Liberté grande
Dans le gigantesque massif de prose que nous a laissé (ou légué) Simone de Beauvoir, Yan Hamel, par-delà les histoires de la vie intellectuelle et artistique parisienne, les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d'Algérie, les rappels d'engagements politiques, a préféré faire ressortir les pages que la philosophe a consacrées non pas aux marches revendicatives mais aux randonnées en montagne, turban au vent, escaladant des sentiers escarpés, partant à l'aventure pédestre avec quelques compagnons, constamment téméraire, défiant le danger quand Sartre peinait à la suivre... De toutes les figures du Castor, caricaturales ou admiratives, Yan Hamel - marcheur qui a emprunté les mêmes itinéraires - en offre une fraîche, originale, singulière et drôle, celle de la trekkeuse. « Chacun est libre d'imaginer Simone de Beauvoir comme il la désire. Des années avant la fatale journée du 14 avril 1986 qui allait l'abandonner aux griffes des vivants, elle était loin de pouvoir imaginer tout ce que nous allions faire d'elle. Les morts, enseigne avec raison la psychanalyse existentielle, sont des moulins dans lesquels on entre au gré de sa fantaisie. Depuis que la bière scellée a rejoint celle de Sartre sous la sobre pierre tombale au cimetière du Montparnasse, le souvenir, lui, ne s'arrête plus : il fuit en spirales d'images grumeleuses qui s'entraînent les unes les autres dans le tout-à-l'égout du régurgité assertif. Il m'aura néanmoins fallu choisir une perspective. Les pages qui suivent redonneront donc vie à Simone de Beauvoir, une femme qui a beaucoup marché. »
Dans un original, perspicace et courageux premier essai, Simon Nadeau questionne le passage à la modernité de la littérature et de la société québécoises en revenant aux oeuvres aujourd'hui délaissées, si peu ou pas du tout étudiées, de quelques écrivains solitaires qui, dans l'ombre de la Révolution tranquille comme dans celle de ses preux chevaliers Miron et Aquin, osaient mener une affirmation du soi plus que du sol, du moi au lieu du nous, fouillant le domaine infini de l'intime plus que celui circonscrit du national, tâchant d'être quelqu'un avant de servir à quelque chose.
Et si la maladie devenait le lieu même de l’écriture ? Les Malades métaphores explore comment la souffrance physique et mentale a inspiré les plus grands textes du XXe siècle, de Duras à Artaud.
Jean-Jacques Nattiez est l'un des plus illustres musicologues contemporains. Il est professeur émérite à l'Université de Montréal, où il enseigne depuis 1970. Il s'est intéressé à l'ethnomusique chez les Inuits, entre autres sociétés. Il a consacré des études qui font autorité, à Pierre Boulez ou encore aux opéras de Wagner, dont il s'est attaché à faire ressortir le caractère antisémite. Il est également l'auteur d'une étude sur Proust musicien. Il a été professeur invité au Collège de France.Toutefois, ceci (telle la pipe de Magritte) n'est pas une biographie. De la trahison des images qu'illustra le peintre belge par une entourloupe de génie, nous passons à la trahison des genres. Vous n'allez pas avec Jean-Jacques vous farcir l'histoire exhaustive du docte Jean-Jacques Nattiez, fameux musicologue; vous aurez, gaillardement posé sur lui, un regard libre, non le pedigree d'un savant mais un portrait en proximité d'un individu - Picasso campant Gertrude Stein, Bacon brouillant Michel Leiris, on achève bien les intellectuels...Sylveline Bourion, en leste élève, fait de ce maître un humain trop humain, fils, frère, écolier, collectionneur, voyageur curieux, enthousiaste des choses de l'esprit, amoureux des arpèges, professeur tout sauf cinglé, varappeur de cimes dodécaphoniques, sherpa de bizuts et de surdoués, sensible aux égards, un brin infatué et bel et bien lui, né à Amiens en 1945...
