Histoire de la Pensée
Élisabeth Roudinesco et Michel Plon Dictionnaire de la psychanalyse Riche de plus de six cents entrées, ouvrage de référence pour les professionnels et les étudiants comme pour le grand public, ce volume est le premier dictionnaire international qui traite de la psychanalyse sous tous ses aspects avec une approche à la fois historique, théorique et pratique : concepts, acteurs (théoriciens, praticiens, cas cliniques, intellectuels et artistes liés à son histoire), écoles et courants, maladies, techniques de cure, autres thérapies psychiques, histoire par pays, etc. De très nombreux renvois, une bibliographie à chaque entrée, une chronologie de l'histoire de la psychanalyse dans le monde depuis ses origines et un index complètent cet impressionnant corpus, qui a été entièrement revu et mis à jour pour cette édition. Nouvelle édition.
Et s'il fallait aujourd'hui s'appuyer sur de tout autres principes pour penser la sexualité et la lutte contre les violences sexuelles ? C'est ce que propose Geoffroy de Lagasnerie dans ce texte qui se donne pour projet de transformer l'espace de la discussion sur les principaux enjeux de la politique de la sexualité : la domination sexuelle, le consentement, la zone grise, l'emprise, l'impunité, la parole des victimes... Un livre qui pose les bases d'une conception renouvelée, pluraliste, libératrice et non répressive du corps, du désir et de la loi.
Qu'est-ce que le temps ? Cette question nous plonge forcément dans l'embarras. La physique refuse de la poser : elle mesure le temps et en propose diverses théories au sein desquelles nous ne reconnaissons pas le temps de notre monde. Renonçant elle aussi à le définir, la philosophie s'est généralement réfugiée dans la conscience du temps, mais sans rien nous dire du temps lui-même. Il y a pourtant bien un concept de temps qui ne doit rien à la conscience ni à l'ordre cosmique, c'est celui de ce monde où nous vivons et dont nous parlons ; celui par lequel se distinguent l'avant et l'après, celui qui nous fait dire que les êtres changent et que Pierre est en retard. Tout cela dépend, à notre échelle, du mobilier du monde commun. La philosophie peut ainsi reprendre l'analyse du concept de temps soutenue par toute la tradition, d'Aristote à Bergson, de Kant à David Lewis. Elle offre alors de nouvelles réponses à nos interrogations les plus classiques : Le devenir n'est-il qu'une illusion ? Le passé existe-t-il ou n'est-il qu'un fantôme de la mémoire ? Pourquoi le temps est-il irréversible ? Devons-nous l'imaginer comme une flèche dirigée vers l'avenir ou comme un fleuve précipitant notre présent en passé ? Ces problèmes n'ont pas épuisé leurs mystères. Au bout de l'enquête, il y a l'espoir d'éclairer ce qu'Einstein lui-même estimait être l'énigme du « maintenant ». Philosophe et professeur émérite à l'École normale supérieure (Paris), Francis Wolff est notamment l'auteur, chez Fayard, de Notre humanité. D'Aristote aux neurosciences (2010 ; Pluriel, 2023), Pourquoi la musique ? (2015 ; Pluriel, 2019), Il n'y a pas d'amour parfait (2016 ; Mille et une nuits, 2023), Trois utopies contemporaines (2017), Plaidoyer pour l'universel (2019 ; Pluriel, 2021) et Le monde à la première personne. Entretiens avec André Comte-Sponville (2021).
Ce que Dieu ou l'idée de Dieu est actuellement capable de déclencher provoque dans l'opinion éclairée de l'effroi. Face aux violences de l'époque qui s'en réclament, elle réagit par conjuration, affirmant soit qu'il n'y a pas de Dieu, soit que Dieu ne s'y trouve pas. Pour elle, la place de Dieu n'est pas dans la politique : le théologique et le politique n'ont en aucun cas partie liée. Ce livre prend un autre point de vue. Il cherche à fournir une parade à notre désemparement sans esquiver le problème théologico-politique contemporain, en le traduisant en termes socio-politiques. Pour cela, il ne fixe pas une fois pour toutes la place de Dieu - dans ou hors de la politique - mais suit les variations de son tracé au sein des sociétés modernes selon le sens de la justice qui les anime. Cette généalogie des nouages entre Dieu et l'idée moderne de justice a pour enjeu de retrouver une prise là où, aujourd'hui, nous vacillons le plus. Philosophe, Bruno Karsenti est directeur d'études à l'EHESS. Il est notamment l'auteur de L'Homme total, Sociologie, anthropologie et philosophie chez Marcel Mauss (PUF, 1997) ; D'une philosophie à l'autre. Les sciences sociales et la politique des modernes (Gallimard, 2013) ; et La question juive des modernes. Philosophie de l'émancipation (PUF, 2017).
