Danilo Martuccelli
Danilo Martuccelli
La distance entre l'objectif et le subjectif, horizon insurmontable de la modernité, a une conséquence majeure pour la sociologie : l'impossible identification de l'action sociale aux seules règles du système. Au sein de cet espace, qui ne cesse de croître et de s'autonomiser, il faut renoncer à la prétention de connaître le réel lui-même et à la dissolution symbolique du social, pour privilégier l'étude des formes d'agencement entre les signes et les actions. Désormais, ce qu'on appelle l'action n'est plus que la résultante des compromis ou des excès imaginaires entre un acteur et une situation. L'examen de ces décalages permet d'étudier les rapports sociaux à travers l'autonomisation du symbolique. Trois types de décalages se manifestent dans nos sociétés : le dérapage, là où l'impossible effort de plier le monde à un dispositif symbolique mène à terme à son épuisement ; la délimitation, là où l'acteur est contraint d'agir à l'ombre de représentations qui n'informent plus les faits ; la dépendance, là où, malgré la volonté de parvenir à établir une matrice autonome, l'action reste toujours subordonnée à un autre dispositif symbolique. Ce livre illustre cette démarche à l'aide d'exemples tirés de la vie quotidienne et de la vie politique modernes : l'expérience amoureuse, la passion révolutionnaire, la montée du populisme, la relation pédagogique... Au-delà de la diversité des thèmes et des niveaux d'analyse, il s'agit de rendre mieux intelligibles les relations entre l'acteur, la situation et les signes.
Les itinéraires rassemblés dans cet ouvrage, ces "histoires" mises bout à bout, dessinent un paysage intellectuel, une gestalt, un contexte à partir duquel on voit émerger, au-delà de la présentation des auteurs, des questions théoriques, des objets de connaissance, des débats épistémologiques.
Et si la modernité n’était plus ce qu’elle a été ? Danilo Martuccelli dissèque les effondrements du Cosmos, de Dieu, de l’Histoire et de l’Autorité, et propose un plaidoyer audacieux pour un nouvel esprit moderne.
"La sociologie, fille prodigue de la modernité, tarde à entrer dans les enjeux du XXIe siècle. La raison en est sa difficulté à appréhender ce qui constitue la nature même du social à notre époque et les changements survenus dans l'expérience de l'être ensemble. L'idée de progrès, longtemps associée à l'expansion croissante de la science et de la technique, voire à une sécularisation achevée du monde, a été l'objet d'une critique ravageuse, au même titre que l'occidentalo-centrisme et les grands postulats de la science - tels que la séparation nature-culture, ou humains-non humains. Après un demi-siècle de remises en cause, il est évident que la modernité ne sera dorénavant plus jamais ce qu'elle fut. Au coeur des inflexions contemporaines, il y a une nouvelle expérience de l'être ensemble - ce que Danilo Martuccelli appelle la condition sociale moderne - marquée par une dynamique particulière : l'accentuation d'un fort sentiment de singularité et de participation à une vie en commun. Dans un monde où les expériences individuelles prennent de plus en plus d'importance dans la compréhension que les acteurs ont de leurs sociétés, il est indispensable que l'analyse sociologique révise et reformule ses catégories d'interprétation de la vie sociale."
"La sociologie, fille prodigue de la modernité, tarde à entrer dans les enjeux du XXIe siècle. La raison en est sa difficulté à appréhender ce qui constitue la nature même du social à notre époque et les changements survenus dans l'expérience de l'être ensemble. L'idée de progrès, longtemps associée à l'expansion croissante de la science et de la technique, voire à une sécularisation achevée du monde, a été l'objet d'une critique ravageuse, au même titre que l'occidentalo-centrisme et les grands postulats de la science - tels que la séparation nature-culture, ou humains-non humains. Après un demi-siècle de remises en cause, il est évident que la modernité ne sera dorénavant plus jamais ce qu'elle fut. Au coeur des inflexions contemporaines, il y a une nouvelle expérience de l'être ensemble - ce que Danilo Martuccelli appelle la condition sociale moderne - marquée par une dynamique particulière : l'accentuation d'un fort sentiment de singularité et de participation à une vie en commun. Dans un monde où les expériences individuelles prennent de plus en plus d'importance dans la compréhension que les acteurs ont de leurs sociétés, il est indispensable que l'analyse sociologique révise et reformule ses catégories d'interprétation de la vie sociale."
