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De novembre 1979 à mars 1980, peu avant la destruction de l'université de Vincennes, Deleuze consacre un cours à l'une des questions centrales de Mille plateaux qui traverse aussi bien la philosophie politique que l'anthropologie et l'archéologie : le mystère de l'origine de l'État. Comment se sont constitués ces lointains empires archaïques créateurs d'une nouvelle organisation politique et sociale ? Comment ont-ils réussi à s'emparer des territoires communaux, à transformer l'activité des hommes en « travail » et à les soumettre à un impôt, bref à capturer la terre, le travail et l'argent ? Et par quels mécanismes cet « appareil de capture » s'est-il ensuite transformé pour devenir aujourd'hui l'indispensable instrument du capitalisme ? C'est une véritable traversée transhistorique que ce cours propose. Y sont abordées des questions décisives de la philosophie politique : quelle différence y a-t-il entre les appareils d'État et les machines de guerre ? Comment l'État a-t-il réussi à s'approprier ces redoutables machines ? Comment a surgi le capitalisme ? À la faveur de quelles contingences cette nouvelle formation sociale s'est-elle propagée sur toute la terre comme un virus ? Pourquoi est-elle passée par les États plutôt que par la puissance des grandes villes commerçantes ? Comment les appareils d'État modernes basculent-ils dans le fascisme ou le totalitarisme ? Comment, de son côté, la machine de guerre s'est-elle transformée pour devenir aujourd'hui une entreprise de sécurité planétaire, sécrétant de nouvelles formes de fascisme ? Et, surtout, de quelles armes disposons-nous pour lutter contre ces dangers ?
Sont proposées ici les deux dernières séances que Deleuze a dispensées à Vincennes avant le transfert brutal de l'université à Saint-Denis. Elles ont ceci de particulier que Deleuze s'y propose de revenir sur le parcours qui a conduit de L'Anti-OEdipe à Mille plateaux. Le motif qui anime cette brève traversée est celui des lignes de vie. Après être revenu sur les notions de processus, de délire et de flux, et sur certaines critiques adressées à la psychanalyse dans L'Anti-OEdipe, Deleuze montre comment nos vies se distribuent à travers différentes lignes : lignes dures qui nous segmentent, lignes souples traversées de grandes cassures et de petites fêlures qui nous transforment, lignes de fuite créatrices qui intensifient nos existences ou qui peuvent tourner en lignes d'abolition, comme c'est le cas dans le fascisme. La question est alors : comment favoriser des processus en faveur de la vie ? Et avec quel langage peut-on saisir ces événements qui composent nos vies ? Est-ce en plongeant dans l'intimité profonde du « Je » ou bien en accédant à un « Il » impersonnel, mais d'autant plus singulier ? On découvre alors que ce que ces questions mettent en jeu, c'est une éthique de vie.
Aucun spectateur de bon sens ne peut croire en l'explication proposée à la fin du film d'Hitchcock Vertigo, dont le réalisateur lui-même soulignait les invraisemblances. La seule solution, pour trouver la clé de l'énigme, est donc de reprendre l'enquête à zéro, en commençant par poser une question cruciale : les morts sont-ils vraiment morts ? Pierre Bayard est professeur émérite de littérature française à l'Université Paris 8 et psychanalyste. Il est l'auteur de nombreux essais dont Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, traduit en une trentaine de langues. Le Mystère Vertigo s'inscrit dans un cycle qui comprend Qui a tué Roger Ackroyd ?, Enquête sur Hamlet, L'Affaire du chien des Baskerville, La Vérité sur « Ils étaient dix », oedipe n'est pas coupable et Hitchcock s'est trompé. Ces ouvrages de « critique policière » visent à résoudre des énigmes criminelles tout en menant une réflexion sur la littérature et l'art.
Lors de l'année universitaire 1985-1986, Gilles Deleuze décide de rendre hommage à la pensée de Michel Foucault, disparu en 1984, dont il fut longtemps proche et dont l'oeuvre constitue à ses yeux « la plus grande philosophie moderne ». Ce cours est un témoignage vivant de l'admiration qu'il lui portait. Ce volume aborde principalement la question du Savoir à travers l'analyse de ce que Foucault nomme « archéologie ». En quel sens les histoires de Foucault (histoire de la folie, de la clinique, de la sexualité...) sont-elles différentes de celles des historiens ? Deleuze dégage les deux conditions du Savoir chez Foucault : d'un côté, le grand tableau des visibilités ; de l'autre, le vaste tissu des énoncés. Qu'est-ce qu'une époque fait voir ? Qu'est-ce qu'elle peut énoncer ? Ces deux questions permettent à Deleuze de confronter la pensée de Foucault à la phénoménologie, au structuralisme et à la linguistique dont elle se démarque singulièrement, mais sont aussi l'occasion pour Deleuze de revenir sur des thèmes et des auteurs qui lui sont chers : le masochisme, les multiplicités, la jalousie, Faulkner, Tchekhov, à côté de Raymond Roussel, Magritte ou Blanchot. Si voir et parler, ces deux dimensions irréductibles l'une à l'autre, s'entrelacent pour constituer les strates du Savoir, ne faut-il pas introduire, pour l'expliquer, quelque chose d'une tout autre nature, un élément « non-stratifié » : les foyers de Pouvoir, deuxième axe de la pensée de Foucault ?
Après avoir exploré différentes manières dont les affects peuvent nous égarer dans leurs brouillards ou, à l'inverse, nous enfermer dans leurs fabriques contraignantes d'émotions rivales, il restait à s'engager dans le territoire des gestes instaurant une relation affective plus juste : ni affolés d'eux-mêmes, ni hostiles envers autrui. On découvre alors qu'un émoi ayant inventé puis assumé sa forme parvient à « sortir de son moi », c'est-à-dire à s'ouvrir un destin éthique.Donner forme à ses affects, donc : pour les engager dans un rapport à l'autre. C'est déjà ce que fait un enfant lorsqu'il entrelace quelques spirales en nous appelant à y voir un certain état du cosmos. C'est ce que fait un historien de l'art (Aby Warburg) en montrant comment les « formes du pathos » sont d'abord des formations migratoires qui traversent toutes les frontières de l'identité. C'est ce que fait un psychanalyste (Wilfred Bion) à l'écoute des « turbulences émotionnelles » d'autrui. Ou un musicien (Jean-Philippe Rameau) quand il introduit ce demi-ton inattendu qui fait tout basculer. Ou un peintre (Francisco Goya) lorsqu'il parvient à « commouvoir l'air » d'un espace apparemment vide. C'est ce que fait un écrivain (Georges Perec) quand il bouleverse - à tous les sens du mot - son écriture en faisant émotion d'une simple « motion du e ».À partir de ces exemples et de quelques autres, il devient possible de revisiter quelques grandes leçons philosophiques - Nietzsche, Benjamin... - sur la dialectique de l'affect et de la distance. Cette leçon est esthétique, puisqu'elle dépend des formes. Mais elle engage aussi notre tact envers autrui là même nous sommes touchés, prolongeant toute réponse émotionnelle vers ce geste de responsabilité dont Emmanuel Levinas a pu faire le coeur de toute éthique.