Jeune prose
Francis Dubalu, représentant de commerce à Paris, huit ans de mariage, une belle-mère, deux enfants, part pour la première fois prospecter la province. Dans cette perspective, il entreprend son voyage avec un sentiment de triomphe qu'il entretient, dès le matin, à son bistrot de tous les jours, ensuite avec les dactylos de la firme pour laquelle il travaille, puis, sur la route où il roule à une allure de promenade, enfin, dans une petite ville où il s'accorde encore un après-midi de répit. À l'occasion de ce moment de liberté, Dubalu prend conscience des chaînes de ces huit dernières années. À partir de là, tout consistera pour lui à se séparer de son ombre, au moyen d'efforts pitoyables et comiques.
Juliette ne connaît pas Roméo ; elle partage depuis quinze ans sa vie et son appartement avec Tristan, qui n'a pas rencontré Yseult. Ils ne sont pas mariés, n'ont pas d'enfants ; ils se livrent maintenant leurs derniers combats, car Tristan, fatigué, va se résoudre enfin à « raisonner modérément sur son propre compte ». En fait, il procédera lui-même à sa liquidation, après avoir assisté sans déplaisir à l'installation chez Juliette d'un homme plus vigoureux que lui. Notés au jour le jour, d'autres récits se trouvent mêlés à celui-ci dans ce petit livre, et d'autres personnages y paraissent, vus ou entrevus : Molly est en quelque sorte l'antiportrait de Juliette. Douce, fidèle, courageuse, mais idiote, elle est la servante outragée d'un homme brillant, irremplaçable, providentiel et endetté. Thérèse et Nathalie font également partie des relations de l'auteur. « L'Homme est-il en péril ? » Nathalie se pose cette question et d'autres ; elle passe ses nuits à rédiger des manifestes. Romancière féconde, mais âgée, elle ruine sa santé. Thérèse d'ailleurs est, elle aussi, une femme extrêmement active : elle bombarde les murs avec des pots de yoghourt, marche sur les toits et découpe des coeurs de papier. Quant à Alceste, il voudrait voir Nathalie morte. Il voudrait surtout qu'elle cessât de jouer du violon.
Étrange histoire que celle de ce garçon sans nom, sorte de « Gaspard Hauser » de Narbonne, gardien de chèvres et souffre-douleur d'une équipe de forains parqués à proximité du Parc Montsouris ! Le sort semble s'être acharné sur lui depuis sa naissance ; tous ses frères et soeurs ont été élevés dans l'Institution des sourds-muets de Narbonne, et lui, le seul qui fût normal, y a été envoyé aussi : c'est donc lui l'anormal au milieu des autres. Son seul souvenir heureux est celui d'une amitié avec un petit garçon gai et gentil ; mais un jour cet enfant s'est bêtement crevé un oeil en jouant, avec une aiguille à tricoter. L'horreur de ce spectacle a si fortement marqué notre héros qu'il décide de « se perdre » à l'occasion d'une visite à Paris qu'il fait avec toute sa famille, et c'est ainsi qu'un certain Mirador le cueille à la sortie des Catacombes. Le récit de ses aventures commence le jour où la mort de Mirador l'a rejeté brusquement dans la liberté, après de longues années d'esclavage et d'abrutissement. Porteur d'une valise contenant quelques effets, et d'un peu d'argent dans sa poche, il part à la recherche d'une jeune fille entrevue jadis, Sixtine, dont il sait vaguement l'adresse. Mais quand il croit la reconnaître, il ne peut l'approcher et tout ce qu'il tente est voué à l'échec. Finalement, recru de fatigue, son portefeuille volé, sans papiers, il est emmené au poste, qui prend figure de havre, après tant de vicissitudes. Mais n'a-t-il pas rêvé tout ce qu'il raconte ? Ce récit, pour ordonné, paisible, et parfois drôle qu'il soit, est peut-être un songe. Peut-être une allégorie aussi, c'est-à-dire quelque chose de plus vrai que le vrai.
Julien, étudiant en médecine, domine sa famille jusqu’au jour où il découvre que sa sœur Lucette, timide et soumise, lui échappe. Pour la retenir, il franchit l’interdit et tombe amoureux d’elle.
Sabine et son ami d’enfance, unis par une amitié aussi intense que fragile, inventent un monde à leur mesure dans les Pyrénées et les lycées de Sarrebruck. Mais quand l’adolescence les rattrape, leurs rêves se heurtent à la réalité.
Entre Venise et Chioggia, Les Dames d’Yves Jouarre déploie une histoire d’amour aussi subtile qu’ironique, où un diplomate nommé Anne se laisse entraîner par Karyn dans une aventure aux frontières du cynisme et de la passion.
Dans une roulotte où se croisent Vladimir, une foraine, la mystérieuse Marana et un chien, un étranger-narrateur découvre un monde où le cirque, l’enfance et l’étrangeté se mêlent.