Les individus doivent désormais s'émanciper des liens hérités et faire la preuve de leurs qualités personnelles. Depuis une vingtaine d'années s'est constituée une famille large et plurielle de démarches ayant fait de l'individu le coeur du renouveau théorique des sciences sociales. Cette nouvelle édition, révisée et mise à jour, présente l'espace des débats de ce champ de la sociologie de l'individu. Elle démontre l'intérêt d'une des voies les plus fécondes, et sans doute la plus originale, de la sociologie française contemporaine.
Toute société trace une frontière entre le possible et l'impossible. Cette frontière, tout en s'appuyant sur des évidences sensibles invoquant la réalité comme limite indépassable des conduites, n'est jamais pourtant une donnée inscrite dans le réel lui-même, mais le résultat d'un travail d'institution collective. En partant d'une théorie de l'action, et en faisant du Quichotte une boussole sociologique, ce livre met à l'épreuve les grands régimes de réalité des sociétés occidentales, grâce à une articulation entre l'analyse sociologique et l'interprétation historique. Après un rappel de la mise en oeuvre des frontières entre possible et impossible par la religion et la politique, l'essentiel de la réflexion se centre plus particulièrement sur le régime de réalité actuellement hégémonique - l'économie - et sur celui qui est désormais en train de le défier, et peut-être de le supplanter, l'écologie. Chemin faisant, cet ouvrage explore de nouveaux territoires de la critique et de la crise du monde contemporain ; il formule et défend une hypothèse historique - le début de la fin de l'hégémonie économique en tant que limite imaginaire de nos sociétés ; et surtout, il éclaire avec un regard neuf l'horizon de nos possibles.
L'idée de société a longtemps fondé la cohérence et l'unité de la vie sociale des Etats-nations industriels et modernes. Cette représentation affirmait aussi l'unité de l'acteur et du système, de la subjectivité et de l'objectivité. Aujourd'hui, cette idée s'éloigne de nous quand la société cesse d'être dominée par l'industrie, quand la modernité déçoit, quand la subjectivité, égoïste ou morale, s'impose, quand les Etats-nations ne sont plus identifiables à "la société". Pour autant, l'idée de société ne peut pas être abandonnée. Non pour céder aux nostalgies républicaines ou communautaires, mais parce que la vie sociale est désormais ce que nous en faisons à travers la représentation que nous en construisons dans les conflits sociaux, sur les scènes médiatiques et dans la vie politique. Les promesses de la modernité se sont réalisées au prix de la mort de quelques illusions. La vie sociale est une production continue, une "volonté", quand l'objectivité du monde ne peut plus fonder l'unité de nos expériences.
L'école, en France, n'a pas seulement changé de forme. Elle a changé de nature. Les valeurs républicaines, les contrats pédagogiques, les règles et les objectifs clairement identifiés sont en crise. De nouveaux publics scolaires brouillent les cartes, l'utilité des diplômes est incertaine, la culture juvénile puise au-dehors autant qu'au-dedans, l'universalité des principes cache mal la concurrence entre filières et entre établissements. François Dubet, Danilo Martuccelli et leur équipe d'enquêteurs ne se sont pas limités à ce constat qui aurait pu alimenter un essai en chambre, un de plus. Sur plusieurs années, ils ont observé et questionné les écoliers, les collégiens, les lycéens afin de décrire et comprendre quelle est leur expérience de l'école, quelles relations ils nouent avec les adultes, professeurs ou parents. Cette école n'est pas seulement "inégalitaire" : elle produit des itinéraires différents et des individus différents. Elle n'est plus une institution qui fabrique des sujets conformes mais un espace où naissent des projets multiples. La nostalgie de l'âge d'or républicain n'est plus de mise. Ce livre, qui revisite l'école de l'intérieur, nous oblige à penser son actualité, donc sa transformation.