Alors que le recours à la violence est souvent présenté comme le mode de résistance le plus radical, Judith Butler propose de régénérer la non-violence comme idéal. La non-violence, ce n'est pas la passivité ni le renoncement à l'action. Ce n'est pas le pacifisme naïf ni l'aspiration inconséquente à une forme de pureté morale. Ce serait plutôt une entreprise politique agressive de rupture avec le monde et ses propres impulsions. Défendre la non-violence comme idéal, serait-ce idéaliste ? Pour Judith Butler, la non-violence est au contraire nécessaire dans des temps comme les nôtres, quand ceux qui prennent position pour la violence reproduisent les cadres et les pratiques institués. Judith Butler propose ainsi de constituer la non-violence comme nouvel imaginaire politique. À travers ses discussions de Fanon, Freud, Benjamin, Arendt, Foucault..., elle entreprend de fonder une éthique politique sur les notions d'interdépendance, d'égalité et d'anti-individualisme. Ce livre s'est imposé dès sa parution comme un classique de la théorie politique contemporaine.
L'amour a inspiré les chants les plus déchirants, les meilleurs romans et les pires, des comédies irrésistibles, des tragédies bouleversantes. Il est possible d'y ajouter quelques considérations philosophiques. Des préliminaires, seulement. Non à l'amour (le philosophe n'a là-dessus aucune expertise), mais à son concept (c'est son domaine, dit-on). L'amour n'est ni l'amitié, ni le désir, ni la passion. C'est la fusion improbable de ces tendances opposées. Car les composantes de l'amour ne jouent pas collectif, tel est le drame, et la grandeur, de l'amour. C'est parce qu'il est de nature hétérogène, donc instable, qu'il est le moteur tout-puissant de tant d'histoires, grandioses ou banales, dans les littératures universelles et dans nos vies ordinaires. Francis Wolff est philosophe, professeur émérite au département de philosophie de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm. Il est notamment l'auteur, chez Fayard, Pourquoi la musique ? (2015).
Nous sommes entrés dans l'âge de la dérégulation de la force. À la fin de la guerre froide, les raisons de croire à l'effacement de Mars, sinon au triomphe de Vénus, s'accumulaient pourtant : La dissuasion nucléaire n'avait-elle pas apaisé les ardeurs des bellicistes ? Les idéologies ne s'étaient-elles pas effondrées ? Le « doux commerce » international ne devait-il pas garantir la paix ? Après leur floraison simultanée, les fondements d'une telle promesse se sont toutefois érodés les uns après les autres : la vague de démocratisation a atteint un plateau, la mondialisation a décéléré, la révolution technologique a brimé la liberté après l'avoir servie, la culture a été sollicitée pour fracturer plutôt que pour rapprocher, la question nucléaire a été rouverte et le multilatéralisme n'a cessé de s'étioler. Une occasion sans doute historique pour bâtir un système global équilibré et pacifié a été manquée. À présent, il s'agit de comprendre la « tentation de Mars » qui caractérise notre temps et l'urgence de la contrecarrer. Avec érudition et lucidité, Ghassan Salamé présente un tableau inédit de l'échiquier mondial. À partir de sa vaste expérience, il revisite le tiers de siècle écoulé depuis 1990 et tente d'imaginer le monde tel qu'il éclôt devant nos yeux. Ancien ministre de la Culture et de l'Éducation au Liban, diplomate, professeur des universités, Ghassan Salamé a enseigné pendant trente ans les relations internationales à Sciences Po. Il a également occupé plusieurs hautes fonctions aux Nations unies et publié une dizaine d'ouvrages, dont Appels d'empire. Ingérences et résistances à l'âge de la mondialisation (Fayard, 1996) et Quand l'Amérique refait le monde (Fayard, 2005).
L'Antiquité fut en quelque sorte un âge d'or pour les bêtes. Car si les hommes offraient des animaux en sacrifice à Dieu, aux dieux, ils s'accordaient sur leur statut d'êtres animés et avaient pour elles de la considération. Certes, bien des questions demeuraient ouvertes, et les philosophes de ce temps ne manquèrent pas de s'entredéchirer en tentant d'y répondre. Les animaux pensent-ils ? Sont-ils doués de raison ? Ont-ils la même sensibilité que nous ? Faut-il s'interdire de les manger ? Mais pourquoi donc restent-ils silencieux ? Depuis que Dieu s'est fait homme, que le Christ s'est offert en sacrifice tel un agneau, c'est-à-dire depuis l'ère chrétienne, la condition de l'animal a radicalement changé. Désormais les philosophes se préoccupent surtout de verrouiller le propre de l'homme et de ressasser les traits qui le différencient des autres vivants, lesquels sont considérés comme des êtres négligeables : tenus pour des machines (Descartes) et à l'occasion comparés à des pommes de terre (Kant). Des hommes d'esprit et de coeur font bien sûr exception, au XVIIIe siècle surtout. A leur suite, Michelet dénoncera prophétiquement l'injustice faite aux animaux et annoncera que c'est compromettre la démocratie que de les persécuter. Au XXe siècle, une certaine littérature vient renforcer de nouveaux courants philosophiques pour rappeler que la manière dont nous regardons les bêtes n'est pas sans rapport avec la façon dont sont traités quelques-uns d'entre nous, ceux que l'on déshumanise par le racisme, ceux qui, du fait de l'infirmité, de la maladie, de la vieillesse, du trouble mental, ne sont pas conformes à l'idéal dominant de la conscience de soi. Ce livre expose avec clarté la façon dont les diverses traditions philosophiques occidentales, des Présocratiques à Derrida, ont abordé l'énigme de l'animalité, révélant par la même le regard que chacune d'elle porte sur l'humanité. C'est pourquoi on peut le lire aussi comme une autre histoire de la philosophie. Elisabeth de Fontenay enseigne la philosophie à l'université de Paris-I. Elle a notamment publié les Figures juives de Marx (1973), Diderot ou le matérialisme enchanté (1981).
