Rémy Madinier
Rémy Madinier
Premier pays musulman du monde, l'Indonésie donna naissance, dans la décennie ayant suivi son indépendance, à l'une des tentatives les plus abouties pour concilier principes islamiques et démocratie. Fondé en 1945 autour du projet d'un Etat islamique, interdit en 1960 pour avoir défendu la démocratie indonésienne face à la dérive autoritaire du président Soekarno, le parti Masjumi incarna les hésitations d'un Islam indonésien tiraillé entre démocratie musulmane et Islam intégral. Ses dirigeants se firent les farouches défenseurs d'une vision universelle des droits de l'homme et les apôtres d'une Indonésie multiconfessionnelle. Les mêmes pourtant devinrent, à partir de la fin des années 1960, les promoteurs d'un mouvement de radicalisation qui, aujourd'hui encore, menace le fragile équilibre religieux de l'Archipel. Aux marges d'un paradigme arabo-musulman qui occulte trop souvent la diversité de l'Islam, l'histoire méconnue de ce qui fut sans doute le plus grand parti musulman du monde est porteuse d'enseignements majeurs relatifs à l'alchimie complexe et fragile du lien entre la religion musulmane et la démocratie.
Malgré sa grande importance symbolique, encore perceptible de nos jours, l'histoire de la mission chrétienne vers l'islam fut d'abord celle d'un échec retentissant. Face au constat de l'inconvertibilité du monde musulman, les missionnaires se concentrèrent sur les populations chrétiennes présentes en terre d'Islam, parmi lesquelles ils s'efforcèrent de restaurer le « vrai christianisme », « corrompu » par leur environnement et l'éloignement de l'Église. À côté de cette action en direction des chrétiens, un autre mouvement d'ampleur, auquel est consacré cet ouvrage, se dessina : la mission chrétienne se réfugia dans les périphéries réelles ou imaginaires de ces territoires musulmans qui se refusaient à elle. Des peuples et des espaces, figurant les marges spirituelles de l'islam (druzes, nusayrîs, yazidîs, Ahl e-Haqq, Javanais abangan) ou géopolitiques (Inde du Grand Mogol Akbar, Kabyles et autres montagnards du Kurdistan ou du Liban), nourrirent des espoirs de conversions. Réputées mal islamisées, ces populations furent l'objet de projets particuliers, fondés sur leur aptitude au syncrétisme, voire leur caractère crypto-chrétien. Au sein d'une littérature missionnaire sur l'islam oscillant entre ignorance volontaire et déclarations méprisantes ou fanfaronnes, l'identification de communautés musulmanes hétérodoxes suscita des écrits d'un nouveau genre. Ces sources, ainsi que les projets parfois mis en oeuvre, permettent de jeter un regard nouveau sur la mission chrétienne en terre d'Islam. À des époques et au sein d'aires culturelles variées, loin des discours stéréotypés, ils témoignent de compromis religieux et culturels concrets, mais aussi, à travers leur dimension utopique, du désarroi des missionnaires et des prosélytes chrétiens confrontés au monde musulman.
Carrefour de religions, abritant la plus grande communauté musulmane du monde, l'Indonésie a su dépasser l'opposition binaire entre sécularisme d'inspiration occidentale et consécration institutionnelle de l'islam. Elle est aussi le seul pays d'Islam à avoir connu, au XXe siècle, un important mouvement de christianisation. Par leur audace théologique, leur attention à la culture javanaise et leur engagement en faveur du nationalisme indonésien, les jésuites se sont imposés comme des acteurs majeurs de cette double dynamique. Loin des chemins rectilignes de l'histoire pieuse, la geste méconnue de ces missionnaires hauts en couleur pose une question vertigineuse : qui s'est converti à quoi ? Les musulmans javanais au catholicisme, ou les jésuites au javanisme ? À travers l'étonnante épopée de la Compagnie de Jésus à Java, c'est toute l'histoire contemporaine de l'Indonésie que retrace cet ouvrage grâce à des fonds d'archives inédits. Une invitation vivifiante à voir autrement les relations islamochrétiennes.