Anne Boissière
Anne Boissière
La danse, devenue art autonome au tournant du xxe siècle, confronte la pensée esthétique à ses propres limites ; elle remet en question le rapport moderne qui lie l'art et ses genres, et la prédominance du modèle de l'oeuvre pour penser l'expérience artistique. La danse serait-elle le paradigme esthétique du xxe siècle, c'est-à-dire la voie incontournable pour accéder aux problèmes philosophiques que pose l'art dans son évolution ? L'émergence de la danse contemporaine est directement liée à la conquête d'un geste libre. Le geste dansé s'affranchit des formes conventionnelles qui s'imposaient à lui et le réglaient auparavant dans la tradition du ballet classique. L'improvisation est un moment crucial dans cette mutation, dans la mesure où elle n'est plus seulement une variation sur des schémas préexistants mais trouve désormais une valeur constituante. Le geste semble procéder de lui-même, ne provenir de rien, dans une sorte de miracle qu'il faut interroger. Le présent livre questionne la danse, sous sa forme contemporaine, dans une perspective non dogmatique. Il ne s'agit pas d'appliquer à la danse des catégories toutes faites et forgées en dehors d'elle, mais de construire les modalités d'un questionnement ancré sur les formes multiples et concrètes de son devenir. Le parcours théorique, qui réunit philosophes et artistes, envisage le geste dansé sous l'angle de son effectuation, de son expressivité, et de son rapport conflictuel à l'oeuvre chorégraphique comme fixation paradoxale de l'éphémère.
Cet essai entend mettre au jour et dénoncer la tendance dominante à théoriser le jeu à partir des règles, et à organiser les approches autour de dualismes non questionnés, au premier chef du game et du play. Une telle structuration ne s'impose qu'à exclure ou mépriser une phénoménalité pourtant décisive, celle qui engage l'expérience corporelle et spontanée du jeu, et dont l'enfance pourrait être le nom. Le geste philosophique consiste ici en une ré-appropriation de cette part vivante du jouer, d'autant plus précieuse qu'elle peut faire défaut. C'est sur fond de cette absence qu'est introduite la conceptualité du pathique : jouer est une activité irréductible, distincte de la connaissance et de la technique. S'y révèle une liberté sensible, liée au mouvement et à la spatialité, qui n'a pas d'équivalent. Opter pour le vivant du jeu, c'est mettre l'accent non sur la maîtrise mais sur l'être-saisi, non sur les règles mais sur le rythme, non sur la compétition mais sur les chants et la danse, dans l'horizon de la paix et non de la guerre. C'est dans l'art et non dans la science qu'une telle expérience du jouer est recherchée. La prise en compte de certains aspects du champ contemporain conduit cependant à s'interroger : le jeu, dans sa part vivante et sensible, serait-il en voie de disparition ?
Ce ouvrage rassemble onze textes pluridisciplinaires (géographie, philosophie, psychanalyse, arts) qui ont en partage un champ factuel commun, l'art, qu'ils abordent à travers le thème de la spatialité. C'est l'idée d'un espace se formant à travers l'activité artistique et inversement, impliquant une éventuelle reformulation de la spatialité de l'objet d'art.