Nous avons perdu les deux repères qui permettaient autrefois de nous définir entre les dieux et les bêtes. Nous ne savons plus qui nous sommes, nous autres humains. De nouvelles utopies en naissent. D'un côté, le post-humanisme prétend nier notre animalité et faire de nous des dieux promis à l'immortalité par les vertus de la technique. D'un autre côté, l'animalisme veut faire de nous des animaux comme les autres et inviter les autres animaux à faire partie de notre communauté morale. Alors forgeons une nouvelle utopie à notre mesure. Ne cherchons plus à nier les frontières naturelles - celles qui nous séparent des dieux ou des animaux - et défendons un humanisme conséquent, c'est-à-dire un cosmopolitisme sans frontières.
Au début du xxie siècle, en France, il est des images filmées dont l'État interdit l'accès à une catégorie du public, les mineurs, parce que leurs effets sont jugés dangereux : ce sont des images d'actes sexuels, des images d'actes violents, ou les deux. De quelle instance procèdent ces décisions ? Selon quels critères ? Avec quelles conséquences en cas de contestation de la décision du gouvernement, aussi bien par les artistes que par des associations de spectateurs au nom de la protection de la jeunesse et du respect de la dignité humaine ? Arnaud Esquerre a assisté aux débats en huis clos des membres de la Commission de classification. Il analyse comment les commissaires interprètent et rendent un avis sur les films. Il se penche aussi sur la manière dont des décisions ministérielles délivrant des visas ont été remises en cause à plusieurs reprises depuis le film Baise-moi en 2000. Il peut sembler évident que la liberté d'expression en France, un État se présentant comme démocratique, ne cesse de s'étendre et que cette extension sera acquise pour toujours. Pourtant, en pénétrant dans les coulisses de la « censure » au cinéma telle qu'elle s'exerce aujourd'hui, ce que la lectrice ou le lecteur sont invités à découvrir, c'est pourquoi la liberté d'expression n'est jamais définitivement gagnée. Arnaud Esquerre est sociologue. Chargé de recherche au CNRS, il est directeur de l'Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS - EHESS, CNRS, Inserm, Paris 13).
Militant, journaliste, théoricien et écrivain, Guy Hocquenghem (1946-1988) a été une figure majeure de la gauche radicale française. Homosexuel, il s'est pensé comme un minoritaire et n'a eu de cesse de faire vivre pensée critique et contestation des pouvoirs établis. Ce livre retrace les différentes étapes de sa trajectoire. Mais surtout, à partir de là, et à l'aide d'un très impressionnant travail d'archives et d'entretiens, il reconstitue tout un pan de l'histoire des années 1960 aux années 1980 en France : les mouvements sexuels et minoritaires, la gauche et l'extrême gauche, la presse, le champ littéraire, l'université, le surgissement du sida. Antoine Idier dépeint les mouvements politiques, intellectuels et culturels de l'après-1968, le « gauchisme » et le Front homosexuel d'action révolutionnaire, l'université de Vincennes et le journal Libération, la révolution conservatrice des années 1980. L'ouvrage aborde des problèmes qui se trouvent toujours au centre du débat : les dynamiques des mouvements sociaux, les catégories de la politique et de la sexualité, les usages de la psychanalyse et du marxisme, l'écriture contestataire - mais aussi l'histoire et la biographie. En somme, il propose une réponse à ce qui reste une énigme : que s'est-il passé en mai 1968 et dans l'après-mai ? Quel héritage en tirer aujourd'hui pour réinventer nos formes de la pensée et de la politique ? Antoine Idier est sociologue et historien des idées. Il est directeur des études et de la recherche à l'École nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy. Il a notamment publié Les Alinéas au placard. L'abrogation du délit d'homosexualité (1977-1982) aux éditions Cartouche (2013).
