Simon Vergnol
Simon Vergnol
Charles Péguy fut atteint de la grippe, comme nombre de ses contemporains, lors de la grande épidémie. Il a su tirer de son expérience personnelle trois textes d'une profondeur notable à la fois sur la maladie, mais surtout sur la société et ses réactions. Il y dénonce avec ironie et force l'hystérie collective et la peur qui accompagnent cette épreuve individuelle, offrant ainsi une véritable réflexion sur la condition humaine et sa fragilité. Cette nouvelle édition en grands caractères bénéficie d'une mise en page qui facilite la lecture. Extrait : « Immobilisé par une grippe soudaine, je ne pus aller voir d'abord le docteur moraliste révolutionnaire. Aussitôt que ma tête redevint un peu saine, je résolus de compléter le recueil que j'avais commencé de documents et de renseignements sur la préparation du Congrès socialiste national. Mais au moment où j'avais en mains les ciseaux pour découper ces derniers documents et ces derniers renseignements dans la Petite République, le citoyen docteur entra dans la cuisine, où je travaillais l'hiver. - Bonjour, citoyen malade, allez-vous un peu mieux ? - Je vous remercie, docteur : je vais un peu mieux. - J'ai su facilement que vous étiez malade ; le neveu du boulanger l'avait dit au garçon boucher ; celui-ci l'avait redit à la nièce de la marchande de volailles : ainsi vont les nouvelles par ce simple pays. - J'ai eu la grippe. Et je l'ai encore un peu. - Ainsi vous avez justifié par un nouvel exemple ce que vous m'avez dit à la fin de la quinzaine passée, que vous étiez un homme ordinaire : l'homme ordinaire a eu la grippe ces temps derniers. »
Durant l'hiver 1899-1900, alors qu'une épidémie de grippe sévit, Charles Péguy, jeune fondateur des "Cahiers de la Quinzaine", est terrassé par le virus. Il a soudain peur de mourir mais, passé la prise de conscience sur la fragilité de la condition humaine, il ne s'apitoie pas sur son sort et publie bientôt trois textes: "De la grippe", "Encore de la grippe" et "Toujours de la grippe" (datés respectivement de février, mars et avril 1900), à la fois récit de son expérience et méditation sur la maladie, aussi bien individuelle que sociale. Péguy consulte d'abord un brave médecin de famille, vrai soignant de terrain, qui l'invite à se confiner et à s'aliter. Puis un autre docteur apparaît, citoyen socialiste révolutionnaire et internationaliste, plus moraliste, qui s'intéresse pour sa part davantage à la maladie du corps social. Il lui conseille de lire la célèbre "Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies" de Blaise Pascal, qui associe la destruction du corps individuel à la destruction du monde. Mais une histoire de femme dévote, morte d'une fluxion de poitrine après avoir trop prié dans le froid courant d'air d'une église, l'incite à relativiser la question de la foi catholique, par trop complice de l'enfer de la maladie et de la mort. Sophocle est alors cité à propos de la condamnation d'Antigone emmurée vive, renvoyant à la puissance et la permanence du mal. Après Pascal, Corneille et Sophocle, Danton le révolutionnaire est à son tour invoqué à propos de l'appel à sauver la patrie ("de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace"). Enfin, les "Dialogues philosophiques" d'Ernest Renan sont prétexte à de nouvelles réflexions sur un autre versant de ce "monde malade". Les médecins peuvent livrer à leurs patients la vérité sur leur maladie intime, mais, pour ce qui est de la fragilité et de la maladie du corps collectif, le secret reste bien gardé par les gouvernants. Le citoyen ne sait plus à quelle vérité se vouer.