Michel Rio
Michel Rio
" Regarde le dernier des hommes, si ce n'est toi. "
'Vivre est devenu pour moi ce sentiment : n'être déjà plus d'ici sans avoir encore quitté les lieux. Quand une jeune fille meurt, elle fait mourir les autres, autour. Voilà ce que m'a appris Julie.' En racontant l'histoire de son amie de lycée et le mystère insupportable de sa disparition, Clémence Boulouque nous offre une réflexion grave et tendue sur l'adolescence, la résilience et le pouvoir de l'écriture. On retrouve dans ce texte poignant l'intensité exceptionnelle de son premier récit, Mort d'un silence, paru il y a tout juste dix ans.
"La nuit couvrant lentement les terres de l'est s'avançait sur Carduell, aggravée d'épaisses nuées basses venues du grand océan occidental, comme si ces deux ténèbres nées aux antipodes voulaient se rejoindre au-dessus de la capitale de Logres pour la plonger dans l'obscurité absolue du deuil. Et le deuil était dans le cœur du roi, ombre géante postée devant une embrasure du palais, dans la haute ville, fixant l'espace. Le regard d'Arthur retournait obstinément à l'eau, où venaient de disparaître, en un même jour, le premier de l'automne 491, Morgane et Merlin, la sœur-amante et le père-guide, la rebelle et le créateur, tout l'esprit de Logres, toute l'âme du roi, enfuis, sur ce chemin sans traces, l'une vers Avalon dans un bannissement à jamais qu'elle avait souhaité, l'autre vers une retraite ignorée dans un exil volontaire."
Dans l'amante, on soupçonne la mante, le manipulateur a le masque de l'ingénu, le corrompu porte les oripeaux de l'intègre, le bourreau prend les allures de la victime, le faiseur résonne, à défaut de raisonner, à peu près comme le penseur. Et inversement. Confusion qui n'épargne même pas l'enquêteur, Francis Malone, au point qu'il en vient à dire : " Et si je découvre que c'est moi qui ai fait le coup, comment je procède ? " Au milieu de cette relativité générale, un seul point fixe, visible de partout, du quai de Conti comme de Providence, des Alpes comme de la Sorbonne : la mort, sans cesse, la mort...
"Bon, dit Laura, il faut prendre les grands moyens. - Que veux-tu dire ? - Est-ce qu'une pipe pourrait te faire sortir de cette prison ? - Pour revenir ici ? - Oui. - Tu veux me faire évader ou me sédentariser ? - Les deux. - Tu n'es pas une pute, ni une geôlière, ni une star. Tu es une sorcière. Seule une sorcière peut dans le même geste produire quelque chose et son contraire. - Si tu veux. Tu ne trouves pas que la pipe est un joli geste ? - Si. Mais est-ce que c'est un grand moyen ? - Une fellation de sorcière, ça te paraît banal ?" Jérôme posa les lèvres sur le sein de Laura le plus proche, le gauche. "Le grand moyen, dit-il, c'est toi. - Etre à la fois grand et moyen, ce n'est pas facile, dit Laura. Même pour une sorcière."
"C'est une histoire de fin de parcours. Une histoire pour apprendre à chuter, une fois pour toutes."
"L'histoire du corps de Judith, tour à tour reposé, gracieux, obscène, manipulé, battu et violé. L'histoire de son visage où on voyait la peur, la souffrance, le dégoût, la révolte et la soumission, l'indifférence, le plaisir aussi, parfois même une sorte de paix. L'histoire de son âme qui culminait dans une image où le corps et le visage prenaient un poids de sens inouï, une densité effrayante, corps nu, souillé, marqué, assis au piano, visage d'une splendeur et d'une hauteur déchirantes, habité par la musique."
"Que restera-t-il, dans la mémoire des hommes en qui cohabitent l'âme et le chaos, de ce mélange de Dieu et de Diable ? Violence des doux, trahison des fidèles, imprévoyance des sages, lascivité des courtois, adultère et inceste des purs, faiblesse des puissants, idéalité des fins et amoralité des moyens... Et ma propre cécité de devin."