L'actualité politique récente a été marquée par le surgissement à l'échelle internationale de grands rassemblements populaires : Occupy, les Indignés, les printemps arabes... C'est l'occasion pour Judith Butler de s'interroger sur les dynamiques des manifestations publiques, sur leurs conditions et leurs implications politiques. Que signifie se rassembler ? Quelles sont les forces qui empêchent ou rendent possible une telle action plurielle ? Quelle est la nature démocratique d'un tel mouvement ? Et son efficacité ? Pour répondre à ces questions, Judith Butler est amenée à redéfinir la théorie de la performativité. Elle montre comment celle-ci permet de comprendre autrement l'action concertée des corps. Quand des corps se rassemblent, ils sont dotés d'une expression politique qui ne se réduit pas aux revendications ou aux discours tenus par les acteurs. La mobilisation manifeste des corps à la fois qui luttent contre la précarité (notamment néolibérale) mais aussi qui utilisent cette précarité comme une force mobilisatrice et un point de départ pour l'action. En mettant en oeuvre une forme radicale de solidarité qui s'oppose aux forces économiques et politiques, une nouvelle signification de l'« espace public » et du « peuple » émerge alors, qui conduit à repenser les principaux concepts de la théorie et de l'action politiques. Judith Butler est philosophe, professeure à l'Université de Californie à Berkeley. Elle est notamment l'auteure de Trouble dans le genre (La Découverte, 2005), Ce qui fait une vie (Zones, 2010), et Vers la cohabitation (Fayard, 2013).
Dans cet ouvrage, Judith Butler s'interroge sur la possibilité d'articuler les expériences juives de la diaspora et du déplacement et les expériences palestiniennes de la dépossession pour fonder une nouvelle éthique de la cohabitation dans la région et renouer avec la solution politique d'un État binational. La cohabitation non voulue est une condition de notre vie politique, et non quelque chose que nous pouvons mettre à mal. Nul n'est en droit de choisir avec qui cohabiter sur cette terre. Judith Butler puise dans la philosophie juive de quoi élaborer une critique du sionisme politique, de la violence d'État, du nationalisme et du colonialisme de l'État d'Israël. Pour elle, il est important de mettre en question la prétention d'Israël à représenter les Juifs. Elle engage ainsi la discussion avec des auteurs comme Hannah Arendt, Emmanuel Levinas, Primo Levi, Martin Buber, Walter Benjamin, mais aussi Edward Said ou Mahmoud Darwich. Selon Judith Butler, l'éthique de la judéité exige une critique du sionisme et ouvre la possibilité de réaliser un idéal politique de cohabitation au sein d'une démocratie radicale.
De tous les cours de Michel Foucault au Collège de France, Naissance de la biopolitique est probablement le plus commenté. Mais c'est aussi le plus controversé. Car l'analyse offerte par Foucault du néolibéralisme et la lecture qu'il propose des principaux théoriciens de ce courant ont jeté le trouble : et si Foucault était, à la fin de sa vie, en train de se droitiser et de devenir libéral ?Rompant avec cette interprétation dominante, Geoffroy de Lagasnerie relit les textes consacrés par Foucault au libéralisme et au néolibéralisme. Il montre quel a été le geste de Foucault : constituer la tradition néolibérale comme un test, un instrument de critique de la réalité et de la théorie qui permet de penser autrement. Le néolibéralisme n'est pas un conservatisme. C'est un courant novateur. Foucault s'intéresse ainsi à ce qui s'invente à travers lui : quels nouveaux types de représentations impose-t-il de prendre en compte ? Les intellectuels néolibéraux offrent des outils extrêmement puissants pour échapper au marxisme, aux philosophies politiques, aux théories du contrat ou du droit, à la pensée d'Etat, à la psychologie. Ils permettent de poser autrement la question du pouvoir, de la société, de la démocratie, des luttes sociales et minoritaires. Pour Foucault, il s'agit donc de réinventer un art de l'insoumission à partir d'une réinterprétation du néolibéralisme. Cet ouvrage peut enfin se lire comme une réflexion sur la critique : comment échapper à une critique réactionnaire du néolibéralisme ? Comment ne pas lui opposer ce qu'il défait ? Bref : comment élaborer une théorie critique et une pratique émancipatrice à l'ère néolibérale ?
Simone Weil (1909-1943) occupe une place tout à fait singulière dans l'histoire de la philosophie française contemporaine. Sans doute son acharnement à vivre en conformité absolue avec ses principes y est-il pour beaucoup et l'image de cette femme atteinte de tuberculose se laissant mourir, à Londres, en 1943, des privations qu'elle s'est imposées parce qu'elle n'est plus en état de combattre, illustre mieux qu'aucun autre de ses actes la nature de son engagement (physique autant que moral et intellectuel) du côté des pauvres, des démunis, des humiliés, des vaincus.Vérité et justice, tel est l'idéal qu'elle poursuit en véritable croisé. Elle le nourrira d'un travail intellectuel acharné et d'un engagement résolu dans tous les grands combats politiques de son temps: disciple d'Alain, agrégée de philosophie (1931), pénétrée des traditions chrétienne, grecque et hindoue, mais lectrice tout aussi éclairée des découvertes de la science moderne, elle s'établit comme ouvrière chez Alsthom puis Renault (1934-1935), s'engage aux côtés des combattants antifranquistes pendant la guerre d'Espagne (1936), se fait ouvrière agricole en 1941, avant de rejoindre la France libre en 1942-1943.Le destin exceptionnel de cette femme en quête d'absolu est ici raconté avec minutie et souci d'exactitude par quelqu'un qui l'a aimée et ne s'en cache guère. Son travail fait aujourd'hui référence.Nouvelle édition.Agrégée de philosophie, docteur ès lettres, conservateur à la Bibliothèque nationale, Simone Pétrement a été l'une des condisciples de Simone Weil à Henri-IV et à l'Ecole normale supérieure. Elle est restée en relation constante avec elle jusqu'en 1942.Outre cette biographie, publiée en 1973, Simone Pétrement a écrit plusieurs ouvrages savants qui font autorité, parmi lesquels Le Dualisme dans l'histoire de la philosophie et des religions (Gallimard, 1946), Le Dualisme chez Platon, les gnostiques et les manichéens (PUF, 1947) et Le Dieu séparé (Cerf, 1984). Elle a par ailleurs beaucoup contribué à l'édition des oeuvres de Simone Weil. Elle est décédée en 1992.