Voilà. Terminus. Fini tout ce gâchis de livres qui dénonçaient, témoignaient, argumentaient, envoyaient des messages de fumée, déformaient, soumettaient le lecteur, le jetaient dans leur geôle après l'avoir jugé au tribunal. Ce roman est de l'humus, de la tourbe, du limon, où se décompose la tradition, l'histoire, la mémoire des hommes, le chaos des civilisations, mais il leur dit adieu et s'écoule vers l'avenir, où il se propage sous la forme d'ondes qui, contrecarrant les effets du grand tremblement terminal, se continueront après lui, dans le vide ou dans la matière, si fortes, si dynamiques, si vivaces qu'elles redonneront vie à ce qui aura cessé d'être. La vraie littérature a toujours tenu ce rôle face au temps. Elle a été le forgeron du temps. Ce soir-là, tout se terminera. Le monde va disparaître. Monsieur Dimanche, gardien de nuit dans un hôtel de bord de mer, observe la marche des heures qu'il reste à l'univers avant que le temps s'arrête à jamais - la télévision ne parle que de cela, mais la panique ne semble encore gagner personne. Dimanche se souvient des voyages, des musiques, des amours : il lui reste un dernier mystère à éclaircir. Sur la table du petit déjeuner, laissé là par un romancier mégalomane, un manuscrit, Terminus. Sous ce titre, Thierry Laget signe un livre délicat et circonspect, rassemblant, dans un éclat de rire, d'élégiaques cérémonies d'adieu à ce qui fut parfois si beau et qui ne sera plus - les chats, les peintres miniaturistes d'Ispahan, les tulipes d'Istanbul, les poètes, les phénix...
Je me passionne depuis toujours pour les chiffres, du moins, pour l'accumulation et la mise en forme de données. J'aime les chiffres, j'aime les « bases de données ». Je suis surtout attiré par les données qui ne servent à rien et dont on peut tirer des statistiques lumineuses mais tout à fait inutiles. À cet attrait, l'auteur succombe en menant à fond (perdu) comptes et décomptes des données superflues que l'être humain peut établir, de manies compilatrices en comptabilités inutilisables, assumant son délire jusqu'à considérer qu'édifier un muret de bûches procure un plaisir équivalent à celui de composer un ouvrage d'art et jusqu'à s'étonner, lui qui tient ses « éphémérides de bouche », notant scrupuleusement où et avec qui il prend chacun de ses repas, que l'on ne connaisse pas en détail le menu de la Cène. Nabokov disait que « l'imagination n'est fertile que lorsqu'elle est futile ». Ici, elle fertilise follement. Pas que maniaque, l'auteur, balèze, évoque la Terre, le Climat, le Temps et la Vie.Dans cette suite d'essais tout sauf ordinaires, Michel A. Bouchard se fait le conteur des compteurs, le recenseur de notre monde. Si une telle ferveur pour les chiffres et les données impressionne, elle n'a d'égale qu'un amour pour une planète dont l'infinie beauté se révèle dans tous ces hasards, coïncidences et petits riens sur lesquels l'humain, malgré ses talents de grand destructeur, n'a aucune prise. La chute d'une tuile du haut d'un hôtel devient ainsi prétexte à réfléchir aux météorites et aux grandes extinctions, et l'achat d'un cerisier japonais à la pépinière du coin ouvre une perspective sur l'évolution du climat depuis douze siècles.Porté par une prose aussi leste que badine, Les Actes inutiles nous invite à nous arrêter pour compter et contempler ce que nous avons pris l'habitude de tenir pour acquis.