"Morgane est le chaos, dit Arthur à Merlin. Un chaos où s'anéantit toute finalité, où le bâtisseur méticuleux et acharné qui a reçu en héritage ce souci impérieux du but se perd avec délices, Morgane est l'obsession des sens qui tue dans la pensée l'obsession du projet. Elle est le présent absolu qui ronge le fragile devenir. Son esprit est un ravage que je voudrais haïr, adorant chaque parcelle de sa chair, la moindre ébauche de son mouvement qui est comme une danse de grâce et de mort. Et cependant je vois bien que sa chair n'est que la matière soyeuse et inouïe de son esprit, que les deux sont une seule et même chose et que la séduction de cette enveloppe à quoi rien dans la nature ne peut se comparer n'est que l'interprète harmonieux d'une séduction mille fois plus puissante, née du faste calculé d'une intelligence sublime et pervertie."
Un homme (le narrateur) se livre à la contrebande d'encyclopédies bilingues dans l'océan Indien. Son navire renferme dans ses flancs le savoir de l'Europe. Savoir qui n'est pas à l'abri du naufrage, puisque en fin de compte, naufrage il y a. Il est jeté par un typhon sur une île isolée, inconnue parce que protégée par convention internationale de toute agression civilisatrice. Il y reste trois ans, sans contact avec la population autochtone, à une exception près, une jeune femme à qui il apprend à parler, lire et écrire sa langue. Elle exige de lui, avec un mélange de distance et de passion, l'autoportrait le plus précis possible, c'est-à-dire le tableau de l'homme européen et de l'esprit occidental, dans une sorte d'ethnologie inversée où " le sauvage " joue pour une fois le rôle d'enquêteur sans contre-partie. Lorsque, après avoir construit un navire de fortune, poussé irréversiblement à l'Occident par la constance de l'alizé, il s'éloigne de l'île et de la femme, celle-ci lui laisse une lettre dans laquelle sera décrit, en quelques mots pleins de la mélancolie des contraires, l'autre versant de cette histoire d'intelligence et de surdité, d'amour et d'exil.
" Pourquoi diable, mon garçon, me dit-il avec la plus grande tranquillité, ne couchez-vous pas avec voter mère, au lieu de tourner autour du pot ? Mme Hamilton ne saurait être à vos yeux qu'une sorte de métaphore. Et dans la passion, qu'il s'agisse de littérature ou de réel, toute figure de style est importune et ne révèle que la sottise d'un art mal compris ou plus ordinairement la crainte esthétique et morale de la simple vérité. Laissez-moi les approximations de la rhétorique, à moi qui ne suis qu'une approximation d'humanité. "
" Pourquoi faites-vous ce travail ? Par goût ? ¿ Peu importe. ¿ Par goût ? Vous aimez tuer ? ¿ Ça vous intéresse ? ¿ Oui. ¿ Vous voulez savoir les choses jusqu'au dernier moment ? ¿ Oui. Pas vous ? ¿ Peut-être. " Il y eut un silence. " Vous ne voulez pas me répondre ? demanda Brémont. ¿ Vous êtes obstiné. ¿ Oui. C'est à cause de cela que vous êtes là. " L'inconnu considéra Brémont avec une sorte de sympathie. " Mettons que ce soit une profession de foi et une profession tout court. "
Francis Malone est un policier français un peu particulier. Né d'un poète irlandais et d'une historienne bretonne suprêmement belle et cultivée, il est parfaitement bilingue, a même une double culture, est bâti intellectuellement et physiquement comme une tour, et il est connu pour ses méthodes non conventionnelles et ses résultats hors du commun. Il suspecte tout le monde, ne croit en personne, mais pas en rien. Il est dévoué au service public hérité d'une Révolution française qu'il admire pour avoir créé trois choses : la République, la Déclaration des droits de l'homme et, ajoute-t-il, la guillotine pour garantir les deux premières. Il est choisi pour mener une enquête de coordination franco-américaine sur la corruption liée à la drogue et au blanchiment de ses revenus. C'est donc le récit des aventures de Malone à New York, entre pègre et bourgeoisie, hommes de puissance et hommes de paille, corrompus, idéalistes et ambigus, drogues chimiques et culturelles, dictature de l'argent et des médias, choc de service public et de la jungle ultralibérale, conflits politiques du droit théorique et du pouvoir réel. Une image de notre monde, noire et fascinante, un thriller plein de mécaniques amorales et tueuses, mais aussi d'idées et d'humour, où le plus intime acteur est fortement caractérisé. Très tôt, Malone sent qu'il est le jouet d'une gigantesque manipulation...