Tout au long de son oeuvre, depuis Réflexions sur la question gay, en 1999, jusqu'à Principes d'une pensée critique, en 2016, mais déjà dans l'ouvrage biographique qu'il a consacré à Michel Foucault en 1989, Didier Eribon s'est attaché à élaborer une théorie historique, sociale et politique de la subjectivité : il s'agit de comprendre comment les individus et les groupes sont produits comme des sujets assujettis par de multiples formes de domination, ce qu'il appelle les « verdicts sociaux », et comment ils peuvent résister aux pouvoirs et travailler à la transformation sociale. Une telle démarche ne saurait se développer en se tenant simplement à l'écart de la doctrine psychanalytique. Elle doit entrer en conflit avec celle-ci, et mettre en question non seulement ses velléités normatives et ses tentations autoritaires, qui sont inscrites dans sa logique même, mais aussi son architecture notionnelle et sa conception du psychisme et de l'inconscient. C'est à cet effort pour « échapper à la psychanalyse » que sont consacrés les essais rassemblés dans ce volume. Didier Eribon est philosophe et sociologue. Il est l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999, et Champs-Flammarion, 2012), Une morale du minoritaire (Fayard, 2001, et Champs-Flammarion, 2015), Retour à Reims (Fayard, 2009, et Champs-Flammarion, 2010), La Société comme verdict (Fayard, 2013, et Champs-Flammarion, 2014), Principes d'une pensée critique (Fayard, 2016, et Pluriel, 2019).
Fruit d'une pratique et d'un travail théorique de plus de quarante ans, les dix textes réunis dans ce livre examinent quelques-unes des difficultés soulevées par l'expérience psychanalytique. A partir du constat des impasses auxquelles se heurte l'analyste dans sa pratique quotidienne, Moustapha Safouan s'attache à faire progresser la théorie analytique qui, à son tour, aidera le praticien dans son approche des souffrances psychiques contemporaines. Les matériaux théoriques élaborés par Sigmund Freud puis Jacques Lacan, notamment, trouvent ici un traitement neuf. Les principales têtes de chapitres signalent le parcours : le réel dans la psychanalyse, la sexualité dans la névrose et la psychose, la jouissance, la sublimation, la relation d'identité, l'analyse de contrôle, l'acte analytique. Psychanalyste, Moustapha Safouan est l'auteur de plusieurs ouvrages, tous parus aux éditions du Seuil, notamment L'inconscient et son scribe (1982), Le transfert et le désir de l'analyste (1988), La parole ou la mort (1993).
En 1972, un jeune philosophe alors âgé de vingt-cinq ans publiait un livre au titre retentissant : Le Désir homosexuel. Ecrit sous l'influence de Gilles Deleuze, et profondément marqué par le bouillonnement politique et intellectuel qui a suivi en France la révolte de mai 68, l'ouvrage s'inscrivait aussi dans le sillage des émeutes homosexuelles de Stonewall, à New York en 1969, et de la naissance, aux États-Unis, d'un mouvement gay et lesbien qui se pensait comme subversif et voulait révolutionner la société. Ce livre est vite devenu un classique dans le monde entier, et notamment aux Etats-Unis où il a trouvé récemment une nouvelle jeunesse lorsque les penseurs de la Queer Theory ont revendiqué son héritage. Près de trente ans après sa parution, le livre de Guy Hocquenghem a bien quelque chose à nous dire, à la fois parce qu'il nous aide à comprendre le regain que vient de connaître ce qu'il appelait la "paranoïa anti-homosexuelle", et parce qu'il incite ceux qui portent les revendications gays et lesbiennes sur la scène publique à s'interroger sur l'évolution actuelle qui tend à la normalisation et à l'intégration. Guy Hocquenghem est mort du sida en 1988.
