Bruce Bégout
Bruce Bégout
Cet essai philosophique se propose de mettre au jour une dimension oubliée de nos existences : notre appartenance concrète au monde et la manière dont nous y participons de manière corporelle et affective. Alors que dans nos relations aux choses et aux autres domine la pensée de la distinction, qui sépare et relie, l'auteur fait le pari d'exhumer une manière d'être au monde originelle, précédant toute coupure. Telle serait la pensée mersive, qui, à travers l'expérience des ambiances, de l'immersion dans le paysage, de la captation par l'aura d'un visage, de notre sensibilité au climat, cherche à comprendre notre être-dans le monde, notre communication immédiate et directe avec ce qui nous entoure. La redécouverte de cette mersivité, de notre être plongé dans le monde et la nature, est une étape théorique importante dans le dépassement du dualisme et de l'anthropocentrisme qui ont conduit à la crise écologique que nous traversons.
L'île éveille d'ordinaire tout l'imaginaire des fictions utopiques. Or, ici, elle devient le lieu idéal du ParK, condensé insolite de toutes les formes de parcs imaginés par les hommes. Le cerveau du projet, Litch, y vit dans une tour d'ivoire. Il est le théoricien de ce qu'il nomme la neuro-architecture, fondée sur les ressorts les plus subtils de la psychologie humaine. Le ParK est un laboratoire à ciel ouvert où s'expérimentent, à la vue de tous, les pratiques futures et coercitives du contrôle social. À la manière des hommes qui y vivent, prisonniers de leur cadre de vie, le lecteur explore à son corps défendant ce lieu étrange, se heurte à l'insolite et à l'effroyable. Il s'invite à l'une des tables de jeux de l'hôtel casino Todeskamp 1, le bruit des machines à sous se mêlant au couinement plaintif de sommiers. Il pénètre les Quartiers des solitaires ou se retrouve, dans le Conservatoire des Cris, à entendre les infinies nuances de la souffrance humaine... Bien qu'élu, l'âme de cet aventurier d'un genre nouveau est mise à mal malgré les plus beaux atours de l'enchantement.
George Orwell est connu pour avoir écrit 1984 ou La Ferme des animaux, il l'est moins pour la réflexion qu'il a menée sur la condition des gens ordinaires. Bruce Bégout rend ici hommage à l'humanisme d'Orwell. Il y a, dans sa pensée, la combinaison d'une lucidité pessimiste et d'une joie de vivre. En parcourant son oeuvre, il tente de définir la notion de "décence ordinaire", ce "sens moral inné" qui incite les gens simples à bien agir. Il dénonce, entre autres, l'indécence extraordinaire des intellectuels qui s'affilient au pouvoir et les dérives d'un socialisme coupé du quotidien. Révélant l'importance qu'occupe la question du monde de la vie quotidienne chez Orwell, Bruce Bégout nous propose une lecture nouvelle de son oeuvre et met en valeur la finesse de son jugement politique.
Cet essai de philosophie, d’une grande originalité, porte sur une dimension fondamentale de l’existence, restée jusqu’à présent peu élaborée au plan conceptuel : le fait que nous vivons toujours au sein d’ambiances, « dôme invisible sous lequel se déroulent toutes nos expériences ». Bruce Bégout croise les perspectives et les disciplines avec virtuosité. En portant attention à l’immersion des hommes dans leur environnement, à leur coappartenance à un fond commun, il ouvre la voie à une « écophénoménologie » qui montre l’irréductibilité de l’ambiance à un objet que l’on pourrait façonner de toutes pièces par un « design atmosphérique ». La perte d’un sentiment d’harmonie cosmique, ressentie par l’homme moderne, s’est accompagnée de multiples phénomènes compensatoires, dont la recherche de pauses, de bulles, d’ambiances qui forment un abri contre les processus effrénés et contre la manipulation marchande des émotions. Professeur à l’université de Bordeaux, Bruce Bégout est connu pour ses écrits sur les espaces urbains (Las Vegas, les motels, les zones aéroportuaires…) et des aspects quotidiens de l’existence souvent négligés par la philosophie.
Nous sommes entrés dans le troisième âge de la ruine. Après le temps des ruines antiques, puis celui des ruines modernes, voici l'ère de la ruine instantanée, de la ruine du présent lui-même qui, née de l'urgence et vaincue par elle, ne dure plus, mais s'efface au moment même de son édification. Dans cet essai inédit, Bruce Bégout continue son travail unique et indispensable de dissection du contemporain, au terme d'un long processus d'écriture qui l'a amené à visiter des ruines du monde entier.
C'est à l'Institut médico-légal, surnommé L'Hôtel, que se croisent les personnages interlopes de ce roman noir. Le narrateur, directeur de ce lieu déroutant, décrit la lente dépravation de son institution. Suite à sa rencontre avec Valère, producteur de films pornographiques, il accepte une étrange proposition : que l'Institut abrite un club clandestin... Dehors, un mal jaune se propage. "Cloaque nauséabond", l'Institut devient l'antre d'une véritable fête des morts. La succession de chapitres courts et nerveux dit l'ascension irrémédiable du récit vers une apothéose de la folie. Aussi affutée que le scalpel du narrateur qui dissèque les cadavres, la plume de Bruce Bégout nous entraîne aux confins d'une extase ultime, d'une décomposition totale : celle des corps, des êtres et du récit.
