essaya de s'intéresser au ?lm en question. Coup de tête, une sale histoire de magouilles et de violence avec un club de foot au milieu. Et le Milieu autour. Dalban (l'acteur) jouait l'entraîneur du club, on n'y croyait pas une seconde, mais Dalban (le mien) commença gentiment à se monter le bourrichon. Ça se mettait à trottiner dans sa tête, le foot... Pas qu'il ait jamais été un accro, mais l'idée lui plaisait bien quand même. Un club de foot... Suffirait d'investir une jolie petite somme, et Dalban n'était pas à l'étroit dorénavant question liquidités, et il pourrait sûrement tuer le temps en tant que président de club autrement plus intensément que derrière les vitres du studio d'enregistrement à regarder ses musicos s'époumoner sans même les entendre. Quoique, des fois, il valait mieux, ne pas les entendre.
RD avala le fond de son verre cul sec, fit la grimace, et prit sa décision : il allait se lancer dans le sport.
Où l'on urine contre les citronniers.
Comme je dis toujours la vie c'est la vie, c'est comme ça et pas autrement. C'est vrai, je suis du genre fataliste, et on a souvent eu des discussions là-dessus avec Robert. Pour lui pas de fatalité, sa vie si on voulait vraiment la prendre en main, y'avait qu'à : «Quand on veut on peut», c'est sa phrase, à laquelle je n'ai jamais rien trouvé à répondre, sinon un haussement d'épaules. Io non posso, faut croire que moi je peux pas, éboueur j'étais éboueur je suis resté, même si souvent j'ai eu envie de voler un camion de butane et de foncer contre le premier mur venu. Mais à la place j'ai acheté des cahiers, dans lesquels j'ai consigné et je consigne tout ce qui ne va pas. J'en ai un stock, croyez-moi. L'histoire de Robert Dalban, je l'ai consignée aussi. Pas parce que Robert Dalban n'a pas la même philosophie que moi sur la vie, mais juste parce qu'à force de tout consigner, c'est devenu une seconde nature. Et parce que j'aime les cahiers. Et justement, si je reprends le cahier Dalban, je vais pouvoir vous raconter la suite de l'histoire. Celle durant laquelle les morts sont tombés comme à Gravelotte. Pourtant Gravelotte ne joue pas en première division. Cherchez pas à comprendre, aspettate, attendez, vous comprendrez bientôt.
Ce matin-là, Robert s'était levé très tôt. Avant que le soleil ne se lève. Il était sorti dans son jardin nu comme un ver (un ver qui aurait porté de sacrées lunettes) uriner contre le citronnier, tout en humant l'odeur de poubelle qui flottait sur le quartier. L'oreille distraite par le bruit du jet jaunâtre contre le tronc de l'arbre Robert marmonna «ben mon p'tit vieux, ça sent pas la rose aujourd'hui», et il continua en pensée, en se disant que cette odeur de moule moisie c'était plutôt de bon augure puisqu'il avait prévu de prendre la mer pour une partie de pêche avec son pote Tony, un Gitan des quartiers nord, entrepreneur de spectacles à la petite semaine qui se refaisait régulièrement une santé financière en travaillant de la carotte sur des plates-formes pétrolières en Mer du Nord. Robert s'habilla vite fait, chaussa des baskets blancs qu'il portait sans lacets, mit une casquette dans son sac et grimpa dans la Volvo. Il avait une prédilection pour les voitures suédoises. Une aurore violette commençait à se découper sur l'horizon lorsqu'il passa devant la pyramide de l'ancien hangar J4, sur le port, juste à côté de la cathédrale. La mairie, le département, la région, l'état, même l'Europe et si ça se trouve l'Unesco, avaient mis la main au porte-monnaie pour financer cette drôle d'idée sortie de l'esprit d'un architecte allumé : la «pyramide des croyances». Un truc de cent mètres de haut, noir avec des re?ets dorés, inauguré en grande pompe par tout un aréopage de chefs d'état et de pontes religieux qui s'étaient félicités non sans raison de voir naître ce lieu symbolique où chaque religion du globe était représentée, où chacun allait discuter avec «l'autre» en parfaite harmonie oecuménique, où la science et la spiritualité allaient enfin trouver un terrain d'entente puisqu'on n'avait pas non plus oublié d'inscrire les non-croyants dans ce grand panel des croyances. Mais pour le moment, la pyramide n'avait pas vraiment fait le plein, peut-être parce qu'un truc pareil à Marseille, on avait du mal à y croire, ça faisait pas sérieux, et tout ce que Robert y vit en la croisant c'était une masse noire sur la pénombre, et qui en plus lui gâchait le paysage violacé en train de se dessiner aux frontières de l'aube. Il dépassa le panneau «PYRAMIDE» à 130 compteur et fusa dans l'obscurité en direction de L'Estaque. Il rangea la Volvo devant le garage de son pote, et frappa à l'huis tout en invectivant l'habitant d'une voix sourde mais suffisamment forte.