Qu'est-ce qu'un vampire ? Alors qu'on imagine volontiers un Dracula se nourrissant du sang des vivants, le sociologue Arnaud Esquerre donne à voir un tout autre visage, beaucoup plus complexe, de ces êtres entre la mort et la vie. On apprend ainsi qu'ils ont un lieu et une date de naissance : en Europe, au XVIII e siècle. Ils commencent alors à peupler les discours, qu'on soutienne ou nie leur existence. Au fil du temps, les vampires vont désigner aussi bien une variété de chauve-souris qu'un personnage à succès de la littérature (de Lord Byron à Bram Stoker) ; une catégorie médicale cherchant à rendre compte des cas de nécrophilie ; ou, pour Karl Marx, les capitalistes ; ou encore les protagonistes d'un film comique comme dans Le Bal des vampires. Nous sommes ainsi mis sur la trace des vampires, les suivant dans des sources aussi diverses qu'inattendues, des archives médicales à la série True Blood, en passant par les écrits de naturalistes. Cette enquête décrit la destinée d'un mot inven[1]té et utilisé sinon pour résoudre, du moins pour affronter, une contradiction commune à tous les êtres humains : comment vit-on avec le fait de mourir ? Arnaud Esquerre est sociologue, et directeur de recherche au CNRS. Il a récemment publié Interdire de voir (Fayard, 2019) et, avec Luc Boltanski, Qu'est-ce que l'actualité politique ? (Gallimard, 2022).
La politique est peut-être le domaine de notre existence que nous pensons le plus faussement : nous ne cessons d'utiliser des catégories totalisantes (peuple, volonté générale, souveraineté populaire), des récits mystificateurs (le contrat social, la démocratie délibérative) ou encore des notions abstraites (le législateur, le corps politique, le citoyen) dont nous reconnaissons la plupart du temps le caractère fictif, tout en affirmant la nécessité d'y recourir. Mais pour quelles raisons faudrait-il adosser la pensée politique à des fictions ? À quoi voulons-nous échapper de cette manière ? Et surtout, que se passe-t-il sitôt que nous rompons avec ces modes de pensée et regardons la réalité telle qu'elle est ? Geoffroy de Lagasnerie propose d'élaborer une conception réaliste de l'État, de la Loi et de notre expérience comme sujets. Il pose les principes d'une théorie qu'il appelle « réductionniste », qui conduit à faire vaciller les oppositions qui structurent toute l'histoire de la philosophie politique entre démocratie et colonie, force légitime et violence illégitime, État de droit et exception ou arbitraire, crime politique et délinquance ordinaire, etc. Un ouvrage qui renouvelle profondément les cadres de la théorie politique. Geoffroy de Lagasnerie est philosophe et sociologue. Il est professeur à l'École nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy.
Depuis la parution des Versets sataniques de Salman Rushdie en 1988, nous nous sommes habitués aux accusations islamiques de blasphème contre des productions artistiques, ainsi qu'aux redoutables mobilisations qui les accompagnent. Or elles ont été préparées, dans l'Europe et les États-Unis des années 1960 à 1988, par celles de dévots du christianisme (dont parfois leurs Eglises) contre des films dont ils voulaient empêcher la sortie. Ils en ont successivement visé quatre, qui font aujourd'hui partie du répertoire international : Suzanne Simonin, La Religieuse de Diderot (Jacques Rivette, 1966) et Je vous salue, Marie (Jean-Luc Godard, 1985) ; Monty Python : La vie de Brian (1979) ; et La Dernière tentation du Christ (Martin Scorsese, 1988). En se fondant notamment sur des archives inédites, 'Jeanne Favret-Saada propose une suite de récits qui relatent les ennuis de chacun d'entre eux, et la modification progressive de l'accusation de "blasphème" en une "atteinte aux sensibilités religieuses blessées". Ce sont autant de romans vrais, qui retracent à eux tous un moment unique de l'histoire de la liberté d'expression.
Qu'est-ce que le genre ? Comment les identités sexuelles et les rapports entre hommes et femmes sont-ils construits, et comment se transforment-ils ? Quel rôle jouent, dans ces processus, la politique et les mobilisations collectives, l'économique et le social, mais aussi le langage et l'inconscient ? Historienne mondialement reconnue, Joan W. Scott a imposé l'idée selon laquelle le genre ne constitue pas seulement un domaine d'investigation : c'est un instrument critique destiné à transformer la réflexion dans tous les secteurs. Pour elle, il se situe au coeur de toute relation de pouvoir et traverse l'ensemble des dynamiques à l'oeuvre dans la société. Ce volume réunit les grands essais de Joan W. Scott sur le genre publiés entre 1986 et 2011. Ces textes renouvellent ainsi l'analyse de questions aussi diverses que le sécularisme, la laïcité, la démocratie, la représentation de l'État et de l'identité nationale, ou encore celle du marxisme et des classes sociales. À l'heure où les études sur le genre se multiplient, Joan W. Scott s'interroge sur l'avenir du féminisme. Elle s'inquiète de la manière dont cette catégorie est si souvent vidée de ses implications radicales. Et montre comment elle peut continuer à nous inciter à penser autrement.