Révéler ce que l'extraordinaire a d'ordinaire : voici ce qui relierait les nouvelles de ce recueil. Chacune s'attache à des personnages singuliers, souvent seuls et désarmés, aux prises avec l'époque dans ce qu'elle a de plus excessif et de violent. Portraits de maniaques, de désaxés, d'originaux qui luttent contre "le dispositif", ainsi qu'ils nomment la combinaison d'airain de la marchandise, de la technologie et du spectacle. Bruce Bégout procède à l'inverse du film d'horreur : il désigne ce que l'insane lui-même a d'ordinaire. D'où les situations paradoxales ici mises en scène. Dans Signes particuliers : néant, un architecte conçoit, à la solde de l'État, un édifice destiné à aider les gens à se suicider. Dans Le Compteur des féminicides, suite à une injonction ministérielle, un homme dénombre les femmes tuées dans les séries, films ou vidéos. Certaines nouvelles nous plongent dans le malaise quand d'autres flirtent avec le fantastique. Bégout invente ici un ton, qu'il qualifie de "post-gothique". Dans ces récits, l'effroi, le mal, la terreur n'expriment pas seulement la fragilité psychologique des personnages face aux forces des ténèbres, mais aussi le potentiel de nuisance de l'époque. Ses vampires prennent la forme d'appareils, de produits, d'architectures mais aussi de représentations sociales, d'injonctions et de tics de langage. Bruce Bégout traque les démons non pas dans les châteaux hantés, les ruines, les églises, les forêts et les cimetières mais dans les parkings, les centres commerciaux, les banlieues pavillonnaires, la suburbia mondiale. Mais qu'en est-il de la résistance, volontaire ou non, de ces personnages dans le contexte morbide qui les broie ? Bégout manie l'humour noir, qui peut parfois triompher du réel. La raison reprendra-t-elle néanmoins ses droits ? Parviendra-t-elle à expliquer la part de fiction et de non-sens qui régit le quotidien ?
Lorsqu'il arrive, en août 1938, à Fribourg-en-Brisgau, Leo Van Breda, jeune père franciscain et étudiant en philosophie à l'Université de Louvain, est loin de se douter de ce qui l'attend. S'il se rend dans l'Allemagne nazie, c'est qu'il veut consulter pour son travail de thèse des inédits de Husserl, philosophe d'origine juive, mort quelques mois plus tôt. Mais la situation est difficile. La veuve de Husserl vit à l'écart, isolée par les mesures antisémites du régime, nous sommes à la veille de la crise de Munich, tout est imprégné par un climat de paranoïa et de terreur. Lorsqu'il parvient enfin à rencontrer Malvina Husserl, il se rend compte de la masse énorme des écrits que son mari a laissée. Plus de quarante mille pages de manuscrits. Alors, sous le coup d'une impulsion soudaine, il décide de les sauver de la destruction probable et, abandonnant son travail de recherche, se lance dans le tourbillon de l'Histoire. Il ne sait pas que la Gestapo est déjà sur ses traces. Romancier, Bruce Bégout est notamment l'auteur de On ne dormira jamais (Allia, 2017). Egalement philosophe, et spécialiste de la phénoménologie de Husserl, il s'empare dans Le sauvetage d'un de ces fascinants détails de l'histoire, dont ce sont parfois des héros méconnus qui détournent le cours.
Quelle est la pertinence et quels sont les enjeux de certains aspects contemporains des pensées de l'histoire, depuis la grande rupture que constitue la théorie de l'histoire de Marx, jusqu'à nos `siècles des catastrophes', qui ont vu se succéder guerres mondiales, génocides, explosions nucléaires militaires et civiles, sans que la liste semble vouloir se clore ? Quelle place y prennent la recherche philosophique, l'eschatologie, ou le récit quand il s'agit de connaître l'histoire ? Et dans quelles mesure et limites les individus la font-elle, si tant est qu'elle soit «faisable », selon la formule de cet autre grand penseur de l'historicité, Reinhart Kosseleck ?
Lieu Commun constitue le deuxième volet d'une trilogie entamée avec Zéropolis, vaste entreprise d'archéologie des significations du monde quotidien et urbain. L'essai de Bruce Bégout parvient à restituer la poésie de cet élément essentiel de l'imaginaire contemporain qu'est le motel, tout en en décortiquant le mythe. Loin de n'être qu'un échantillon de l'american way of life, le motel concrétise en effet de nouvelles formes de vie urbaine où la mobilité, l'errance et la pauvreté prennent une place prépondérante. À la croisée de l'économie, de l'architecture et de la fiction, Bruce Bégout met au jour le caractère problématique des choses ordinaires, révélant les structures générales cachées sous le chaos de la surface des choses. Surtout, ce qui se dévoile ici, c'est que cette forme particulière d'architecture a donné naissance à un homme du motel, dont les comportements annoncent de nouvelles formes de vie.
Cet essai atypique se présente sous la forme d'une suite de courts textes, comme autant de tableaux urbains arrachés de la fenêtre d'une voiture. Véritable non-ville, Zéropolis, Las Vegas annonce le futur de nos métropoles. Mais l'auteur sait également être sensible à la poésie des motels et la beauté des cimetières d'enseignes au néon ; sa "méthode", toute de finesse, part d'observations de détails précis pour en extraire la dimension sociologique, politique et philosophique.