Benoît Hopquin
Benoît Hopquin
« Quand la gamine partait de son rire cristallin, les yeux scintillants, à la fin d'un récit, ça lui faisait du bien, à Anselme. C'étaient des compresses de joie, un cataplasme de bonheur sur son propre désespoir. Il coupait toujours au moment du départ au front. "Et puis, on a été mobilisés et on est partis." Voilà le plus loin où il allait. Il respirait un grand coup. Les mots ne venaient plus. Source tarie. Le silence reprenait ses droits dans la salle, tout épais, tout visqueux. Jeanne butait ainsi chaque fois aux portes du malheur. » La gamine, c'est Jeanne Bonheur : une jeune fille intrépide qui n'accepte pas le mystère entourant la mort de son père Léonce, disparu pendant la Grande Guerre. Vingt ans après, avec Anselme et Clovis, les amis d'enfance et compagnons d'arme de Léonce, paysans du même village, Jeanne part sur ses traces le long de la ligne de front. À l'issue d'une épopée rocambolesque, elle retrouvera le soldat perdu et renouera avec lui de la plus tendre et étrange des manières. BENOÎT HOPQUIN est grand reporter au Monde. Le soldat perdu de Jeanne Bonheur est son premier roman.
Il y a soixante-dix ans, en 1944, la France libérée a voulu en faire des héros pour mieux se racheter de ses lâchetés. Ils étaient Résistants, soldats de la 2e DB, officiers de la Légion étrangère ou pilotes de chasse. Ils étaient la France combattante. Ils étaient les Compagnons de la Libération. En juin 1940, ils étaient parias. Alors que la France était abasourdie, tétanisée par sa défaite, que la plupart des vaincus acceptaient cette fatalité et entraient dans les dispositions d'esprit et les petits arrangements de l'Occupation (« Les premiers agenouillements et les premiers reniements », écrira Jean-Louis Crémieux-Brilhac), ils ont tout de suite refusé ce que chacun disait inéluctable. Tandis que la France remettait son destin entre les mains de Pétain, eux ont choisi de poursuivre la lutte. Ils ont trouvé un bateau pour Londres et se sont ralliés à un obscur général, un certain Charles de Gaulle, ou bien se sont réfugiés dans la clandestinité. Ils n'étaient qu'une poignée. François Jacob, Daniel Cordier, Hubert Germain et dix autres Compagnons racontent le contexte de leur engagement et leurs parcours, en humbles figurants de la grande histoire qui se jouait. Mais à travers ces récits simples, sans gloriole, se dessine par kaléidoscope une fresque de la France libre, de Bir Hakeim à la libération de Strasbourg. On y voyage de Londres à Tunis, de Damas à Mourmansk. On y croise les figures de Leclerc, Koenig, Jean Moulin et De Gaulle bien sûr. On y évoque le Débarquement ou l'insurrection de Paris. Ces hommes décrivent aussi leur vie quotidienne, le rôle des troupes « coloniales » ou les conflits avec les soldats vichystes qui n'en démordaient pas. Ils parlent de leurs copains morts sur le champ de bataille ou en déportation. Ils expliquent aussi sans fard leurs joies et leurs déceptions une fois revenus en France, leur difficulté à se réadapter dans une société qui avait retrouvé ses habitudes. Finalement, se dessinent des histoires de gens ordinaires qui ont fait le bon choix et, pour cela, ont ensuite été plongés dans des destins extraordinaires. « Nous ne sommes pas des héros », disent-ils. « C'était une évidence », expliquent-ils à l'unisson. Pas tant que ça puisqu'ils étaient si peu nombreux.
Ils étaient musiciens à la cour, soldats révolutionnaires, héros de Verdun, écrivains, compagnons de la Libération. Ils étaient à la tribune de l'Assemblée nationale ou sur les plages du Débarquement, en Provence, à l'Odéon ou à Polytechnique. Ils étaient noirs. Qui s'en souvient ? Qui se souvient de Habib Benglia, qui joua dans Les Enfants du paradis et dans La Grande Illusion, ou de René Maran, qui obtint le prix Goncourt en 1921 ?Après les indépendances, dans les années 60, la France et l'Afrique se sont séparées de corps mais aussi éloignées d'esprit. Chacune est partie de son côté. Dans les livres d'histoire, soit par honte d'avoir colonisé, soit par dépit d'avoir été largués, soit encore par indifférence, nous avons peu à peu gommé les traces de couleur de notre saga nationale. C'est oublier Félix Éboué qui, alors qu'il était gouverneur du Tchad, fut parmi les premiers résistants à répondre à l'appel du général de Gaulle ; c'est oublier Gaston Monnerville, président du Sénat et ainsi deuxième personnage de la République pendant plus de vingt ans. C'est oublier aussi Edmond Albius, ancien esclave qui découvrit la technique de la fécondation artificielle de la vanille, ou Louis Delgrès, qui préféra mourir plutôt que d'accepter le rétablissement de la servitude en Guadeloupe.D'une écriture vive et brillante, Benoît Hopquin retrace les destins exceptionnels et romanesques de ces figures noires, ces pionniers qui durent les premiers lutter contre les préjugés et pour l'égalité.