Villiers, homme important dans sa ville, en province, porte une croix : sa fille Gertrude. Sa fille cadette, Jacqueline, sans être bien sympathique, ne lui donne pas de soucis, tandis que Gertrude boit, se drogue à l'occasion, et va à l'hôtel avec le premier venu, au vu et au su de toute la ville. Malgré sa fortune, la situation de Villiers, y compris son siège de député, est constant-ment menacée par les débordements de sa fille. Outre ses excès, Gertrude fait des fugues. H., un antiquaire de la ville, qui a de l'amitié pour son père et pour elle, se charge chaque fois de la retrouver et de la ramener chez elle. Lui-même est amoureux de Catherine, orpheline et amie d'enfance des filles de Villiers. Catherine, poursuivie par Villiers, se réfugie chez H., mais sans l'aimer. Au bout du compte, elle se sert de Villiers, malgré lui, pour s'enfuir en Angleterre. De ces personnages qui se heurtaient aux parois de la « Souricière », Catherine seule a pu s'échapper.
De retour en France après la Révolution, Gorde a tout perdu : fortune, rang, et même ses anciennes certitudes.
Un vieil étudiant attardé, raté assumé, nous entraîne dans une méditation drôle et profonde sur la mort, entre mansarde misérable et caveau familial.
Dans un grand hôtel, deux femmes jettent les yeux, à quelques instants d'intervalle, sur un officier préoccupé... Devant la baie d'Alger, un « rappelé » surprend les adieux d'un couple... L'église de Saint-Louis-en-l'Isle se prête à d'autres confidences... La bibliothèque d'une école conservatrice abrite de curieuses réticences... Une soirée d'anniversaire rassemble diverses coïncidences... Deux passagers de la « French Line » s'évitent avec un soin excessif... Le président Khrouchtchev fait une apparition... Des inconnus se succèdent dans un petit restaurant proche du Palais-Royal... Deux amants séparés s'entretiennent d'eux-mêmes... Les personnages de ces dix récits ont tous, semble-t-il, l'obscure intuition des liens qui les rattachent à une communauté. Celle-ci n'a rien d'officiel et ne se prête guère aux définitions. Ceux qui en font partie préfèrent pressentir plutôt que savoir. S'ils n'ont pas trop de goût pour les institutions établies, les sentiments agréés, ils cherchent à les compléter plutôt qu'ils ne les renient. Ils ont probablement un faible pour les regards échangés parfois entre deux passants, pour les rencontres fugitives, pour les occasions perdues. Leur solitude est sans amertume, ils la ressentent comme un état privilégié qui leur permet de communiquer avec autrui. Ils prennent plaisir à certains rapprochements.
Trois plans structurent le récit : d'abord l'histoire d'une famille de paysans, dont les terres ont été gagnées, autrefois, sur la forêt voisine, qui est un peu l'ennemie pour eux. Il y a les vieux parents et deux fils : l'aîné, épais, réaliste, ne songe qu'à travailler dur et à bien vivre, et le cadet, rêveur, maladif, hanté par la forêt, qui vit enfoncé dans la contemplation, passant pour un demi-fou. Les parents n'espèrent plus qu'en l'amour pour le « sauver ». Mais le jeune homme, sur le point de succomber aux avances de la fille d'un riche fermier voisin, belle, désirable et hardie, s'enfuit pour ne pas trahir la forêt. C'est aussi une sorte de légende, racontée au début de l'histoire par l'aïeule des deux garçons : un beau jeune homme blond serait apparu un jour - tentateur, guide, rédempteur ? - et aurait disparu dans la forêt, comme s'il montrait la voie aux hommes de la glèbe. Cette vision est restée comme une menace permanente pour la tranquillité des paysans. Or, le plus jeune des fils - héros de ce roman - est aussi un grand blond lumineux aux yeux clairs. On comprend dès le début qu'il finira par entrer lui aussi dans la forêt. Le troisième aspect de ce récit est celui d'un ensemble de symboles qui s'enroulent et se déroulent autour de l'idée de pureté et de spiritualité, opposée au matérialisme pesant et satisfait des paysans.
1945 : une division blindée, française, quelque part entre Paris et Strasbourg. Un groupe d'artillerie. Un intellectuel, Jean Faraud, un peu étrange, et qui ne croit pas tellement à l'existence des autres, va rejoindre, à l'observatoire de la batterie, le brigadier Weylle, qu'il avait connu en Afrique. Une attaque allemande a été repoussée, il y a eu des pertes, et un nouvel officier observateur remplace celui qui vient d'être tué. Mais Weylle, dont toute la famille a péri en déportation, reconnaît en cet officier l'étudiant d'extrême droite, le collaborateur, qui avait participé à l'arrestation des siens. Il ne veut ni ne peut être commandé par celui qu'il considère comme un bourreau et un traître. Il va le tuer et demande à Jean Faraud de l'aider à assassiner le lieutenant de Paschally. Le meurtre aura lieu, mais autrement qu'il n'aura été prévu, et Faraud y gagnera sa Légion d'honneur. Quoi de plus tragique qu'un conflit, à la fois idéologique et personnel, qui oppose deux camarades de combat, et qu'une exigence, presque inhumaine, de pureté ? Weylle a-t-il eu raison de vouloir tuer de Paschally ? J.-P. Weber ne prétend pas donner une réponse, mais la question méritait d'être posée.