Quelles sont les conditions, quels sont les moments et les lieux qui favorisent l'innovation intellectuelle ? Voilà les questions que ce livre entend affronter. Retraçant l'histoire des idées et des institutions au cours des années 1950-1980, relisant les oeuvres et réinterprétant les trajectoires de Foucault, Bourdieu, Deleuze, Derrida, mais aussi Sartre et Lévi-Strauss, restituant les grandes théories qui ont cherché à comprendre les mécanismes de la création artistique, littéraire ou scientifique (Weber, Adorno, Gombrich, Kuhn...), Geoffroy de Lagasnerie montre que l'invention surgit presque toujours en dehors de l'Université ou à ses marges, au terme de démarches qui s'attachent à brouiller les frontières disciplinaires, à déjouer les normes et les pratiques académiques. Penser, c'est nécessairement s'affranchir de l'image de la recherche que l'Université tend à imposer. À l'heure où un consensus s'installe pour défendre le champ académique contre les instances externes (économiques, politiques, médiatiques) qui menaceraient son autonomie, n'y a-t-il pas lieu de s'inquiéter de l'uniformisation de la vie intellectuelle qu'entraîne ce repli sur soi ? À rebours d'une telle tendance, cet essai appelle à élaborer une nouvelle politique des savoirs ouverte à la pluralité, aux hérésies, et donc à l'arrivée de l'inédit.
En 1857, un groupe de jeunes gens s'abandonnant aux joies d'une partouze dans un hôtel particulier sont condamnés pour outrage public à la pudeur, parce qu'un curieux les épiait par le trou de la serrure. En 1893, les étudiants des Quatr'z Arts déclarent aux juges la guerre du nu. Dans les années 1960, les nudistes et les femmes en monokini provoquent des controverses passionnées. Chaque fois les mêmes questions se posent : où finit le public et où commence le privé? Que peut-on montrer, que doit-on cacher? A travers une enquête qui mêle le droit, l'architecture, la littérature et la psychiatrie, Marcela Iacub raconte l'histoire de la pudeur publique. On y découvre comment le droit a longtemps partagé
Demeurer fidèle à la singularité et à la richesse de l'expérience humaine en y introduisant le plus de raison possible, telle est la tâche première de la philosophie. De livre en livre, depuis près de trente ans, Francis Wolff s'attelle sereinement à élaborer une philosophie au sens classique du terme, ni une simple exégèse des Classiques ni la déconstruction des systèmes. Une philosophie qui englobe une métaphysique, une théorie de la connaissance, une définition de l'être humain et toutes leurs conséquences morales, politiques et esthétiques. Dans ce dialogue passionnant, amical et sans concession avec André Comte-Sponville, Francis Wolff invite à une traversée de son oeuvre dans un style accessible et allègre. Il montre les liens qui unissent sa vision du monde à son esthétique (l'universalité de la musique, des images et des récits), en passant par l'anthropologie (l'homme, « animal dialogique »), l'éthique (l'existence de la liberté et l'objectivité du bien) et la politique (de la démocratie au cosmopolitisme). Donnant corps à une philosophie généreuse et résolument contemporaine, le livre dévoile un autoportrait attachant ainsi qu'un itinéraire familial singulier croisant une des grandes tragédies du siècle dernier. André Comte-Sponville note dans son Avant-Propos : « Je ne connais pas, à notre époque et dans notre pays, de philosophe dont la pensée soit plus forte, plus savante et plus rigoureuse que la sienne. »
Ce livre est écrit comme un droit d'inventaire. Alors qu'Internet a été à
Comment les Amérindiens ont-ils perçu l'alphabet occidental ? Que sait-on de leurs propres écritures ? Quels rôles leur ont-ils fait jouer au sein de leurs dispositifs politiques ou religieux ? Les colonisateurs, et les anthropologues après eux, ont longtemps considéré les sociétés amérindiennes comme dépourvues d'écriture, alors qu'elles employaient des techniques subtiles d'inscription graphique, le plus souvent dérobées aux yeux des observateurs extérieurs. La fameuse « Leçon d'écriture » de Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques est le témoin magistral de ces malentendus. Cette scène mythique, discutée en son temps par Jacques Derrida, est ici disséquée et repensée. En étudiant les conceptions amérindiennes de l'écriture, fragmentées et disséminées dans les arts graphiques, les mythes, les discours des chefs et les rituels des chamanes et des messies, Pierre Déléage établit les coordonnées d'une anthropologie inversée, par laquelle ce sont cette fois les colons et leur culture qui sont pris comme objets de pensée. Ce faisant, il met au jour les conditions épistémologiques et politiques de toute enquête anthropologique, tout en laissant sourdre dans la composition même du livre la violence, symbolique et réelle, qui a donné dans les sociétés amérindiennes forme et valeur à la notion d'écriture. Pierre Déléage est chercheur au Laboratoire d'anthropologie sociale. Il est notamment l'auteur d'Inventer l'écriture (Les Belles Lettres, 2013) et de Repartir de zéro (Éditions Mix, 2016).
