Tara Collington
Tara Collington
Les lettres d'écrivains, de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu'à nos jours, constituent un lieu de tension ou d'échange - elles forment l'espace d'une négociation « moderne » - entre privé et public. Tel est le postulat que nous explorons dans le dossier « Entre public et privé : lettres d'écrivains depuis le XIXe siècle » en nous penchant sur les lettres inédites échangées entre Georges Hérelle et ses amis, Romain Rolland et Louise Cruppi, ainsi que sur les correspondances publiées d'Émile Zola et d'Anny Duperey et Nina Vidrovitch et, enfin, sur des « lettres » jamais envoyées, de réflexion ou d'hommage, signées par Pascale Roze et Linda Lê. Les écrits qui nous intéressent ici, dans la mesure où ils permettent à leurs auteurs de faire entendre leurs préoccupations à la fois intimes, sentimentales et sociales ou politiques, montrent qu'à l'époque moderne et contemporaine, la lettre d'écrivain, qu'elle soit publiée ou non, est un lieu d'exposition, souvent aussi de dissimulation, où l'auteur cherche à renégocier son identité et ses relations, son langage et sa position, dans le champ littéraire ou professionnel comme dans la vie affective.
Ce dossier analyse des pratiques littéraires contemporaines conscientes des ambiguïtés et des contradictions qu'elles soulèvent dans leurs représentations du passé, leur saisissement de la mémoire et leur investissement de différentes formes d'histoire - histoire de l'art, histoire nationale, familiale, fictionnalisée, sublimée ou détournée. Si la littérature est un assaut contre la frontière (Patrick Boucheron), elle se présente comme un questionnement de son poids éthique et esthétique quant à sa capacité à explorer le réel ou la vérité. Lorsque la littérature cherche à recomposer le réel, elle peut recourir à l'archive et au document pour soutenir ses conjectures. Aussi la vérité est-elle vue avec circonspection par une littérature consciente de ses limites et soucieuse d'en explorer le tracé et la valeur ; l'usage et les définitions mêmes de fiction, récit, roman et romanesque (entre autres) se trouvent alors bousculés par l'ambiguïté véritative d'oeuvres qui interrogent leurs dimensions historiques et sociopolitiques tout comme leur inscription dans le monde. Ce dossier présente ainsi des études portant sur la capacité qu'a la littérature française contemporaine d'interroger les modalités aléthiques des discours sur la mémoire, en redéfinissant un certain nombre de frontières et d'enjeux thématiques et formels liés à la capacité représentationnelle du langage et à la mémoire comme expérience mitoyenne du passé et du présent.