De la rue Fontaine à la Coupole, au XXIe siècle, une femme, quadra, montréalaise, esthète, déambule en compagnie d'une ombre. En effet, elle rêve d'écrire un roman sur Alice, Aliki, Kiki, reine de Montparnasse. La muse. L'égérie. La gouailleuse. La chanteuse grivoise. La danseuse de cancan. Le boute-en-train : une beauté posant nue dans des ateliers crasseux que des peintres et des écrivains célébrèrent, désirèrent, aimèrent. Kiki la muse de Man Ray, qui a posé pour Foujita ou Modigliani, qui est peintre elle-même et expose dans les plus prestigieuses galeries, qui s'est faite chanteuse de cabaret pour payer les frais médicaux de son mari et de sa mère, qui ont tous deux sombré dans la folie. Kiki née dans la misère et qui y est retournée, après avoir écrit ses mémoires à vingt-huit ans. Qu'est-ce qui a pu pousser une aussi jeune femme à vouloir raconter sa vie? Voulait-elle simplement intégrer sa propre histoire, dont le mythe qu'elle incarnait tendait à la soustraire? Car enfin qu'est-ce qu'un mythe, sinon un être dont on a sucé la moelle pour en faire un élixir, de jeunesse le plus souvent, un être embaumé vivant, bref, un être à qui l'on interdit de vieillir? Ou peut-être est-ce le désir d'inverser les rôles qui a incité Kiki à passer de l'autre côté du miroir en faisant son autoportrait? Mais plus que le modèle, la Parisienne, l'inspiratrice, c'est la payse qui émeut la narratrice, la provinciale que fut Kiki depuis l'enfance jusqu'à la fin de sa vie. L'as de la débrouille, la survivante, une véritable force de la nature. Plus que la vamp, c'est l'amoureuse qui l'interpelle. Moins celle qui séduit que celle qu'on aime. Ce livre tresse l'un à l'autre deux récits, deux destins de femmes, qui se demandent à quoi riment tous les choix qu'on fait au cours d'une vie, qui mesurent à quel point chacune doit mener seule son combat pour ne pas être anéantie par le temps qui passe, qui veulent savoir ce qu'il sera possible de sauver du naufrage.
Paris, miroir brisé des Québécois : Yan Hamel explore avec verve et poésie le choc culturel des personnages romanesques face à la Ville Lumière.
Simon Roy a amorcé l'écriture de ce livre précisément le 22 février 2022, soit un an pile après avoir reçu un diagnostic de cancer au cerveau incurable qui attaque agressivement la partie de sa tête dédiée au langage. Il fait néanmoins encore une fois le pari de l'écriture, pour se prouver qu'il est toujours vivant, et peut-être aussi un peu pour mettre la mort à l'écart. Passant de l'univers macabre de Stanley Kubrick (The Shining) à celui alarmiste d'Orson Welles (dans son adaptation radiophonique de La Guerre des mondes), il continue, dans ce quatrième roman, de lier ses obsessions personnelles à celles d'oeuvres marquantes qui enfoncent la réalité au risque d'effrayer l'être humain. S'il dévoilait une fêlure familiale funeste dans Ma vie rouge Kubrick, il lie ici une vieille frousse collective et chimérique (une invasion de Martiens) à une peur hélas réelle, celle que provoque la perspective du passage vers un autre monde. Si, dans Fait par un autre, il explorait les châteaux en Espagne échafaudés par un faussaire patenté, il réfléchit dans Ma fin du monde au mensonge, blanc ou noir, qui peut parfois se cacher derrière ces deux petits mots à l'allure innocente : « Au revoir. » Enfin, il nous rappelle le devoir de léguer à ceux qui nous suivront le secret du bonheur, ou du moins le peu que notre séjour sur terre, toujours trop bref, nous aura permis d'en deviner. Fidèle à son style fait de fragments, entre fiction et réalité, entre alarme et vacarme, sa plume file entre les mailles de la peur, qu'elle soit forte, feinte, fine, fameuse, fantastique ou fatidique, mais qui lui sera, à lui qui signe ici son dernier livre, fatale.