- Oh, Tony, tu dors encore, mon salaud ?
Le Tony en question ouvrit la porte d'une poussée du pied droit, une tasse de café dans chaque main.
- Qui dort ? se rebiffa-t-il.
Les deux amis burent le café sur le balcon en observant le ciel.
- Tu sais quoi ? demanda le Gitan avec un large sourire de faux jeton (ce qu'il n'était pourtant pas), j'ai une idée pour tes affaires, et on pourrait sûrement s'occuper de ça ensemble, écoute voir : au lieu de te casser le cul avec des jeunes que degun connaît, tu prends des anciens qui sont plus à la mode et tu les remets sur les rails.
- Et tu les déniches où tes anciens, tu sais ce qu'ils sont devenus toi, tous ces gugusses qui ont fait un tube ou deux et ciao. Les nanas sont marida, les mecs sont devenus plombiers ou pharmaciens, comment tu vas les retrouver toi, tu t'appelles Pinkerton maintenant ?
- Qui c'est celui-là, Robert, un producteur ?
Dalban haussa les épaules. De toutes les façons c'était une idée comme une autre. Pourquoi pas ? Il posa sa tasse vide sur le guéridon et donna le signal du départ.
- Bon, en attendant tes revenants, si ton cabas est prêt, on va aller écouter chanter la poiscaille, mon pote !
Mais Tony était un bavard, et tout au long du chemin qui les mena à son mouillage, puis en démarrant le moteur de sa barcasse, et encore en sortant du petit port dans la clarté encore fragile du matin, il parla de tout et de rien, comme un vrai moulin à paroles. Dalban proférait des «hmm» et des «grmmf», s'activait côté matériel, et finit par résumer la situation alors qu'ils avaient atteint leur coin depuis plus de dix minutes :
- Arrête un peu maintenant, tu casses les oreilles aux poissons, comment tu veux qu'ils se concentrent et qu'ils viennent se tanquer sur nos lignes ?
Le Gitan tira la sienne d'un geste sec du poignet, un petit loup au bout qui frétillait comme un perdu.
- Comme ça. Voilà.
Là-dessus, les deux hommes ne dirent plus rien jusqu'au retour, vers les neuf heures du matin, l'heure parfaite pour prendre un nouveau café en terrasse, cette fois à un des bistrots de L'Estaque. Là, Tony reprit sa diatribe en feuilletant le journal local, Le Méditerranéen.
- Oh, putain tu as vu ça !
- Quoi ?
- Un chauffeur de taxi qui a pété les boulons dans un embouteillage, il a sorti son flingue de la boîte à gants et il a dégommé tous ceux qui étaient autour de lui. Sept morts.
- Où ça ? A Marseille ?