Que le langage soit venu à l'homme subitement, voilà ce qu'interdit de concevoir la neurobiologie du langage. L'apparition pleine et entière de cette faculté au sein de notre espèce a requis d'assez lourdes conditions biologiques qui ne furent certainement pas réunies en quelques dizaines de milliers d'années, c'est-à-dire d'un coup à l'échelle des temps paléontologiques. Il semble donc qu'il faille privilégier l'hypothèse d'un développement progressif de cette faculté le long de la lignée humaine, faculté dont d'autres êtres qu'Homo sapiens, par conséquent, ont détenu le germe, puis l'embryon. Mais comment documenter, et donc construire, ce récit, puisque le langage ne fossilise pas ? Devrait-on admettre que les origines du langage sont l'un de ces problèmes auxquels, selon la formule de Georges Louis Leclerc de Buffon, « il n'y a d'autre solution à donner que celle du fait même » ? Le langage est venu à l'homme, c'est un fait. Comment ? C'est un mystère. L'objet de cet ouvrage est de présenter les hypothèses émises à ce jour, ainsi que les données sur lesquelles elles s'appuient, dans plusieurs des disciplines où l'on s'applique à aborder les origines du langage selon des méthodes scientifiques ou dans un esprit scientifique. Toutes les hypothèses présentées ici et mises en perspective impliquent l'idée d'une évolution du langage sur le très long terme, en en tirant les conséquences conceptuelles et théoriques.
Plusieurs des problèmes cruciaux de l'institution scolaire sont pour une part irréductible des problèmes philosophiques. C'est la thèse de ce livre, qui veut attirer l'attention sur cette dimension oubliée, systématiquement méconnue dans les débats qui entourent l'école, que ce soit en France ou dans d'autres pays. Ces problèmes sont philosophiques pour autant qu'ils ont trait à des principes, ceux qui sont censés régir l'institution scolaire. Ces principes sont aujourd'hui confus ou introuvables, notamment s'agissant de la nature précise de ce qui est à enseigner et de ce qui est à évaluer. Tous les acteurs et partenaires de l'institution scolaire sont sensibles à cette déficience. Redresser les questions mal posées a toujours été l'une des vocations de la philosophie. L'urgence de cette « question philosophique » qu'est l'École tient beaucoup à une situation paradoxale : à quelques exceptions près, comme en France Marcel Gauchet, les philosophes de profession s'en sont détournés. Et pourtant, entre l'activité philosophique et la question de l'éducation, il existe un lien originel et indissoluble : philosopher, c'est enseigner, ou du moins prendre position sur un enseignement possible. L'auteur pose à neuf des questions concernant la définition de l'éducation, l'autorité et le sens des savoirs, l'idée d'« école juste » ou la « fracture pédagogique ». À travers chacune de ses analyses, l'idée s'impose et se précise : la vraie démocratisation de l'école passe par sa réconciliation avec la culture.
On avait prédit la mort de l'homme : cette prophétie se réalise sous nos yeux avec l'apparition de l'« homme neuronal » tel qu'il est décrit par la biologie évolutionniste ou les sciences cognitives. En changeant de paradigme scientifique, on a aussi changé d'humanité. Or la réponse à la question « qu'est-ce que l'homme ? » a des conséquences pratiques : notre faç
Si Fontenelle (1657-1757) est surtout connu comme l'auteur d'un ouvrage de « vulgarisation scientifique », les Entretiens sur la pluralité des mondes (1686), on sait généralement beaucoup moins qu'il a exercé durant plus de quarante ans la fonction de secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, créée par Colbert en 1666. C'est dans le cadre de cette fonction qu'il a rédigé, avec un talent exceptionnel, les Eloges des académiciens décédés et les volumes de l'Histoire de l'Académie royale des sciences, qui constituent les textes fondateurs d'une nouvelle discipline, l'histoire des sciences, que philosophes et savants comme Voltaire, d'Alembert et Condorcet, Montucla et Bailly, pratiqueront à leur tour tout au long du XVIIIe siècle, et dont la pratique s'est depuis lors constamment poursuivie. C'est cette « invention » de l'histoire des sciences que l'ouvrage de Simone Mazauric se propose de reconstituer, en rappelant d'abord les circonstances particulières et tout à fait remarquables de leur composition, au premier rang desquelles figure la fondation des grandes académies scientifiques européennes. Mais aussi et avant tout, cet ouvrage permet de découvrir la manière dont, pour la première fois, cet événement majeur dans l'ordre intellectuel qu'a constitué la naissance de la science moderne en Europe a pu être perçu et interprété par celui dont ses successeurs, même pour s'en distancier, ne cesseront de s'inspirer.
J'avais envisagé d'intituler ce livre : « Les questions juives de Jean-François Lyotard » car c'est bien le sujet ici traité : Levinas, Auschwitz, le Sinaï, Saint Paul... Autant de façons qu'eut Lyotard, à travers ces noms propres, de décliner un fidèle tourment quant à une tout autre histoire, celle « dont l'Europe ne veut rien savoir », et de tenter d'en maintenir au plus juste la pensée en se plaçant à distance aussi bien de la philosophie de l'histoire que de l'histoire historienne. Mais une telle orientation doit être questionnée, surtout quand celle qui interroge se demande : de quel droit ?