Philosophie, anthropologie, psychologie
L'hallucination est un des mystères les plus fascinants de la vie des sens : comment peut-on percevoir quelque chose là où il n'y a rien ? Une interrogation surgit aussitôt : et si l'hallucination révélait, négativement et paradoxalement, la nature cachée de la perception ? Et si, paradoxe ultime, la perception n'était qu'une hallucination qui « réussit » ? Mathieu Frèrejouan poursuit ici une double enquête. Il raconte tout d'abord comment le terme d'hallucination, depuis le 18e siècle, a changé de sens et de valeur, entre médecine de l'oeil, du cerveau et de l'esprit. Car, à côté des hallucinations effrayantes du grand alcoolique poursuivi par des rats, ou celles du psychotique qui entend ses « voix », il y a l'immense foule des bizarreries auxquelles l'halluciné ne croit pas, ou pas autant, bien qu'il les perçoive : « mouches volantes » de l'ophtalmologue, visions sous mescaline, apparitions « lilliputiennes », etc. Or cette histoire apporte un matériau original à un débat qui fait rage en philosophie : comment distinguer une hallucination d'une perception ? Ce débat a connu des développements décisifs dans la « philosophie du langage ordinaire » (avec Austin). Savons-nous bien, en effet, ce que nous voulons dire quand nous parlons de « voir », ou du « réel », ou de l'illusoire, du familier et de l'étrange ? Peut-on invoquer des cas pathologiques pour éclairer des situations banales ? Et, pour halluciner au sens strict, ne faut-il pas aussi délirer ?
Une nouvelle anthropologie de la folie est en train de naître. Elle n'a plus pour centre de gravité l'étude critique de la répression des déviants et des anormaux. Non qu'elle s'en désintéresse. Elle les retrouve en analysant en détail la fragilité que tout un chacun ressent quand il s'efforce, au quotidien, d'incarner sa subjectivité : de trouver sa voix propre. La folie ainsi revisitée devient une menace pour tous, "une tragédie de l'ordinaire". Elle surgit quand toute une forme de vie entre en crise - pas seulement le cerveau de tel individu malade, mais l'ensemble du monde social et naturel qu'il partageait avec autrui.Or rien ne révèle mieux cette tragédie de l'ordinaire que les désastres collectifs extraordinaires où la vulnérabilité foncière des êtres humains est mise à nu. La Nouvelle-Orléans ravagée par Katrina, les bidonvilles de Rabat ou de Delhi sont les théâtres paradoxaux où, dans la détresse et le dénuement, s'inventent de nouvelles manières d'exister et de s'exprimer, et des formes inédites d'attention à l'autre. Ouvrage illustré.
Voici deux essais sur le problème du Mal. Leur sécheresse conceptuelle, leur caractère argumentatif, sont de principe. Car ils sont tous deux animés d'une conviction forte : le Mal est une question philosophique qu'il faut ôter des mains des théologiens, des psychologues du crime et des critiques littéraires assoiffés de sublime. Faire le mal, et le plus de mal possible, obéit en effet à des règles rigoureuses, et il faut mettre ces règles au jour. Adoptant une posture analytique, Pierre-Henri Castel combat, dans un premier essai, deux idées communes : être pervers n'est pas soluble dans le relativisme culturel ou historique, pas plus qu'il n'existe de disposition naturelle à faire le mal. Le second essai, prenant la forme d'une lecture critique de l'Histoire de Juliette de Sade, interroge, au-delà de la forme littéraire, le programme philosophique et éthique de son oeuvre pour en révéler toute la portée : la pensée de Sade n'est pas une source de frissons délicieux - elle est objectivement dangereuse, elle ne parle pas juste du Mal ; elle le fraye.
Que croire de ce que les neurosciences prétendent avoir découvert, touchant non seulement l'esprit (la question ultime), mais même le cerveau (la question préalable) ? Denis Forest répond ici en suivant la voie la plus ardue. Il ne réfute pas l'idéologie neuroscientiste et ses usages intéressés. Il ne se moque pas non plus de la prolifération des sciences ou des pseudo-sciences en neuro- (neuro-économie, neuro-esthétique, etc.). Il examine argument par argument, protocole expérimental par protocole expérimental, les méthodes et les résultats des neurosciences se faisant. Avons-nous donc de bonnes raisons d'être neurosceptiques et, si oui, lesquelles ?