C'est alors l'époque de la voie romaine. Le mystère y tient lieu de danger, et la fusion avec les éléments, sonores, matériels, lumineux, prend en moi la place qu'occupe, chez les individus normaux, la dématérialisation, la distanciation que la conscience opère. Nommer les choses, dire, Voici l'orage, voici la grêle, je ne peux pas le faire. Je suis l'orage, je suis la grêle, car je ne peux m'en détacher par la parole. Assise, aspirée, avalée, je suis devenue le bruit de la terre sous le poids de la glace, mat, plein, sourd ; il n'évoque rien de vivant, rien de connu, mais il est là, en moi, il est moi, je suis le poids, je suis le pied, la botte lourde tombant inhabitée sur un chemin de pouzzolane, fruit d'acier percutant une planète épaisse, fumante, tiédie par la soupe de vapeurs pestilentes qui l'enserre ; temps préhistorique qui précède la parole, temps rupestre de pétroglyphes animistes, temps de collision des univers, dans la solitude vaste de mon âme sans mots, je rencontre le bruit qui recouvre et emplit depuis toujours la voie romaine ; monde minéral, sidéral, monde qui précède la vie et où les choses n'ont d'existence que par leurs forces qui s'entrechoquent, aléatoires, aveugles, inorganiques ; monde, à travers les volets clos, les paupières closes, et clos aussi ce corps que je n'habite que par le hasard des affectations, monde intemporel dont je recèle la matérialité brute ; monde où il me semble qu'enfin je me serais trouvée chez moi. Où es-tu, voie romaine, dont le tracé se devine et se dérobe ; oh royaume ; terre qui n'est pas de ce monde. Élevée entre une gouvernante et des parents autoritaires et distants, la narratrice de ce récit raconte une enfance du XIXe siècle, éclose dans la France rurale des années 1980. Égarée en elle-même, inapte à la parole avant que l'écriture vienne en elle ouvrir la voie de la langue, elle évoque aujourd'hui ce temps passé, ainsi qu'une forme de pensée très singulière, celle qui précède le langage. Le lecteur revivra avec elle la genèse d'un éveil des sens à travers une langue de laquelle surgissent des échos de poèmes, de chansons, de dialogues, dans un aboutissement calme, clair et grave.
En relisant « À propos d'Horace » dans Les Contemplations, où Hugo fustige les cuistres, les dogues, les philistins que furent ses premiers professeurs (« je vous hais, pédagogues ! »), Jean-Marc Limoges s'est souvenu de la phrase meuglée par ses enseignants lorsqu'à l'école primaire il avait l'audace de demander des explications sur les tables de multiplication ou l'accord du participe passé : « C'est plate, mais c'est comme ça ! » À Paris alors ou à Villeray hier, l'enseignement se devait d'être morne, dépourvu de joie et de plaisir, préparant à tout sauf à penser. « En relisant son cri, je me suis rappelé ma crise. Très jeune, j'avais exigé qu'on établisse qui était venu en premier : Adam et Ève ou les hommes des cavernes. » Victor et lui menaient le combat du savoir. À quoi cela sert-il de connaître les règles de grammaire, de se frotter aux grands auteurs, de vouloir échapper aux limites du milieu qui nous a vus naître? On pourrait citer mille arguments, et tant de livres parus ces dernières années s'y sont consacrés avec un impeccable sérieux. Jean-Marc Limoges, lui, fait beaucoup mieux : il nous fait une démonstration magistrale sans nous faire d'exposé ni de leçon. Empruntant à tous les registres, jouant de tous les tons, de toutes les formes - diatribe, scène de théâtre, lettre -, il fait de la lecture de Victor et moi une véritable fête de l'intelligence et de la parole. À quoi cela sert-il de vouloir tutoyer la grande culture et la grande littérature ? Eh bien, cela sert à écrire comme Jean-Marc Limoges. Et c'est une raison suffisante, comme vous pourrez en juger. Son livre ne nous fait pas seulement composer avec une oralité, il suscite l'impression d'une présence au monde, nous fait partager les frondes d'un esprit vif, nous stimule, nous tonifie. (Extrait de la préface d'Alain Deneault.)
Paris, 1940. Régine Robin explore l’œuvre de Modiano à travers les rues et les ombres de l’Occupation, mêlant essai littéraire et récit mémoriel. Une plongée captivante dans la mémoire fragmentée et les silences de l’Histoire.
Le jazz, cette musique qui porte en elle les rêves et les luttes des Afro-Américains, trouve en Stanley Péan un conteur passionné.
Et si la vraie réussite était de tout quitter ? L'art de rater sa vie suit Mèche-au-Vent, un déserteur des normes sociales, qui choisit la liberté et l'ironie plutôt que le succès.
Écrits la nuit, dans sa garçonnière de la rue Wolfe, ces essais de fiction que l'homme de théâtre laissa au tiroir forment un précis d'érotomanie à l'usage ou à l'usure de tous, filles et garçons, hommes et femmes, loups solitaires et rats sociables, baiseurs d'occasion et veuves euphoriques, oiseaux de nuit et matineux, amoureux fous et misanthropes, adultères et onanistes, hétérosexuels au long cours. Explorateurs des frontières, routards au pays du désir, ces spécimens qui descendent d'Aristophane et relèvent de Laclos, de Marivaux et de Ionesco sont autant de créatures inquiètes traversant à cloche-pied la vie des amours ludiques et hasardeuses. Courtes scènes, brèves rencontres, fiascos, extases, confessions, aveux, ivresse, ironie, aigreur, lucidité.