S'il est devenu un lieu commun d'annoncer et souvent de dénoncer une prétendue uniformisation du monde, il conviendrait plutôt, au-delà de la convergence des préoccupations planétaires, de se demander si nos sociétés ne sont pas désormais avant tout gouvernées par un idéal massivement partagé de singularité, et travaillées en leur coeur par les multiples processus de singularisation qui en découlent. L'auteur du présent ouvrage suit à la trace les effets en tous domaines de cette expansion singulariste ; ce qui le mène à prendre acte, comme il est devenu urgent de le faire, d'une radicale déstabilisation de nos approches du social et du politique. Au-delà du bouleversement induit des habitudes les plus enracinées de la pratique sociologique, c'est toute notre conception de l'individualisme et, avec lui, de nos manières de faire société qui est remise en question. Le temps est venu de concevoir et de mettre en oeuvre une nouvelle articulation entre les enjeux collectifs et les épreuves des individus, susceptible de singulariser l'étude des phénomènes sociaux. Il s'agit donc de rien moins que de bâtir une sociologie pour les individus.
Enfin une approche inédite, un regard vraiment émancipé sur la France contemporaine ! L'individu est devenu l'horizon de nos perceptions de la vie sociale. Soit. Reste à en tirer les conséquences, en termes épistémologiques notamment. L'ambition centrale de cet ouvrage est de faire reposer l'analyse sociologique sur un nouvel axe, l'individuation, le plus à même de nous faire comprendre le monde dans lequel nous sommes fabriqués. À la différence d'autres travaux, essais ou recherches thématiques, ce livre propose une vision d'ensemble. Sur la base d'une enquête de terrain exigeante, menée sur plusieurs années, il cerne en parfaite rigueur l'unité des processus d'individuation à l'oeuvre dans la société française ainsi que la diversité de ses formes concrètes. Nous voici installés de plain-pied au coeur d'un va-et-vient permanent entre dimensions sociétales et expériences subjectives ; de très fines et vivantes analyses mettent en résonance éléments de la vie quotidienne et grandes transformations sociales. Une ligne de force se dégage : chacun d'entre nous se forge au travers d'une série d'épreuves, selon des modalités inédites et selon un éventail renouvelé de contraintes et de possibles. Ces épreuves, inégalement déclinées, sont affrontées pour l'essentiel individuellement, mais le parcours de vie, de l'école à la famille, du travail à la ville, de l'histoire à l'intimité n'en est pas moins. profondément collectif. Une démonstration est faite : l'attention au mouvement central de singularisation permet seule de rendre compte de manière unifiée des phénomènes sociaux. Deux grandes leçons sont tirées : la compréhension de soi passe d'une manière plus décisive que jamais par l'intelligence de la société ; les grands enjeux sociaux et politiques sont désormais redéployés, recadrés et en attente de reformulation explicite. Ce qui risque d'en prendre certains de court. Danilo MARTUCCELLI est chargé de recherches au CNRS-CLERSÉ-IFRESI. Il est l'auteur, notamment, de Sociologies de la modernité (1999), Grammaires de l'individu (2002) et de La consistance du social (2005). Domaines. L'empreinte scolaire. Le travail ou le génie des modernes. Dans les rues de la ville. Vies de famille. Dimensions. L'histoire des individus. Le rapport au collectif. La participation défective. Le labyrinthe de l'altérité. À l'épreuve de soi. Topographies et temporalités. La déclination des épreuves. Conclusion : la singularité sociétale.