Afrique, 1913. Un jeune biologiste (le narrateur) débarque en Côte-d'Ivoire pour diriger une expédition scientifique dont la mission est d'étudier le comportement des chimpanzés dans leur milieu. Il rencontre une jeune femme poursuivant le même but, dont la beauté et l'intelligence froides exercent sur lui une véritable fascination. Leur passion violente et contrariée le conduit pour dix mois au milieu de la jungle des montagnes de Man, dans une solitude absolue, dans la violence de l'état sauvage, parfois aux limites de la folie et de la mort. Europe, 1914. L'élite de l'espèce supérieure s'est déclarée à elle-même une guerre d'extermination. Le narrateur, sortant de la sauvagerie intelligible de l'ordre naturel, entre dans la sauvagerie sans mesure de l'ordre social. D'observateur des choses, il devient jouet de l'Histoire. Le meurtre, planifié par l'intelligence, se fait illimité. De quoi rendre les jungles pensives.
" A bas la métaphore ! " (réflexion de portée absolument générale, applicable aussi bien aux arts et lettres, ce qui na va pas sans douleur, qu'aux sciences, ce qui va de soi. Réflexion avancée par une admirable femme au cours d'un strip-tease lui aussi de portée universelle)
De la critique de l'imaginaire critique. Deux sortes de textes : anciens, avec jargon (maladroit plaisir d'époque où la profusion du néologisme recouvrait rarement la nouveauté du concept), prononcés à la première personne du pluriel, modestie souveraine du chercheur noyé dans le collectif d'une logique désirée universelle ; récents dits par le " je " de l'écrivain revendiquant, au contraire, avec une vanité indispensable et un peu sotte, une identité sans réplique. J'ai choisi les premiers parce qu'ils parlent de la même chose que les seconds, une chose trop vaste, la fiction et son corpus démesuré, et qu'en cela tous sont plus proches de l'idée (l'essai) que du savoir (la discipline). Entre eux (1978-1987), justement ce dont ils parlent, la fiction. Une fiction avec le même désir, l'élucidation, cernant la liberté de l'imaginaire par les calculs de la méthode, ce qui fait que la liberté devient, elle aussi, un calcul. Il faut bien, à l'heure où la linguistique, la logique et la biologie, après avoir affronté en ordre dispersé l'intelligible, s'associent pour affronter l'intelligence. Donc son aptitude divine, l'invention, et son enfant le plus achevé, fait de plaisir et de sens, de poétique et de logique : la littérature, une musique cognitive. Michel Rio, Paris, 1991
Je me sens issu des deux mondes, tlacuilo hybride, mélange de Chimalpahin obsédé par l'origine et de bouffon obsédé par la mort. Rechercherai-je l'unique fondation à travers la multiplicité des histoires ? La vérité dans la profusion et le désordre de l'invention ? La connaissance dans l'illusion ? Ne sachant plus clairement d'où je viens, et pas du tout où je vais, donc ignorant au fond qui je suis, quels repères donnerai-je à ma sagesse ? Le seul qui me reste est qu'il faut mourir. Je parlerai de la mort et du désir de vivre. Et je mourrai, tandis que ce désir me survivra et gardera de moi, peut-être, quelque trace.