Il y a les cinémathèques pour les conserver et les programmer, mais qu'est-ce qui demeure en chacun de nous des films que nous avons vus pour la première fois au cinéma ? Que reste-t-il de nos amours cinématographiques ? André Habib se livre à une exploration docte et maniaque de ces restes de cinéma qui s'accumulent, en désordre, dans la mémoire du cinéphile, la sienne et celle d'une vingtaine d'autres fous de cinéma qu'il a interrogés et pour qui le septième art est une passion, un vice impuni. Universitaire mais mordu, il signe un essai sur la cinéphilie qu'il considère comme une discipline anarchique.
« Mon père voulait ce qu'il y avait de mieux pour son fils, même s'il fallait pour cela aller contre sa propre nature. Nous avions une belle maison blanche dans un quartier cossu, une Cadillac décapotable, des vêtements à la mode, il fallait que le tableau soit parfait. » Ce qui clochait ? Le fils était gaucher.
Médecin, écrivain, spécialiste des séries télévisées, il n'en fallait pas plus pour que Martin Winckler, le romancier de La maladie de Sachs, se penche sur le cas du Dr House qui, à l'étonnement ou l'effarement de téléspectateurs scotchés à leurs petits écrans durant huit saisons, a pratiqué au service (selon le jargon du métier) des « moutons à cinq pattes », chez les patients au diagnostic difficile. Mal rasé, boîteux, misanthrope, cynique, inspiré et désemparant, ce personnage est livré à l'examen analytique, éthique et spirituel du Dr Winkler qui, tout écrivain qu'il est, envisage et situe son sujet d'étude dans la lignée des héros (un Sherlock Holmes, par exemple) que la fiction offre à nos passions de lecteurs.
La-Mèche-Noire pensait alors au monastère buissonnier, son utopie préférée. C'était sa manière à lui de répondre à la question que le Sphinx lui adressait. Ce monastère sans centre ni véritable doctrine signifiait à ses yeux cet ailleurs qui attire et qui élève sans jamais se refermer sur lui-même. Il le voulait aussi disséminé et décentralisé qu'on puisse l'imaginer. Il souhaitait que ses membres de toutes les nations soient libres et créateurs, sans ressentiment ni soif de domination. Souverains, ils s'assembleraient selon leur gré et inventeraient de nouveaux modes de vie, et mille façons de désirer, de rêver, de penser. Mèche-au-Vent de L'Art de rater sa vie a cédé ici sa place à La-Mèche-Noire. Il est plus vieux, certes, mais il n'a rien perdu de son idéalisme, et son rejet du monde contemporain est toujours aussi virulent. Empruntant aux Mille et Une Nuits et au conte philosophique, citant Goethe ou Hlderlin, ce roman à facettes imagine et conçoit des vies autres qu'ordinaires, des compagnonnages libres, des solitudes amies, d'ardents nids spirituels, des îlots d'idéal disséminés en divers temps et lieux depuis l'ancienne Assyrie jusqu'à la Gaspésie d'aujourd'hui, au Japon, au Cameroun, en Inde. Des communautés spontanées, à l'idéal fervent, et qui ne cessent de s'inventer.
Un garçon désinvolte et plus très jeune rencontre dans un bar gay un vieil ouvrier à la retraite. Va s'amorcer entre eux une indéfinissable relation qui sera directe, abrupte, cupide pour l'un, avide pour l'autre. Leurs solitudes vont s'unir et se jouer rudement mais au coude à coude. Au coup de foudre du vieil homme va correspondre un coup d'illusion, le garçon pensant redevenir l'apollon qu'il était. Ce sera bâtonnets d'encens et draps moites, affrontements et querelles, le décor glauque dans lequel un amour va naître, le leur. Le narrateur croit que la littérature est peut-être morte et il cherche à dire la vérité de cette liaison singulière et miséricordieuse qu'il a vécue. Unité d'action, unité de lieu, écriture intemporelle, on peut voir dans ce récit une sorte de classicisme. Il s'agit d'une «étude» qui cherche à saisir l'essence même d'un motif en le creusant inlassablement. Dans une sorte de folie à deux, les protagonistes soumettent leur amour aux plus dures épreuves, boivent leur honte jusqu'à la lie, pour arriver à la quintessence même de ce lien, plus fort que tout, qui peut parfois unir deux êtres, délivrés de tout souci des apparences ou de toute convention.
