Jacques Proust
Jacques Proust
Dans les années soixante, consacrer une étude au rôle déterminant de Diderot dans l'élaboration et l'accomplissement de l'Encyclopédie semblait paradoxal. Il était entendu que l'ouvrage monumental fut pour l'auteur de Jacques le fataliste une tâche alimentaire qui le détourna de sa vraie vocation. Jacques Proust, éminent spécialiste du XVIIIe siècle, démontre de manière éclatante que l'Encyclopédie servit de laboratoire à Diderot pour son oeuvre littéraire, et de creuset où s'élabora sa pensée politique dont un chapitre inédit de cette réédition rappelle les sources. Ainsi voit-on se dessiner le portrait d'un Diderot politique soucieux de former des citoyens plus éclairés.
« Les planches de l'Encyclopédie n'ont nullement la transparence qu'on leur a abusivement prêtée, et la réalité qu'elles représentent n'est pas aussi simple, aussi unie qu'elle le paraît. Elles ne reflètent en aucune façon la société réelle du XVIIIe siècle. Elles nous ont en revanche transmis fidèlement l'image qu'une petite partie de cette société se faisait d'elle-même et voulait donner comme modèle aux autres. A ce titre, elles ont une fonction tout à fait comparable à celle de l'image publicitaire dans le monde contemporain. » Jacques Proust montre ici que la double utopie d'un monde entièrement connaissable et d'une société idéalement vouée au luxe, ne parvient pas à masquer l'« arrière-planche » qui trahit une réalité à laquelle le parti-pris esthétisant fait imparfaitement écran : « la misère et l'exploitation, la fatigue, la douleur, la violence, la peur... » notamment. C'est donc bien une méthode de lecture critique que l'auteur nous propose, tout à fait nouvelle et excitante pour le spécialiste comme pour le profane.
Professeur émérite des universités et spécialiste du dix-huitième siècle, Jacques Proust, d'une manière novatrice, s'attache à « peindre » une Europe réfractée par le prisme japonais, restituant ainsi l'image que les Européens, surtout missionnaires portugais ou commerçants hollandais, ont voulu en donner. Au fil de cette étude fondée sur de nombreux documents écrits ou iconographiques, on découvre, révélateur des crises scientifiques ou religieuses, un Aristote modelé à l'usage des Japonais par les jésuites portugais, un Érasme tout aussi singulier, un christianisme mâtiné de mythologie bouddhique, des personnalités étonnantes, parmi lesquelles le père Ferreira, jésuite converti au bouddhisme. Dans le domaine artistique, le phénomène joue également : les Japonais fascinés par l'optique et la découverte de la perspective réinventent, en cohérence avec leur art traditionnel, une esthétique qui fait apparaître en retour des potentialités nouvelles aux yeux des Occidentaux. À travers ce prisme du Japon, l'Occident qui a si longtemps cherché à imposer son modèle se manifeste tout entier dans ses limites. Soulignant les effets bénéfiques de cette confrontation, Jacques Proust nous invite à élargir notre vision. Ainsi peut-être l'histoire des idées pourra-t-elle rompre avec un européocentrisme fallacieux et trompeur.