Serge Druon
Serge Druon
Dans ce dialogue entre deux philosophes, la folie de l'être se rend visible. L'être n'est apaisé que pour le regard superficiel ou quotidien. Les auteurs, tout à l'inverse, visent à faire voir une telle folie, où la philosophie commence et s'achève. Pour Serge Druon, l'événement de l'accès à la folie d'être est l'événement d'une vie. Depuis cette folie, un tout autre regard est posé sur le temps, sur le monde, sur la vie, sur nous tous, sur le logos. Pour Fabien Tarby, l'être est inhumain, par là surhumain. Il reste que l'homme est libre et qu'il peut ainsi déployer, face au réel insensé, une approche hors de l'ordinaire. La conversation n'est pas de tout repos. Les arguments s'aiguisent de part et d'autre et la confrontation devient inévitable à partir des différences marquées. Un tel différend traverse les champs de l'ontologie, de l'éthique et de la politique.
La phénoménologie, c'est le discours qui dit ce qu'il nous arrive, depuis toujours, pour toujours. Deux phénoménologies se succèdent à l'intérieur de notre vie : la science et la métaphysique. La science est la phénoménologie issue de la vérité commune - biologique - vérité que nous donne le temps sans commencement de la physis. Ce qui est proprement la métaphysique, c'est la phénoménologie issue de la vérité de l'être. Cette vérité est celle de l'homme qui accède à « l'hors du temps », à « l'hors de la physis », à la « méta-physis », celle de l'homme qui se libère, tout à coup et dans l'absolue surprise, de l'effet logique du temps. La phénoménologie universitaire actuelle, confuse, c'est la science mêlée de théologie, d'idéologie, de croyance. La phénoménologie métaphysique voit autrement ce que voit la science et elle dit pourquoi il en est ainsi. Elle décrit, parce qu'elle la voit, la genèse des choses que la vérité commune voit dans l'évidence.
Une chose est n'importe quoi qui se montre à l'un quelconque d'entre nous, quelle que soit la manière dont il se montre. Liés à la chose, sont le « se montrer », le « voir », le « nous », et la question : qui voit, à qui la chose se montre-t-elle, qui est « nous » ? La chose, le « se montrer », le « nous », le « voir », s'entre-définissent en cercle, chacun renvoyant aux autres et s'imposant pareillement au « nous ». La phénoménologie - l'autre, qui n'a de rapport avec celle de Husserl que le nom -, c'est l'étude des différentes manières qu'ont les choses - les phénomènes - de se montrer à nous. Au monde, dans l'enfance de l'homme, les choses se montrent à nous tous dans l'évidence et s'imposent comme une nécessité. La vérité dont il s'agit alors est la vérité commune : nous voyons tous les mêmes choses et les choses se montrent à nous tous dans l'évidence. Ces trois caractéristiques de la chose commune -1- Elle se montre à nous tous, 2- Elle se montre dans l'évidence, 3- Elle se montre « un » parmi d'autres choses : la multiplicité - sont spécifiques de la chose commune et n'appartiennent pas à la chose initiale, à l'initial. L'initial, c'est l'Être, indemne de tout travail logique, hors du temps. La chose initiale se confond avec sa vue, avec le « voir », avec le « se montrer », avec le « nous », avec la contradiction : elle est une unité explosive. L'Être, c'est l'« Un » fou, c'est la vue absolument surprise de voir, éternelle. L'absolue surprise du « voir » de la vérité initiale est en totale contradiction avec l'évidence du « voir » de la vérité commune.
Le modèle naturel des mathématiques, c'est la chose commune réduite à ce qui constitue sa choséité. La choséité, oeuvre achevée du temps, ne garde de nos choses que les deux conditions nécessaires et suffisantes pour qu'une chose soit une chose : la stabilité et la multiplicité. Or les choses stables et multiples n'existent que dans le regard du vivant. C'est en particulier, après celle de Kant, la leçon de la physique quantique. L'illusion des philosophes « réalistes » - dont Badiou, Meillassoux, Tiercelin -, à l'origine des "métaphysiques réalistes et scientifiques", illusion selon laquelle, par l'intermédiaire des mathématiques, nous aurions tous accès à l'absolu défini comme ce qui existe indépendamment de nous, est ici mise au jour. L'absolu ne se définit pas. Il surgit tout à coup, c'est l'accès à une autre vérité, celle de l'être, indemne de tout travail logique. Cette autre vérité est méta-physique, hors de la marche du temps, hors de la physis.
En 2013 était réédité par les presses universitaires de France un livre écrit par neuf philosophes du groupe MENS (Métaphysique à l'école normale supérieure) sous la direction de Francis Wolff - professeur à l'ENS - et dont le titre, prometteur, est : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? C'est cet ouvrage qui est censé, selon Francis Wolff, relancer l'intérêt pour la métaphysique, qui sert d'exemple à Serge Druon pour montrer la grande misère de la philosophie contemporaine. L'édition institutionnelle de la philosophie et le sérail universitaire constituent un entre-soi où se garde soigneusement le monopole de ce qui se publie en matière de pensée. Alors, comment pense et écrit cet entre-soi constitué, institué, arrivé, de la philosophie ?
Par rapport aux « Apports à la philosophie » de Heidegger, ces « Apports » ne sont pas seulement complémentaires, ils montrent aussi leurs divergences. Ceci laisserait prévoir trois chapitres : 1) Puisqu'il s'agit de compléments, commencer par rappeler les apports heideggériens à la philosophie. 2) Montrer en quoi les apports de Heidegger à la philosophie, par certains de leurs aspects, semblent se fourvoyer. 3) Enfin et surtout, après Heidegger et dans sa continuité, faire les quelques pas de plus. Cependant, ces apports complémentaires ne sont pas écrits chapitre après chapitre suivant l'ordre ci-dessus. Le rappel des apports de Heidegger, leurs prolongements, les divergences, viennent ensemble au fur et à mesure de la méditation et de son dire.
L'accès à cette autre vérité - celle du « voyant » - fait quitter le monde commun, celui que nous habitons tous depuis l'enfance, celui à l'intérieur duquel notre dialogue est possible et que Rimbaud évoque toujours par « ici ». Ceux d'entre nous qui l'ont vécu finissent par dire comme lui : « Je ne suis plus au monde. » S'ils vivent, s'ils consentent à vivre, c'est dans un autre monde, dont Arthur dit à Victor qu'il est translogique par rapport au monde commun, par rapport au logos, par rapport à « ici ». Néanmoins, ils connaissent le monde commun, ils connaissent la règle de son jeu puisqu'ils y ont passé leur enfance : quel ennui, l'heure du « cher corps » et « cher coeur ». D'un monde à l'autre, le dialogue est impossible, la logique ne passe pas, il faut franchir une contradiction.
C'est dans l'oeuvre qu'il n'a pas lui même publiée et en particulier dans ses textes les moins connus et les moins commentés que Kafka se livre le plus ouvertement. Bien sûr, c'est d'abord dans ses journaux, mais c'est aussi dans Description d'un combatet dans les Recherches d'un chien que l'on peut découvrir la mission qu'il s'est donnée, son mandat. Il y apparaît une grande communauté de pensée avec Heidegger. Heidegger avait-il lu Kafka ? Très probablement, bien qu'il n'en ait rien laissé paraître. Kafka est là, au départ le plus matinal de l'homme, à la naissance ; sa vie n'est que naissance, commencement.