Sergio DALLA BERNARDINA
Sergio DALLA BERNARDINA
« Ils remplissent de foin la peau de l'ours et après avoir célébré leur victoire avec des chants de raillerie et d'insulte, après lui avoir craché dessus et l'avoir repoussé à coups de pied, ils dressent l'animal sur ses pattes arrière et alors, pendant un temps considérable, ils lui accordent toute la vénération due à un dieu protecteur. » James G. Frazer, Le rameau d'or (1923 : 489) Les Ostiaks, chasseurs d'ours sibériens, traitaient la dépouille de leurs proies avec la plus grande considération. Cela ne les empêchait pas de projeter sur ces proies une agressivité tout aussi sincère. Contradictions de l'homme primitif ? Témoignages d'une époque révolue ? Peut-être pas. Masquée par des nouvelles rhétoriques, protégée par des nouvelles ritualités, cette ambivalence semble orienter encore aujourd'hui nos rapports aux « non humains ». On en trouve des traces dans les espaces naturels, où le spectacle de la prédation, différemment commenté, excite chasseurs et non-chasseurs. Elle hante les ateliers des artistes et les salles des musées, où la mort de l'animal est à la fois pleurée et célébrée. Elle visite nos jardins et nos maisons sans épargner le monde végétal, des plantes d'intérieur aux sapin de Noël. En toile de fond, la « Comédie de l'innocence » dispositif psychologique et social permettant, par l'adoption d'un comportement stéréotypé, de sévir d'un côté et de se déculpabiliser de l'autre.
Cet ouvrage explore des lieux mal déterminés, restés « incertains » par inadvertance ou par choix. Il en ressort le portrait d’une humanité « pas si cartésienne que cela », pour qui l’ambiguïté, le brouillage des catégories ou le bricolage ontologique sont en fait des moyens souples mais particulièrement efficaces d’intervention dans la réalité. Avec le soutien de l’université de Bretagne occidentale.
« Le boucher porte un grand tablier blanc, qui lui confère un air solennel. La tête de chamois empaillée et le crucifix ont sans doute toujours été là, mais je les remarque pour la première fois. Je crois avoir déjà aperçu le trophée ; en revanche, ce qui m'a échappé, et qui soudainement attire mon attention, c'est le crucifix accroché un peu plus loin, sur la même paroi. Le boucher, le crucifix à sa gauche et le trophée à sa droite forment une sorte de triangle, délimité, en bas, par l'étalage des viandes. Au début, je trouve cet agencement un peu osé, presque blasphématoire. Puis, sorti de la boutique, je commence à me dire que tout cela a peut-être un sens... » Spécialiste des perceptions et des représentations du milieu naturel et des rapports de l'humain à l'animal, Sergio Dalla Bernardina est professeur d'ethnologie à l'université de Bretagne-Occidentale où il dirige le séminaire d'anthropologie de la nature « Ordre naturel et bricolages humains ».