À travers les oeuvres de Mario Benedetti, Juan Gelman, Tununa Mercado, Juan José Saer et d'autres, l'essayiste et traducteur Nicolas Goyer entrecroise deux questions, celle des migrations et celle de la traduction. Les expériences migratoires de l'Amérique du Sud vers le Nord créent une percée de paroles et d'oeuvres où s'accomplit un formidable change de vision. C'est le désir des langues, écrit Goyer, qui l'a incité à vouloir saisir de l'intérieur l'histoire de l'Amérique latine contemporaine, la fracture causée par les dictatures, la reconfiguration des relations humaines et du temps qui passe. « Il me fallait, explique-t-il, mieux comprendre l'historicité argentine-uruguayenne, affectée par l'histoire de la terreur d'État instaurée et entretenue par les militaires pendant près de dix ans et qui a insidieusement persisté sous le manteau tout au long des années qui ont suivi leur retrait: trauma collectif, déni, silence. Je devais aller écouter cette langue. » Traduire, c'est le transfert effectif d'une force plastique et intérieure née d'une autre personne. Un des paris tient à ceci : que nous puissions en assez grand nombre gagner au change, à traduire, à nous frotter durablement à une ou à d'autres langues. Y gagnera notre écoute de la chair des mots qui tiennent les uns aux autres.
« À la claire fontaine, m'en allant promener... » Pourquoi Alexandre Soublière, qui a choisi d'aller vivre à Vancouver, s'est-il un jour surpris à fredonner cet air en déambulant dans les rues de la ville ? Quel est donc ce lien qui unit quelqu'un de sa génération - celle des trentenaires - à la culture canadienne-française des coureurs des bois, qui reprenaient le vieux refrain pour scander leurs coups de pagaie ? En outre, cela a-t-il encore un sens de se dire Québécois à une époque où, sous l'effet égalisateur d'Internet, l'idée de culture elle-même semble vouloir disparaître ? Franchissant allègrement la frontière entre la fiction et l'essai, jouant de l'humour et de la provocation sans jamais renoncer à la gravité de sa réflexion, l'auteur de Charlotte before Christ nous oblige encore une fois à nous aventurer hors de notre zone de confort.
Se promenant dans les idées comme l'ont fait jadis tantôt un Fargue, tantôt un Straram, Maxime Catellier déambule en solitaire qui a des amis qui vieillissent, tout comme lui. Dans son présent fait de passé survécu, de futur appréhendé, de mille et une pensées sans âge, il arpente les quartiers qu'on n'a pas encore démolis, parcourt ses campagnes, les rurales et les pugnaces, avec pour compagnons Buies, Nelligan, Issenhuth, Rimbaud, Mallarmé et Dylan. Au menu des jours, espérance, destruction, dépaysement, disparition, critique, action et rêve, fiction et réel, terrorisme et pauvreté, liberté, désespérance.
Voici un cinéaste qui a conservé son indépendance mais qui ne tourne plus. Fort de vingt-sept films, dont le premier, « L'Homoman », a été tourné en 1963 avec une Bolex à ressort et de la pellicule périmée, Jean Pierre Lefebvre livre dans cet essai sa pensée sur le langage cinématographique et évoque sa pratique forcément combative du septième art. Le réalisateur « d'Il ne faut pas mourir pour ça », de « Jusqu'au coeur » et des « Maudits sauvages », s'interroge sur ce qui, des jeux de son enfance à ses films, a pu l'orienter vers un cinéma de création-invention, celui de la poésie du regard. Loin du cinéma-spectacle. Au coeur de l'acte de créer.