- Pardi ! Rue Paradis. Attends, c'était un chauffeur iranien, iranien tu te rends compte, bientôt ils nous les font venir de la lune, Eshaq je sais pas quoi, il a expliqué à la police que son cousin tenait sa femme en otage et qu'il a pas supporté de pas pouvoir avancer pour aller la délivrer. Pendant que Tony donnait des explications sur le fait divers meurtrier, Robert zieutait un titre un peu plus bas.
- C'est quoi dessous, là tu vois, ils parlent du club de foot de L'Estaque.
- Ouais. Ils disent que le club est en faillite après une histoire de pots-de-vin à propos de la construction d'un nouveau stade, que si personne ne se manifeste pour le reprendre il disparaîtra à tout jamais après cent ans tout rond d'existence.
- Ils donnent un numéro de téléphone ?
- Ouais.
- Passe-moi ton portable.
Et c'est comme ça, par un coup de fil, un rendez-vous, et un joli chèque, que Robert Dalban devint président du FC L'Estaque, modeste pensionnaire d'une obscure division départementale.
La vie c'est la vie, on sait jamais où elle vous mène.
Patrick Coulomb
**Patrick Coulomb**, né à Marseille en 1958, est journaliste, chroniqueur (cinéma, musiques populaires) et fondateur de deux maisons d’édition. Auteur d’une dizaine de romans et recueils, il puise son inspiration dans la culture populaire, le polar et la science-fiction, avec un style souvent teinté d’humour et de satire. *Panem et Circences* illustre son talent pour mêler absurde, tendresse et critique sociale, le tout ancré dans un univers marseillais qu’il connaît bien.
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Code produit : 9782368691021
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Panem et Circences est une plongée dans l'univers déjanté et satirique de Robert Dalban, un anti-héros marseillais aussi attachant que désabusé. Patrick Coulomb y mêle humour, références culturelles et une critique acerbe de la société du spectacle, le tout servi par une écriture vive et pleine de surprises. Ce roman est idéal pour ceux qui aiment les récits décalés, où l'absurde côtoie une certaine tendresse pour les personnages marginaux.
Le roman explore plusieurs thèmes centraux : la quête de sens dans un monde dominé par le divertissement et l'argent, la nostalgie d'une époque révolue, et la satire du milieu musical et médiatique. Il interroge aussi l'identité, à travers le personnage de Robert Dalban, tiraillé entre ses origines marseillaises et son accent parisien, et aborde avec ironie les travers de la société contemporaine.
Panem et Circences s'adresse aux amateurs de littérature humoristique et satirique, ainsi qu'aux lecteurs en quête de récits originaux et décalés. Les passionnés de musique, de cinéma et de culture populaire y trouveront aussi leur compte, grâce aux nombreuses références qui émaillent le texte. Enfin, ce roman plaira à ceux qui aiment les personnages complexes et les intrigues où l'absurde le dispute à l'émotion.
Avec ce smartbook, vous pourrez interroger le texte sur les motivations de Robert Dalban, les références musicales et cinématographiques disséminées dans le récit, ou encore les choix narratifs de l'auteur. Vous pourrez aussi demander des éclaircissements sur le contexte marseillais, les clins d'œil historiques, ou les thèmes de la satire sociale et culturelle développés dans le roman.
person_edit À propos de l'auteur
Patrick Coulomb, né à Marseille en 1958, est journaliste, chroniqueur (cinéma, musiques populaires) et fondateur de deux maisons d’édition. Auteur d’une dizaine de romans et recueils, il puise son inspiration dans la culture populaire, le polar et la science-fiction, avec un style souvent teinté d’humour et de satire. Panem et Circences illustre son talent pour mêler absurde, tendresse et critique sociale, le tout ancré dans un univers marseillais qu’il connaît bien.
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patrick coulomb
panem et circences
roman humoristique
satire sociale
robert dalban
marseille
comptable
producteur musical
michel sardou
adriano celentano
pipeau électronique
mon beau sapin
show-biz
société du spectacle
littérature contemporaine
anti-héros
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culture populaire
musique
cinéma
décalé
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accent parisien
éditions 1961 digital
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