Lignes
Le genre privilégié de Yann Gaillard est la biographie à mi-chemin entre l'imaginaire et la réalité, la déférence et la désinvolture. En témoignent la série des Morts illustres (Vies, Bourgois, 1968, Mémoires, Gallimard, 1974, Gloire, Nadeau, 1977), ainsi que deux essais sur Buffon et La Pérouse. Dans La sirène du jardin des Plantes, Yann Gaillard revient à la veine de ses débuts (Le pingouin aux olives, Julliard, 1965) : textes courts, tableaux faussement minutieux, mi-poèmes mi-fables.
Opportunité des oiseaux dit l'obsession de la mort pour l'homme (la femme), qui la pense comme un terme, ne parvenant pas à croire en la survie. L'absence d'un Dieu, pourtant désiré, s'inscrit en creux dans le texte. Il est construit en négatif, comme un oratorio sacré, évoquant - non sans humour parfois - Jonas, Ulysse, Noé, les chercheurs de destin. Mais, à travers violences et implorations, se marque aussi l'attachement charnel à la terre, dans son humilité comme dans sa gloire : les brocolis, le vin de noix, l'amour... L'homme proclame l'opportunité des oiseaux. L'éphémère est sa raison d'être, et le justifie peut-être devant le monde. Les sous-titres de ce recueil sont les jalons de son itinéraire : Journal des eaux, Exils, Célébrations, À l'enseigne du monde, Inclusions, Habitations du désir, Alliance.
Une soixantaine de textes comme autant de tableaux avec des échappées de lumière, des brèches dans le quotidien. À l'arrière-plan, le décor de quelques grandes villes. Montréal, Québec, Ottawa, ou de plus petites, Saint-Jean-sur-Richelieu, Wakefield. Mais surtout des cours d'eau : le fleuve Saint-Laurent, la rivière Richelieu et la Gatineau. Des hommes et des femmes vaquent à l'ordinaire, des enfants et aussi des gens âgés, ceux et celles qui attendent aux extrémités de la vie.
Le terrible champ de l'amour, fondateur et intenable, participe à l'ensemble des éléments, qui sont à la fois en relation avec notre corps et séparés de lui. C'est bien lui, notre corps, habité par des communications obscures et par le présage de sa mort, qui est au centre de la quête. Il est obsédé par la dissémination, tout en parlant une espèce d'immortalité peureuse. Projeté dans la dimension de la ville, il possède et dépossède les espaces. Il meurt, comme meurt la ville qui a refusé sa propre mémoire. Itinéraire ramassé dans les vingt-deux étapes du Tarot. Cette expérience naît dans un langage tantôt en contraction syntaxique, tantôt en expansion dans la liquidité des syllabes.
On voit vivre, sous les murailles, des espaces que les liturgies n'éblouissent, n'impressionnent, ne suivent, ni n'approchent. Ils portent des langages, dont le chiffre sacré reste ignoré du cortège ; des timbres sur qui nul outil ne se peut refermer ; des chants qu'un recensement ne saurait confisquer ; des thrènes ayant reçu, avec le bel exil, la plus simple part : celle où le rêve a devancé la mort. Et c'est en poursuivant son ombre à travers leurs inexplicables domaines, que l'auteur a songé les signes de sa propre demeure.
Si l'Histoire n'est pas proscrite de ce recueil - on y trouve un poème inspiré par les événements de Pologne -, on y distingue les deux éléments essentiels de la poétique d'Hubert Juin : la Femme. dans sa nudité, la nature omniprésente. On peut dire que Les visages du fleuve scande le cortège des femmes au long de cet autre fleuve qu'est le temps d'une vie. Un chant d'une provocante sensualité.
Je passe ma vie à errer près de ma tombe... Je me vois, membres raidis dans la salle blanche où la Mort pue l'excrément et la chair charogne. Je ne puis rien faire avec jadis. Me souvenir, à ce jour me répugne : toute nostalgie est l'ennui du présent. En écrivant ce passage, Pierre Dalle Nogare se savait condamné. Il espérait avoir le temps de relire les épreuves de son livre. Il nous a quittés, le 16 novembre 1984. Il reste le plus grand poète du désespoir au sein de sa génération.
Entrez, entrez dans mon domaine ! elles sont au rendez-vous, six fois risquées, six fois nommées, me livrant de ma vie la triste connaissance, me poussant sans répit de la crainte au soupçon, entrez, je les désigne, les recense, je les honore, entrez, je les révère. Qu'elles soient, l'une à l'autre attachées, mémoire insaisissable, sens de la nuit qui me devance à chaque mot versé parmi dissonances et fragments ! Ariane, Béatrice, Flore, Laure, Léda Ophélie : en chacun de ces noms, je m'inscris, me perds, me situe, m'efface, me disperse, m'accuse, me justifie, et surtout, me métamorphose. Je remercie mes amis Maurice Scève, Jean Racine et Gérard de Nerval pour leur aide et leur complicité. R.R.
Tous les soirs, à l'heure où ces poèmes cadenassent leur porte, j'entends cet homme aimé arpenter les pages, indifférent aux mots qui disent sa mort. Mots douloureux qui le suivent à distance, attentifs au bruit de leur pas d'encre. Tous les soirs, à l'extérieur des murs de ces poèmes, une femme frappe aux vitres d'un coeur qui s'agrippe aux barreaux de son sang.
C'est ainsi que nous connûmes les hommes qui gîtaient au-dessus de nous, qui régnaient, qui domestiquaient nos fables, qui inondaient nos forêts, qui brûlaient nos chants. Ils avaient des fourches. Nous n'avions rien. Ils étaient laids. Nous n'étions rien. Ils vinrent avec des images en place de bouches. Nous ne répondîmes rien. Nous étions ivres.
Jadis, il y aura de cela un an dans un millénaire, ils butèrent contre les angles de leur peau, se firent des bleus à l'ombre, puis sortirent de leurs yeux. La lune qui barra leur chemin fut lapidée à coups de galets qui leur revinrent grossis de leur écho.
Je n'ai pas dormi quand la solitude est venue à mon côté ; j'ai fait un lit d'herbe, réchauffé mes blessures, dévoré la brume, imité le piaulement de la chevêche, j'épelle les ombres.
Ici, les poèmes délimitent d'innombrables espaces : le corps - le sien et celui des autres - fait figure de pavois ou de continent proche. Il ne constitue pas un tout, mais une infinité de régions toujours neuves, de petites patries intimes. Le corps, dans la maison, vit dans la coque d'un navire pétrifié. Bien sûr, la maison contient toutes les maisons, avec leurs infimes labyrinthes, leurs corridors sans fin. Paradoxalement, elle englobe aussi le pays tout entier, devenant maison commune, maison de passage. L'on reconnaîtra, dans ces poèmes-ci, la Wallonie et ses paysages en filigrane. Le coeur du livre ne serait-il pas cette incantation où vit la Batte, qui n'est autre qu'un célèbre marché du dimanche matin, à Liège précisément ? Quant aux tumultes, ils ne font qu'aviver vertiges et désastres.