Anne Carol
Anne Carol
Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'embaumement des cadavres était réservé à une élite du sang et de la fortune soucieuse d'échapper à la dissolution. Aujourd'hui en France, plus de la moitié des corps reçoivent des soins de conservation dispensés par des professionnels de la thanatopraxie. Ces soins sont destinés à retarder la décomposition et à permettre aux proches d'organiser sereinement les funérailles. Ils ne visent pas à conserver les corps indéfiniment, ce que la loi ne permet d'ailleurs pas.Entre ces deux régimes de conservation, le XIXe siècle offre une parenthèse singulière. C'est dans sa première moitié que naît et s'affirme l'embaumement romantique : un désir éperdu de préserver des corps éternellement intacts, revendiqué comme un aspect légitime du culte des morts et inséparable de l'apparition du cimetière moderne et de ses concessions perpétuelles. L'embaumement connaît alors une vogue aussi extraordinaire que brève, et amorce une diffusion sociale dans la bourgeoisie urbaine. Mais cet engouement suscite aussi une concurrence féroce entre médecins et non-médecins qui se disputent le marché du corps des défunts dans une guerre à la fois technique, commerciale, socioprofessionnelle et déontologique.C'est l'histoire de cette passion mortuaire, de sa naissance, de son épanouissement et de son déclin que l'ouvrage d'Anne Carol entend restituer sous un angle social et culturel, et en la replaçant dans l'histoire plus large des sensibilités collectives face à la mort et au cadavre.
Portés par la mission de régénérer l'humanité, et par le désir de progrès et de soins de la société tout entière, les médecins quittent au XIXe siècle les chemins balisés de l'hygiénisme pour s'aventurer dans ceux d'un eugénisme en construction. Angoisse de la dégénérescence ou de la dépopulation, combat contre la mortalité infantile ou les maladies sociales, tout est prétexte à un projet de surveillance des unions, de tri des procréateurs, de dépistage des tares, où le médecin affirmera son utilité sociale et rendra effective la plus achevée des prophylaxies. Ce projet, vers lequel convergent des médecins venus de tous les horizons et de toutes les disciplines, se bâtit sur des savoirs fragiles, traversés de mythes et d'idéologies ; surtout, il se heurte à une pratique libérale, effrayée par les audaces interventionnistes et autoritaires des plus ardents eugénistes. C'est la raison pour laquelle, au-delà de positions parfois extrêmes, l'eugénisme médical ne trouve à s'exprimer que dans l'instauration de l'examen prénuptial en 1942. Pendant, plus d'un siècle, il aura pourtant constitué le centre d'un discours touffu, révélateur des ambitions sociales et des valeurs contradictoires d'un monde médical en pleine Ascension.
Depuis 1981, la peine de mort est abolie en France ; la dernière exécution a eu lieu en 1977. En outre, depuis 1939, les exécutions n'étaient plus publiques et se déroulaient dans l'enceinte des prisons devant quelques témoins. Il nous est donc difficile d'imaginer aujourd'hui ce que ces exécutions ont été. Au mieux, l'image que l'on en a renvoie aux exécutions parisiennes du début du XXe siècle et de leur rituel bien rodé, que les journaux rappellent inlassablement : le réveil, la toilette, le verre de rhum, les quelques pas dans la lumière de l'aube. L'objectif de ce livre est d'abord d'effacer cette distance ; de replacer l'exécution à hauteur d'homme, dans le flot tumultueux du temps vécu, des sensations du corps ; de donner à sentir sa violence, de lui restituer, en somme, sa dimension sensible. Ce livre est en second lieu une tentative pour replacer le condamné au centre du récit et lui restituer une place d'acteur à part entière dans le déroulement de son châtiment. Il s'agit enfin de comprendre comment les dispositifs qui ont rendu l'exécution possible pour des hommes ordinaires a fonctionné, puis évolué. Peut-être faut-il penser que c'est le caractère insupportable de la mise en oeuvre de l'exécution, autant que son spectacle, qui a conduit à la réformer, puis à l'abolir.
Les « monstres » humains nous fascinent par la tension entre les sentiments de proximité et d'altérité radicale que fait naître leur aspect déroutant. Etudiés dans le contexte mental de leur époque, lorsqu'ils procèdent de l'imaginaire, ou à travers la succession des explications scientifiques ou religieuses de leur genèse, ils l'ont été plus rarement dans la perspective de leur insertion sociale. Où commence la monstruosité ? Comment se donne-t-elle à voir ? Comment se laisse-t-elle appréhender par la raison ? Ces études se proposent d'aborder les problèmes de définition et de visibilité du monstre dans la société de son temps ; de repérer quelques tentatives de réintégration du monstre dans l'ordre du monde, qu'il semble ébranler ; d'illustrer enfin des façons d'utiliser le monstre comme métaphore en politique, en art ou en littérature.