Gisèle Bienne
Gisèle Bienne
J'ai senti qu'on me reniflait dans le dos, Noiraude veillait sur moi. Son geste m'est allé droit au coeur. Ce qu'elle ne savait pas, c'est que, moi aussi, je veillais sur elle. Elle me reniflait tellement que j'ai cru qu'elle allait me lécher ou même... me manger. Je suis bête. J'étais un peu amoureuse d'elle. Je lui ai caressé le ventre. Je n'ai pas osé lui toucher le pis (...). Nous étions plantés dans le pré mais non enracinés... C'est le moment de choisir, ai-je dit, ou vivre ici... ou partir vraiment... et faire... je ne sais pas.... Ils connaîtront l'appel de la liberté, hors des prés ronds. Quitter l'enfance... quitter le pré.
Orphelin, sa mémoire est comme une boîte vide, peuplée d'un seul souvenir, celui du jour où un couple de brocanteurs l'a recueilli. Ce pourrait être un enfant comme les autres, mais il a oublié le point de départ de son existence. Muré le plus souvent dans le silence de son monde intérieur, il est comme une île perdue au milieu de l'océan, loin du continent, loin des autres. Il aime prononcer certains mots, comme « la mousson ». Alors, on l'appelle « La Mousson »... Pourtant, il sait parler aux animaux, et surtout, il y a les objets, des objets hétéroclites que les brocanteurs lui laissent prendre et entasser dans un débarras où nul ne doit entrer et où il passe des journées entières : un vieux fauteuil, une bille de verre à travers laquelle il contemple le monde, une précieuse poupée de porcelaine qu'il nomme Oféline, et une vieille machine à écrire, avec laquelle il tente de se forger un langage. Ces mots, ces objets, sont des passerelles qu'il lance vers le monde extérieur, ce monde des autres, qui lui échappe sans cesse...
Chalamov accomplit en écriture un voyage au bout de sa nuit et de celle de ses contemporains. [...] Les Récits de la Kolyma opèrent comme oeuvre de résistance à la désintégration de l'humain. Chalamov : corps usé et blessures à l'âme - "l'âme", un mot qui revient souvent sous son crayon, une âme libre. Chalamov, ni dieu, ni maître, ne s'est plus rallié à aucun mouvement. C'est sous cet éclairage que s'est produite ma rencontre avec ses textes qui, au bout du voyage, disent la victoire d'un homme bon sur les forces tentaculaires du Mal. G. B. Varlam Chalamov (1907-1982), déporté sous Staline, passa dix-sept années au Goulag de la Kolyma. Gisèle Bienne vit et travaille à Reims. Romancière et essayiste, elle a publié de nombreux livres, notamment "La Ferme de Navarin" (Gallimard, 2008), consacré à Cendrars. Ses derniers livres parus chez Actes Sud sont "La Malchimie" (2019), prix Maurice Genevoix, prix Mouans-Sartoux du roman engagé pour la planète, et "L'Homme-Frère" (2021).
Après les blessures faites à la terre dans La Malchimie, Gisèle Bienne élargit le cercle creusé dans la plaine foudroyée autour de sa famille désunie par un héritage inéquitable et dévoile les blessures que les hommes-frères se font au nom du droit au salaire différé.
Récit d'un empoisonnement, La malchimie témoigne de l'affection d'une soeur ayant perdu son frère, ouvrier agricole mort de la nocivité des produits phytosanitaires qu'il a manipulés pendant des décennies sans protection, autant que de l'urgence à combattre le tout-chimique. Un récit emporté par la force incandescente d'une romancière qui a su bâtir de livre en livre un univers rare et complexe.
Dans le silence envoûtant d'une mansarde rémoise, une dernière soirée d'adieu et de mémoire autour des fantômes de la narratrice : des proches, des anonymes ou des écrivains combattants jamais revenus des tranchées. Un roman qui dessine l'implacable sacrifice d'une génération. Et la plaie béante ouverte dans l'histoire de la littérature par la guerre et son héritage.
Au long d'un été intense et brûlant, secoué par les ondes sismiques de la Seconde Guerre mondiale et du rapport à l'Allemagne, les identités complexes de Manfred, ancien prisonnier allemand resté en France après la Libération, et Hélène, jeune bachelière, s'éclairent l'une l'autre, dévoilant les fractures du passé et la part de solitude irréductible de chacun.
"Elle ouvre la porte, la referme avec précaution ainsi qu'on l'a recommandé aux personnes de l'immeuble et tend l'oreille - aucun bruit en provenance des étages. Elle prend son souffle et se lance dans l'ascension des marches quand des obstacles curieusement se manifestent. Des travaux ou un incident récent ont rendu l'escalier peu praticable. Au niveau du quatrième étage, il s'interrompt d'un coup : plus de marches. Le coeur de Juliette a failli s'arrêter et son corps basculer dans le vide. Plus de marches ? Plus de marches mais une crevasse au centre de la maison." G.B.
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.