Le DSM, manuel de référence en psychiatrie, suscite autant d’admiration que de controverses. Qu’est-ce que le DSM ? retrace son histoire, ses enjeux et les débats qu’il soulève depuis 1980.
La plupart des concepts psychologiques traditionnels ont été ou sont en cours de naturalisation : l'esprit, c'est ce qui s'explique à partir du cerveau. En abordant ici les modèles animaux de la folie, les hystéries modernes, la dépression, l'énigme des "fous criminels" ou celle de la conscience schizophrénique, l'auteur poursuit en réalité trois tâches. Il présente d'abord les mutations actuelles de quelques théories psychiatriques marquées par la domination des paradigmes neuroscientifique et évolutionniste. Il vise, ensuite, à dégager les présuppositions philosophiques ultimes de la naturalisation de la folie et des états psychiques morbides qui inspirent ces théories. Il interroge, enfin, les conditions anthropologiques du succès de l'"esprit-cerveau" en psychiatrie.
Avec les promesses des neurosciences, ce livre interroge, non pas un horizon lointain, mais les frontières des neurosciences, aujourd'hui : ce qu'on voit déjà qu'elles pourraient bientôt devenir, explorer de neuf, améliorer dans nos vies, voire s'annexer comme leur objet propre, en l'arrachant par exemple des mains de la philosophie. À l'heure du financement, parfois colossal, de la recherche scientifique sur projet, savoir si ces promesses sont raisonnables est devenu un enjeu inextricablement politique et épistémologique. Les évaluer exige d'identifier où ces sciences en sont au juste, quelles limites elles se proposent de dépasser, par quelles méthodes et extensions théoriques elles prétendent réaliser leurs ambitions. Mais cela exige aussi, avec une grande vigueur critique, de nommer leurs horizons imaginaires.
Et si la psychiatrie moderne avait perdu de vue l'essentiel ? L’Éclipse du symptôme retrace l’histoire méconnue de l’observation clinique, de Pinel aux années 1950, et interroge.
Scrupules morbides, remords délirants, angoisses absurdes, rituels compulsifs... Comment les hommes ont-ils soigné les souffrances, voire les folies que la "conscience morale", suprême valeur de l'individu occidental, a suscité en nous, dès son triomphe au 17e siècle ? Le premier volume de cette étude, qui en comprend deux, s'ouvre sur une provocation : ces symptômes,nos "obsessions" et nos "compulsions", n'ont pas toujours existé - avant saint Augustin, même leur possibilité est douteuse. Il s'achève avec Freud, qui forge le terme de "névrose obsessionnelle". Entre les deux, les scrupuleuses du Grand Siècle, Kierkegaard, Esquirol et Janet scandent un parcours qui aboutit à la psychiatrisation de l'obsédé. Une foule inquiète s'y bouscule : les superstitieux d'Athènes et Rome, les premiers moines en Égypte, une religieuse possédée et son génial confesseur, des enfants qui insultent Dieu, de dignes bourgeois qui étouffent leurs impulsions criminelles, des mystiques et des neurologues, un médecin bien malade, et quelques Sénégalais. Chaque fois, les conflits qui les ravagent révèlent la cruelle fabrique de notre intériorité et le prix psychique dont l'individu moderne l'aura payée.
Pourquoi implante-t-on aujourd'hui de minuscules électrodes dans le cerveau de certains "obsessionnels-compulsifs " ? Qu'est-il arrivé à la "névrose obsessionnelle" inventée par Freud ? Où donc est passé le vieux "surmoi" ? Questions étranges, parce qu'elles semblent monter en épingle un épisode infime de l'histoire de la psychiatrie, loin des graves soucis des philosophes pour la folie. Au contraire : elles se tiennent au ras des souffrances secrètes d'un nombre immense de gens normaux, mais angoissés, portés à douter de tout, l'esprit traversé par des obsessions bizarres, et dont la vie est gâchée par de petits rituels dérisoires (vérification, symétrie, etc.). La réponse se déploie entre deux récits de cure psychanalytique, livrés avec une exceptionnelle richesse de détails : celle d'un patient de Freud, l'Homme aux rats, en 1907, à Vienne, et celle d'un de nos contemporains, Paramord. On y découvre combien devoir assumer subjectivement certains actes (sexuels mais pas seulement) peut devenir un supplice horrible. On y découvre aussi combien la contrainte à agir et à être soi-même aura été une pierre de touche de l'identité de l'individu dans la modernité.